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14 mars 1770 : mort du moraliste Nicolas Trublet conspué par Voltaire - Histoire de France et Patrimoine


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14 mars 1770 : mort du
moraliste Nicolas Trublet
conspué par Voltaire
Publié / Mis à jour le mercredi 13 mars 2013, par LA RÉDACTION

 

Nicolas-Charles-Joseph Trublet, chanoine et archidiacre de Saint-Malo, né à Saint-Malo le 4 décembre 1697, était d’une famille très ancienne dans la bourgeoisie de Saint-Malo. Aussi fou qu’un Trublet est, dit-on, un vieux proverbe dans cette ville ; et on en fait remonter l’origine jusqu’à un miracle du Xe siècle, que d’Alembert raconte ainsi :

« On assure que depuis qu’un gourmand, nommé Trublet, qui florissait dans le sixième siècle, eut l’impiété de manger un excellent poisson destiné pour la table délicate d’un saint évêque de cette ville, il y a toujours eu dans cette famille, par un juste et terrible jugement de Dieu, un fou en titre et comme de fondation ; le sort, ajoute d’Alembert, n’était pas tombé sur l’abbé Trublet, pour subir la malédiction de folie attachée à sa famille. »

Nicolas-Charles-Joseph Trublet
Nicolas-Charles-Joseph Trublet

En effet, l’abbé Trublet était un homme doux, sage sans humeur, sans fiel ; juste dans ses jugements, admirateur sincère du mérite, et plein de zèle pour la gloire des gens de lettres distingués : celle de la Motte et de Fontenelle l’avait surtout frappé ; l’honneur qu’il eut d’en être accueilli, l’attacha encore à eux ; il se fit leur disciple, addictus jurare in verba magistrorum ; il adopta toutes leurs opinions, surtout celle qui est défavorable à la poésie, et particulièrement à la poésie française.

Pour prouver que les plus beaux vers français ne pouvaient être lus de suite sans dégoût, il crut faire honneur à Voltaire en citant la Henriade ; cette discussion était délicate et demandait à être traitée délicatement ; l’abbé Trublet appliqua plus naturellement dans son sens, que judicieusement quant au fond et quant aux circonstances, ce vers de Boileau sur la Pucelle de Chapelain, au poème de la Henriade : « Et je ne sais pourquoi je bâille en la lisant ». Voltaire se fâcha : c’était un contresens. L’abbé Trublet lui avait rendu hommage, en le choisissant comme le plus parfait modèle de la poésie française, pour appuyer le reproche qu’il faisait, non à lui, mais à la poésie.

L’amour-propre fait quelquefois de ces contresens-là. Voltaire se vengea par une pièce malheureusement charmante, et l’abbé Trublet fut livré au ridicule ; cette pièce, comme on sait, est le Pauvre Diable. Quoique l’auteur y distribue avec profusion l’opprobre et le ridicule à ses ennemis, on à ceux qu’il regarde comme tels, l’abbé Trublet est pour ainsi dire devenu le héros de la pièce, par le succès particulier qu’eurent dans son portrait certains coups de pinceau qui étaient véritablement des traits de maître :

L’abbé Trublet alors avait la rage
D’être à Paris un petit personnage ;
Au peu d’esprit que le bon homme avait,
L’esprit d’aulrui par supplément servait.
Il entassait adage sur adage ;
Il compilait, compilait, compilait.
On le voyait sans cesse écrire, écrire
Ce qu’il avait jadis entendu dire ;
Et nous Iassait sans pouvoir se lasser.
Il me choisit pour l’aider à penser.
Trois mois entiers ensemble nous pensâmes ;
Lûmes beaucoup, et rien n’imaginâmes.

Quoique l’abbé Trublet, qui ne faisait point de livres d’érudition, n’eût rien de commun avec ce qu’on entend ordinairement par un compilateur, c’était une espèce de compilateur de bel esprit. Comme il racontait beaucoup, comme il citait souvent, et ce qu’il avait entendu dire, et ceux auxquels il l’avait entendu dire, ces traits paraissaient le peindre avec beaucoup de vérité : une certaine activité qu’il mettait dans ses récits, qu’il avait dans tous ses mouvements, et jusque dans l’habitude du corps, était surtout exprimée heureusement par cette répétition du même mot : « Il compilait, compilait, compilait. »

Ce malheureux vers était devenu comme sa devise ; il en parlait lui-même volontiers, et prenait plaisir à en faire sentir tout le mérite. « Un sot, disait-il, aurait bien pu trouver ce vers ; mais il ne l’aurait pas laissé. » « Après le mérite d’avoir fait le vers, dit d’Alembert, le plus grand sans doute est de le louer avec tant de justesse et de finesse, surtout lorsqu’on à le malheur d’en être l’objet. » Le contresens que faisait Voltaire en prenant un hommage de l’abbé Trublet pour une injure, il le faisait à bon escient ; il considérait moins l’intention de l’auteur que l’effet qui pouvait résulter d’un jugement mal sonnant et de mauvais exemple. Voltaire était d’ailleurs blessé d’un autre jugement de l’abbé Trublet, trop favorable à Crébillon, et qui semblait accorder à ce dernier une sorte de supériorité sur lui dans la tragédie : jugement injuste, mais qui a été longtemps général.

L’admission de l’abbé Trublet à l’Académie française fut un évènement dans cette compagnie, qui ne s’y attendait guère, et qui s’en étonna. Ce fut le prix de la persévérance : il y avait vingt-cinq ans que l’abbé Trublet frappait à la porte de l’Académie, et toujours en vain ; il s’était mis sur les rangs dès 1736, et il ne fut reçu qu’en 1761. Les puissances eurent pitié de lui, et s’intéressèrent à l’accomplissement d’un désir aussi ardent et aussi constant. On saisit un moment d’inattention et de sécurité de la part des philosophes, et on se procura la pluralité d’une seule voix.

On ne sait pas trop .pourquoi les philosophes voulaient être ennemis de l’abbé Trublet, qui n’était ennemi de personne, et qui n’était point du tout le leur : ils lui reprochaient d’avoir travaillé au Journal chrétien où ils étaient quelquefois maltraités, mais par d’autres que par lui ; ils lui reprochaient d’y avoir lui-même mis un mot contre le livre de l’Esprit, mot mesuré, mot qu’un prêtre journaliste n’avait pu se dispenser de dire ; les philosophes permettaient tous les jours à des ecclésiastiques de leurs amis de déclamer contre eux en chaire pour la forme ; cela s’appelait entre eux le couplet des procureurs, c’est-à-dire une plaisanterie d’usage et sans conséquence.

Leur véritable raison pour être opposés à l’abbé Trublet, était que Voltaire avait rendu l’abbé Trublet ridicule, et que le mérite de celui-ci n’était pas assez transcendant pour effacer l’impression terrible du ridicule. Pendant ses vingt-cinq ans de postulation, l’abbé Trublet obtint souvent des suffrages faits pour le consoler de la longueur de son noviciat. Fontenelle lui donnait constamment sa voix à toutes les élections. Montesquieu, dans une élection, rédigea ainsi son billet : « Je donne ma voix à M. l’ablé Trublet, aimé et estimé de M. de Fontenelle. » Maupertuis, si célébré, puis si décrié par Voltaire, a dédié à l’abbé Trublet le quatrième volume du recueil de ses ouvrages.

L’abbé Trublet, devenu vieux et infirme, se retira dans sa patrie : il édifia ses compatriotes par son assiduité à tous ses devoirs de religion. On a cependant écrit de Saint-Malo que, dans sa dernière maladie, il avait demandé, pour tout remède, à son médecin, la fin de ses souffrances ; on a voulu tirer de ce fait des inductions contre sa foi. Ses ouvrages sont des Réflexions insérées dans le Mercure sur le Télémaque qui venait de paraître. L’abbé Trublet n’avait alors que vingt ans ; la Motte et Fontenelle commencèrent dès lors à l’aimer et à l’estimer. Ses Essais de morale et de littérature ; c’est par-là qu’il est principalement connu ; c’est en effet le meilleur de ses ouvrages ; on l’a très bien apprécié en disant que c’est dans son genre un non livre du second ordre.

On a encore de lui deux volumes de Panégyriques des Saints, avec des Réflexions sur l’éloquence, et principalement sur l’éloquence de la chaire. Ce n’était pas là son genre : pureté, finesse, élégance : voilà où se bornait son mérite, et c’en est un. Ses Mémoires pour servir à l’Histoire de Fontenelle, sont justement accusés de descendre quelquefois dans des détails minutieux ; mais ils sont pleins d’anecdotes intéressantes, et font bien connaître cet homme célèbre.




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