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Journée d'un ministre, début du XXe siècle. Solliciteurs, profiteurs, séances à la Chambre, ennemis politiques, réceptions

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Anecdotes insolites
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Journée (La) d’un ministre il y a un siècle :
entre solliciteurs, signatures et réceptions
(D’après « Ma Revue hebdomadaire illustrée », paru en 1907)
Publié / Mis à jour le jeudi 19 avril 2012, par LA RÉDACTION
 
 
 
Entre solliciteurs sans vergogne, pièces à signer d’un geste machinal, séances au sein d’une Chambre où s’échafaudent sans cesse des plans pour contrecarrer l’adversaire, et réceptions contraignantes, telle est la journée d’un ministre du début du XXe siècle que nous décrit non sans humour Jean-Jacques Weiss, de Ma Revue hebdomadaire

Un ministre se couche à minuit, quand il se couche de bonne heure. Il se lève à sept heures, quand il se lève tard. Il faut bien qu’il donne une heure à sa toilette et à son petit-déjeuner, ce n’est pas trop. Vous allez me dire que, tout en s’épongeant et en prenant sa tasse de thé, il pourrait bien, en dedans de lui, jeter un premier regard sommaire sur la situation de l’Europe et sur les rapports des partis en France. Cette heure de la matinée est si fraîche et si féconde en pensées limpides !

Malheureusement le ministre, après son gala de la veille, festin ou réception, a dormi peu et mal. Il s’est éveillé la tête lourde. D’ailleurs, on vient de l’informer que déjà les solliciteurs le guettent dans les couloirs et vont l’appréhender, quand il passera de ses appartements particuliers à son cabinet. Il n’a que ce moment rapide de la toilette et du petit déjeuner pour régler ses affaires privées, donner des ordres aux personnes de sa maison, admonester ses enfants ou leur égayer le cœur avant qu’ils ne partent pour le collège.

Il est huit heures. Le ministre est descendu. Le voilà dans son fauteuil. Son secrétaire particulier, qui l’attendait, lui présente la correspondance personnelle. Des papiers tout intimes. Un joli lot pour débuter ! Ce qu’un nouveau ministre possède d’intimes est incalculable. Le lendemain du jour où il a pris, comme on dit, le pouvoir, il a trouvé d’un seul coup les amis de l’un et de l’autre sexe et les camarades de collège, qu’il avait perdus tout le long de son existence.

Le ministre lit les réponses préparées d’après ses indications, et sur plusieurs d’entre elles, il ajoute de sa propre main une ligne, un mot, au moins un mot, car les amis de ministre sont susceptibles, les camarades de collège ont la dent dure, et plus d’un qu’il a rencontré le mois dernier lui a dit avec un air pincé : « Mon cher, je t’ai écrit, tu m’as fait répondre par ton homme à gages, on ne se conduit pas de la sorte entre vieux camarades. » Une ligne par-ci, une ligne autographe par-là, et voilà qu’il est neuf heures moins un quart.

La porte s’ouvre, un ouragan se précipite ; c’est le plus gros électeur rural de la circonscription qui a élu M. le ministre. Un éleveur, et un rude. Il attendait M. le ministre avec les autres dans un couloir des appartements particuliers. Pendant qu’il racontait avec complaisance que le ministre était son œuvre et même son chef-d’œuvre, un orateur splendide, un bon garçon tout plein, le chef-d’œuvre ayant de la méfiance, s’est glissé par un autre chemin vers son cabinet. Le gros rural est furieux ; il a bousculé deux huissiers pour s’introduire, comme dans les anciennes comédies du Gymnase ; il demande qu’on lave d’abord la tête aux valets, et ensuite il consentira à s’expliquer. Son explication, c’est qu’il exige un billet de tribune pour sa femme et qu’il n’est pas content que de son garde-champêtre.

Bon gré, mal gré, le ministre est obligé de donner dix minutes à ce garde champêtre et à ce billet. Il tire sa montre et il s’écrie : Déjà neuf heures ! C’est le moment fastidieux, réservé par lui au chef de cabinet pour les pièces à la signature. Il a tant à signer, que presque toujours il signe au petit bonheur. A dix heures, le chef de cabinet se retire. Le ministre part pour le conseil, ou bien, s’il n’y a pas conseil, il travaille avec ses chefs de service.

Le déjeuner en famille pourrait le ragaillardir et le rendre dispos pour le bon gouvernement. Ah ! bien oui ! Sa femme elle-même est une solliciteuse. C’est une chose atroce qu’on n’ait pas encore nommé receveur particulier le cousin de son amie Malhilde ! Et puis elle a des inquiétudes. Comme elle n’aurait jamais osé rêver, avant les révolutions, d’être seulement invitée à la préfecture dans sa ville conjugale, Nancy, Caen ou Bordeaux, elle a le bon sens de n’avoir pas encore bien compris pourquoi son mari est ministre plutôt qu’un autre.

Elle passe ses journées dans l’anxiété qu’il ne le soit plus ; tout son propos de table est contre l’impatience des hommes qui leur fait perdre ou sacrifier les plus belles places ; au dessert, elle l’enlace éplorée de ses jolis bras, en gémissant : « N’est-ce pas, mon ami, que tu ne donneras jamais ta démission ? » L’autre n’a guère besoin pourtant qu’on l’y fasse penser ; c’est son cauchemar de toutes les nuits.

Après le déjeuner, d’une heure à trois, se déroule la série des audiences pour les fonctionnaires relevant du département, pour les sénateurs, les députés, les personnes envoyées par les collègues. Mille intérêts particuliers sans aucun rapport avec l’intérêt général. Chacun de ceux qui ont le bonheur ineffable d’obtenir un tête-à-tête avec l’Excellence, estime qu’il n’y a que son aventure au monde ; il ne resserre pas ses récits ; il prodigue sans peine un temps qui n’est que celui du ministre et de l’Etat. Sur trente personnes qui font antichambre, dix passeront, le reste s’ajoutera à l’encombrement du lendemain et du surlendemain.

Cependant-un exprès arrive de là Chambre. La séance est ouverte et les centres sont houleux. Vite, à la Chambre. Il serait peut-être temps de réfléchir un peu sur ce grand empire qui nous fait des avances ou sur ce consul général dont le personnalisme va nous mettre sur les bras une guerre inopportune ! M. le ministre est sollicité par des soins plus immédiats. Il faut s’enquérir pourquoi X..., de l’extrême gauche, vient de nouer des relations avec Z..., qui est amateur d’orléanisme.

Il faut subir des interpellations, des objurgations saugrenues à l’envi. On allume les lampes. Les cerveaux s’échauffent. Cela devient un gribouillis infernal. Le banc du gouvernement se lève comme un seul homme, offrant fièrement ses neuf poitrines intrépides à l’assaut du galimatias. Bon moment pour s’échapper.

Le ministre était hier d’un grand dîner ; il en donne un aujourd’hui. II est sept heures quand il s’échappe de la Chambre sans attendre le vote final. Il s’habille au galop. A sept heures et demie, il reçoit ses invités, au nombre de quarante-cinq, dont il y en a bien dix sur la figure desquels il peut mettre un nom. De sept heures et demie à neuf heures, empiffrement officiel et par ordre, les mets les plus lourds, les vins de table les plus chargés, le Champagne homicide. A neuf heures, la réception commence.

Minuit sonne ! Dans la chambre à coucher du ministre, la veilleuse brûle. Le malheureux est horriblement congestionné. Il ne s’est pas recueilli une seconde depuis dix-huit heures, il n’a pas fait depuis huit jours un tour de voiture dans l’allée des Acacias, il n’est pas sorti une fois à pied depuis un mois. Son cerveau, sans cesse excité, et sa machine physique, restée inerte, ne lui promettent, après une journée sans relâche, qu’un sommeil sans repos ou une veille sans lucidité.

Et cependant, qu’a été un jour si absolument occupé, implacablement rempli ? Un tourbillon de fadaises. Les suites, vous les connaissez ! Quand les suites sont palpables, chacun s’écrie : Mais c’étaient donc des imbéciles, ces ministres ! Non ! ce n’étaient que des ahuris.

 
 
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