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Noël 1793 de Fouquier-Tinville, accusateur public du Tribunal révolutionnaire sous la Terreur. Geste de pitié. Grâce du comte de Courville - Histoire de France et Patrimoine


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Anecdotes insolites

Petite Histoire de France et anecdotes, brèves et faits divers insolites, événements remarquables et curieux, événements anecdotiques


Fouquier-Tinville : lueur de commisération
chez l’accusateur public du
Tribunal révolutionnaire à la Noël 1793
(D’après « Légendes de Noël. Contes historiques », paru en 1900)
Publié / Mis à jour le lundi 26 décembre 2011, par LA RÉDACTION

 
 
 
Selon une anecdote donnée pour authentique, on prête au célèbre et sanguinaire accusateur public Fouquier-Tinville, qui sous la Terreur « fournissait au tribunal révolutionnaire sa ration obligatoire d’accusés et à l’échafaud sa pâture quotidienne de têtes », un mouvement de pitié lors de la Noël 1793 quand, assistant à un spectacle du célèbre Séraphin, il croisa le regard empli de larmes de deux fillettes dont le père venait d’être emprisonné à la Conciergerie dans l’attente de son jugement prochain...

Quand, au temps de la Terreur, un passant devait, la nuit, longer le quai de l’Horloge, au pied des murs du Palais de Justice, il hâtait le pas, et, d’instinct, se gardait bien de lever la tête. Il y avait, à l’une des fenêtres voisines des tours de la Conciergerie, une lueur qui brûlait du crépuscule à l’aube et dont l’aspect, d’aussi loin qu’on pouvait la voir, faisait frissonner de peur tous les Parisiens.

Fouquier-Tinville, accusateur public du Tribunal révolutionnaire
Fouquier-Tinville, accusateur public du Tribunal révolutionnaire

Cette lueur éclairait la cellule où, jour et nuit, travaillait Antoine-Quentin Fouquier-Tinville, l’accusateur public, le magistrat redouté qui fournissait au tribunal révolutionnaire sa ration obligatoire d’accusés et à l’échafaud sa pâture quotidienne de têtes. La vie de cet homme, dont le nom tragique pesait sur Paris comme jadis le glaive légendaire sur la tête de Damoclès, était un labeur écrasant. Il dormait trois ou quatre heures par jour, rarement davantage. Vingt heures durant, il préparait la besogne de la machine de mort, travail colossal dont il ne laissait le soin à personne.

Après la Révolution, la masse énorme des dossiers du tribunal fut conservée aux Archives nationales ; six cents cartons bourrés de papiers : enquêtes, réquisitoires, dépositions, pièces saisies, actes d’accusation, rapports, dénonciations, interrogatoires... tout a passé par les mains de Fouquier ; sur chaque feuillet se retrouve l’estafilade sinistre de son crayon rouge et le terrible hic qu’il traçait en marge, là où il prévoyait une question concluante ; ce hic indique la chausse- trappe, le piège où bien des malheureux, luttant pour la vie, ont trébuché.

Fouquier peinait « comme un bœuf sur son sillon. » Il comprenait qu’il personnifiait l’épouvante, que la Terreur s’incarnait en lui ; il fermait les yeux pour ne pas reculer. « Quand on a mis un pied dans le crime, disait-il, il faut bien s’y enfoncer tout à fait. » Comme Macbeth, il avait mesuré qu’il aurait autant à marcher dans le sang pour rebrousser chemin que pour gagner l’autre bord, et il continuait d’avancer. Quand il craignait de faiblir, il s’enivrait. Lorsqu’il avait bu, il prenait goût à son métier, s’y complaisait, raillait les moribonds qu’il envoyait au bourreau, allait les voir mettre sur la charrette, puis il remontait pour suivre son effroyable travail. Il était ivre le soir où, revenant des Tuileries et passant sur le pont au Change, il saisit son compagnon par le bras et, lui montrant la Seine, dit : « Vois qu’elle est rouge ! » Il ne cachait pas que « des ombres le poursuivaient et qu’il ne savait comment cela se terminerait. »

L’autre face de cette effrayante figure n’est pas moins troublante : il était père, il adorait ses petits-enfants – dont deux jumeaux –, nés au Palais de Justice, et tout bébés encore à l’époque de la Terreur. Les sentences de mort rendues, la besogne expédiée, Fouquier rentrait chez lui, prenait ses petits sur ses genoux, causait amoureusement avec sa jeune femme. Dans l’alcôve où se trouvait le lit conjugal, il laissait à la muraille une image religieuse à laquelle sa compagne tenait. Quand sa dernière fille mourut, on trouva chez elle une médaille de la Vierge enveloppée d’un papier où étaient écrits ces mots : « Il l’avait au cou lorsqu’il fit condamner la veuve Capet ! »

En ce temps-là, les galeries du Palais-Royal concentraient toute la vie joyeuse de Paris. Sous les péristyles, le long des interminables portiques de pierre, dans les taudis de planches boueuses encombrés de brocanteurs et qu’on appelait le Camp des Tartares, c’est, dès l’après-midi, quotidiennement, une déambulation permanente : les femmes parées, les nouvellistes, les étrangers, les oisifs, les auteurs en vogue, et aussi ces milliers de gens qui, à toute époque, vivent des miettes de Paris, tous, formant foule compacte et flâneuse, circulent, à petits pas, pour voir et pour être vus. Du fond des boutiques sortent des appels joyeux ; des sous-sols s’exhale l’odeur des rôtisseries ; d’un couloir étroit parvient une bouffée de musique ; les aboyeurs annoncent un spectacle installé dans quelque entresol, exigu comme une mansarde ; les raccrocheurs amorcent pour les maisons de jeux ; à tous les étages de l’énorme caravansérail, depuis les caves jusqu’aux toits, on s’amuse, on rit, on se querelle, on cuisine, on joue, on conspire, on vit d’une vie intense, bruyante, fiévreuse. Le Palais-Royal est une cuve toujours en ébullition où se déverse irrésistiblement la ville immense, ardente au plaisir, assoiffée de lucre, ou simplement badaude de la joie d’autrui.

La veille de Noël de 1793, Fouquier-Tinville entra dans cette fournaise. Sa figure n’était connue que des assidus au tribunal révolutionnaire. Jamais on ne le voyait dans un endroit de plaisir. A quel spectacle se serait-il plu ? En quel lieu public son nom murmuré n’eût-il pas fait le vide autour de lui ? Quel drame irait-il voir, d’ailleurs ? En représente-t-on de plus terrifiant que celui qu’il joue chaque jour ? Et il marche, le chapeau sur les yeux, à travers la foule, l’air inquiet, un tic nerveux crispant sa joue gauche, et sentant peser sur lui la terreur et la haine du monde entier.

Que vient-il faire là ? Peut-être, sortant des Tuileries, où, le soir, il va prendre les ordres des comités, est-il entré, happé par l’invincible attrait du mouvement et du bruit ? Oiseau de nuit descendu de sa tour, il est attiré par ce qui brille et, sous les galeries étincelantes, cet homme de mort se glisse, étonné de se mêler à des vivants et de coudoyer de la joie. C’était, comme on l’a dit, la nuit de Noël ; et quoique la Révolution eût supprimé, officiellement du moins, la messe de minuit et le réveillon, une tradition, vieille de tant de siècles, exigeait qu’on fît ripaille ; les broches tournaient, les boudins rissolaient, les mines étaient en fête, et les galeries regorgeaient de gens résolus à se réjouir et à se gaver.

Théâtre des Ombres Chinoises
Théâtre des Ombres Chinoises

A l’une des arcades voisine du fameux 113, un aboyeur glapit : « Entrez, entrez, petits et grands, au théâtre du citoyen Séraphin ! Vous y verrez les ombres chinoises, animées, articulées et impalpables ! Le citoyen Séraphin représentera, ce soir, le Pont cassé qui sera suivi du drame patriotique de la Belle et la Bête. Entrez ! On commence, c’est l’instant de prendre ses places... » L’aboyeur parcourait la galerie, clamant son annonce. Sous la porte étroite du petit théâtre que désignait une grosse lanterne carrée garnie de silhouettes engageantes, des enfants accompagnés, qui de leurs parents, qui d’une gouvernante ou d’un domestique, – on disait alors un officieux – se pressaient contre le guichet du minuscule théâtre, serrant leurs têtes blondes, s’entassant, ravis, avec des yeux d’avance extasiés.

Le théâtre des ombres chinoises, que Séraphin avait naguère fondé à Versailles, était, depuis quelques années, installé au Palais-Royal, où sa vogue était sans rivale. Tous les enfants de Paris rêvaient de ce spectacle magique, et, chaque soir, la petite salle était si régulièrement envahie par une assistance de fillettes en jupes courtes, de garçonnets aux jambes nues, voire de marmots à peine sortis du maillot qu’on l’avait plaisamment nommée le Théâtre des vrais Sans-Culottes.

Au moment précis où la barrière s’ouvrait et où le flot de bambins s’engouffrait dans le théâtre, Fouquier-Tinville tournait l’angle de la galerie. Devant ce moutonnement de fronts joyeux, devant ce trépignement de tous ces petits êtres angoissés du plaisir mystérieux qui les attend, le passant sinistre s’arrêta. Depuis une heure qu’il rôdait sous les galeries, une lueur s’était allumée dans son âme sombre. Noël ! C’était Noël !... Quel homme peut se targuer que ce mot n’évoque pas en son esprit quelque fantôme ? Il est si rayonnant de la poésie du passé, si plein des croyances qui berçaient la misère de nos pères, qu’il semble apporter à chacun de nous quelque senteur lointaine, une bouffée de parfum sain et frais qui repose des relents de la vie. Et, sans doute, Fouquier-Tinville songeait. Lui aussi avait été un bambin comme ceux-ci ; il avait eu des années heureuses, d’espérances, de foi enfantine et naïve. Il avait connu des Noëls joyeux. Il y a des heures où tout homme, fût-il le plus flétri et le plus déchu, revoit, comme à travers la buée d’un rêve, l’endroit où il a vécu enfant, la chambre bien close, le jardin en fleurs ; où il entend, assourdis, des bruits jadis familiers, un timbre d’horloge, les cloches d’autrefois, le son d’une voix aimée...

Fouquier, le chapeau rabattu sur le visage, s’approcha du guichet, prit un billet et entra au théâtre Séraphin. Il se plaça au dernier rang, sur une banquette, dans un coin. Il se trouvait bien là ; l’obscurité était complète et, dans cette nuit opaque, sûr que sa présence ne pouvait être soupçonnée, il entendait frétiller autour de lui tous les enfants entassés, n’osant élever la voix, à cause du noir, mais frémissants d’impatience, de bonheur, de curiosité et de peur. Un orgue joua l’air de Marlborough – et toutes les petites mains, d’enthousiasme, applaudirent. Puis un grand carré lumineux se dessina dans l’ombre et, tout aussitôt, un silence se fit, un silence religieux, absolu, que troublait à peine le souffle de toutes les petites bouches haletantes qu’on devinait béantes d’une admiration déjà acquise.

Les trois coups sont frappés et, derrière le cadre lumineux, s’élève une voix, – la voix de Séraphin ! – annonçant le début du spectacle. « Citoyens et citoyennes, nous allons avoir l’honneur de représenter devant vous le drame du Pont cassé. Attention au premier tableau... Il vous représente le moulin Joli, à gauche ; au milieu du théâtre se trouve le pont de pierre qui va être le sujet de la pièce... A droite, barbote une bande de canards... Ces volatiles, comme vous le savez, citoyens et citoyennes, sont amphibies, c’est-à-dire qu’ils vivent aussi à leur aise dans l’eau que sur terre... »

Tel débutait, intégralement noté, le texte de cette farce, vieille comme la France et dont la naïve intrigue a passionné et fait rire tant de générations. Séraphin avait adapté habilement cet antique scénario au cadre de ses ombres chinoises ; à peine avait-il parlé que l’on vit, sur le transparent lumineux, se mouvoir, en silhouettes finement profilées, la bande des canards ; ils s’avancèrent, formant cortège, agitant la queue, lissant leurs plumes ; les uns plongeaient, d’autres battaient des ailes, et le mécanisme de ces découpures était si ingénieusement agencé, qu’on voyait l’eau jaillir et les roseaux se courber.

Prison de la Conciergerie
Prison de la Conciergerie

Et la roue du moulin tournait, et la barque de Lucas se balançait près de la rive, et dans la salle c’était un bonheur, un enthousiasme, des battements de mains... Les enfants, tassés sur les banquettes, trépignaient d’admiration et de contentement aux péripéties du drame et, quand on vit les pierres du pont crouler à l’eau sous les coups de pioche de Lucas, quand le père Nicou héla le passeur récalcitrant, toutes les petites voix de l’assistance reprirent allègrement en chœur le fameux couplet :

Les canards l’ont bien passé,
Tire lire, lire...

La joie des petits gagnait « les grandes personnes » ; il y avait là des hommes graves, des mamans, des « officieuses » qui semblaient s’amuser pour leur propre compte. Le vieux sergent de l’ancienne garde française, chargé du bon ordre de la salle, et qui, pourtant, assistait deux fois par soirée au spectacle, paraissait singulièrement ravi. Fouquier-Tinville lui-même, tapi sur la dernière banquette, s’était déridé, stupéfait d’apprendre que, dans cette ville qu’il terrorisait, où il ne fréquentait jamais qu’avec la haine, la peur ou la mort, il y avait encore place pour tant de rires et tant de joie.

Il y eut un entr’acte. On ralluma les chandelles et Séraphin, en personne, sortant du théâtre, parut dans la salle : il avait pour habitude de faire, à la façon des baladins de l’ancienne foire, une quête « parmi l’honorable société, » et ce n’était point-là le moindre attrait de la représentation. Des regards d’extase suivaient cet homme au nom céleste, encore qu’il fût bossu et contrefait, tandis que, de sa jambe torse, il escaladait les banquettes, secouant sa sébile. Les yeux émerveillés ne perdaient pas un de ses mouvements et c’est avec un mélange de crainte superstitieuse et d’admiration passionnée que les bambins lui présentaient le gros sou de bronze bien serré dans leurs petites mains.

Fouquier s’aperçut alors que, devant lui, se trouvaient deux fillettes de dix à douze ans, en compagnie d’une gouvernante. Seules, ces deux enfants paraissaient ne prendre aucune part à l’entrain communicatif de l’assistance. Serrées contre leur compagne, elles gardaient un air apeuré et mélancolique qui contrastait péniblement avec l’unanime gaieté du public. La gouvernante s’efforçait à les distraire, leur répétant les bons mots de Séraphin, les commentant, mais en vain. Les deux fillettes restaient moroses et de leurs grands yeux cernés suivaient, sans un sourire, les incidents du spectacle. Quand le rideau, de nouveau, se leva sur « les feux pyrrhiques », les battements de mains et les acclamations recommencèrent, et Fouquier remarqua que ses deux petites voisines demeuraient seules silencieuses et préoccupées.

Puis, ce fut l’intermède fameux, le triomphe de Séraphin, la Fille qui laisse manger ses tripes par le chat... Tout le monde riait, Fouquier-Tinville lui-même riait ; les deux fillettes seules ne riaient pas. Cette tristesse pesait à l’accusateur et l’intriguait. Non point qu’il ne fût depuis longtemps blasé sur les larmes ; mais le contraste entre la joie de tous et le chagrin de ces enfants l’obsédait. Il se pencha vers la gouvernante et, brusquement, demanda :

– Est-ce que ces petites sont malades ?
– Non, citoyen, répondit-elle.
– Pourquoi ne rient-elles pas comme les autres ?

La gouvernante, baissant la voix, répliqua :

– Elles ont de la peine.
– Un deuil ?
– Quelque chose comme cela, citoyen, ajouta la femme.

Les deux fillettes s’étaient timidement tournées vers Fouquier et semblaient suivre le dialogue qui s’échangeait entre lui et leur compagne. A la lueur fugitive d’un « feu pyrrhique », il crut voir que leurs yeux étaient gros de larmes. Il allait pousser plus loin son interrogatoire, mais il devina tant d’angoisses dans le regard des deux enfants qu’il craignit d’être reconnu, il eut peur... Il se renfonça sur sa banquette et ne dit plus mot.

Ordre d'exécution signé par Fouquier-Tinville
Ordre d’exécution signé par Fouquier-Tinville

Le rideau se levait, d’ailleurs, sur le dernier numéro du programme, la Belle et la Bête, que l’annonce qualifiait de pièce patriotique. En effet, on y voyait – toujours en silhouettes animées – un club, une patrouille, un agent du Comité de sûreté générale, un geôlier et le bourreau. On y voyait aussi l’intérieur de la maison d’un aristocrate, un ci-devant gentilhomme, qui conspirait traîtreusement contre la République. L’agent du Comité allait le dénoncer au club, la patrouille se mettait en marche, et faisait irruption dans la maison du conspirateur. On l’arrêtait, malgré les supplications de sa femme et de ses enfants ; au tableau suivant on l’apercevait dans sa prison où le bourreau entrait, une corde à la main, et le liait pour la dernière toilette.

C’était la fin du petit drame et du boniment de Séraphin qui concluait en ces termes textuels : « Le misérable va subir le châtiment de ses crimes. Ainsi périssent, citoyens et citoyennes, tous les ennemis de la liberté. Si la chose vous satisfait, faites-en part à vos connaissances et envoyez du monde au théâtre de Séraphin... » Fouquier-Tinville avait écouté distraitement l’à-propos patriotique, son attention étant absorbée, dès les premières scènes, par l’attitude des fillettes dont la mélancolie l’avait intrigué.

A l’apparition du policier, bonnet en tête et gourdin à la main, la plus jeune des deux enfants s’était serrée contre sa gouvernante et tapie contre elle ; le visage enfoui dans sa capeline de fourrure, elle n’avait plus levé les yeux vers le théâtre. L’autre, au contraire, très absorbée par le drame, n’en perdait aucune des péripéties : autant que Fouquier pouvait, dans la pénombre, distinguer ses traits, il les voyait convulsés par l’émotion ; des yeux de la pauvre petite roulaient de grosses larmes qu’elle ne songeait pas à essuyer. Lorsque les soldats se jetèrent sur l’aristocrate pour l’arrêter, elle mit ses deux mains sur sa bouche pour étouffer un cri qu’elle ne put retenir ; enfin, quand on vit le prisonnier lié de cordes par l’exécuteur, Fouquier l’entendit murmurer plaintivement : « Papa... Oh ! mon papa... »

Et elle éclata en sanglots. La gouvernante la prit dans ses bras. « Tais-toi, je t’en prie, tais-toi, ma chérie ; tu peux nous perdre tous... » Mais comme la représentation était terminée, les spectateurs sortaient en cohue et personne ne remarqua le désespoir des deux fillettes ; personne, sauf Fouquier-Tinville, qui sortit derrière elles. La gouvernante les entraînait rapidement sous les galeries, mais Fouquier, hâtant le pas, les rejoignit au passage du Perron : « Pardon, citoyenne, fit-il... une question, je vous prie. » La femme reconnut son voisin du théâtre Séraphin. Une métaphore un peu usée, mais courante à l’époque, gratifiait Fouquier-Tinville d’une face de tigre. Il faut croire que sa physionomie n’était pas, en ce moment-là, si terrible, ou qu’il savait la façonner aux circonstances, car l’officieuse y lut tant d’intérêt véritable et d’attendrissement qu’elle n’hésita pas à s’arrêter.

– J’ai été témoin, continua Fouquier, de l’émotion de ces petites. J’en voudrais savoir la cause. Peut-être... ajouta- t-il en baissant la voix et en coulant de droite et de gauche des regards inquiets, peut-être ne serait-il pas inutile que je la connusse...
– Oh ! citoyen, c’est bien simple...
Toute la faute en est à moi. J’ai voulu distraire ces pauvres enfants qui ont éprouvé hier une grande émotion et le hasard m’a bien mal servie. J’ignorais que le spectacle de Séraphin se terminât par ce drame malencontreux qui n’a fait qu’aviver en elles un tragique souvenir.
– Quel souvenir ?
– Leur père a été arrêté hier, comme suspect, et conduit à la Conciergerie...
– A la Conciergerie ?...
– Oui, citoyen... Hélas ! continua-t-elle d’un ton plus bas, on craint qu’il ne passe, dans la semaine, devant le tribunal...
– Son nom ?
– Alors, vous comprenez, qu’en voyant représentée la scène qui, trop réelle, a désolé hier la maison, ces pauvres enfants aient songé à leur père...
– Son nom, vite ?...

La femme hésitait ; elle craignait d’avoir déjà trop parlé ; mais, comme mue par une inspiration subite de tendresse filiale, par un de ces mouvements d’espoir fou qui s’accroche à l’invraisemblable, la plus jeune des fillettes leva vers l’homme en qui elle devinait un protecteur ses yeux pleins de grosses larmes, et dit, toute secouée de sanglots : « Monsieur... si vous le pouvez... faites qu’on nous rende notre papa... il s’appelle le comte de Courville. » Et ouvrant ses petits bras, elle se jeta au cou de Fouquier-Tinville qui s’était courbé vers elle pour recevoir sa confidence. Il la serra frénétiquement contre sa poitrine, puis la repoussant brutalement il partit à grands pas et se perdit dans la foule, le long des galeries.

Le lendemain, on apportait au ci-devant hôtel de Courville un pli cacheté sur lequel était écrit : « A Félicité et Laure Courville. Pour leur Noël ». Et sous ces deux lignes, en manière de signature, un simple prénom : Quentin. C’était l’ordre de mise en liberté du suspect, qui fut, le soir même, rendu aux siens et ne fut plus inquiété tant que dura la Terreur.

L’anecdote, assure-t-on, est authentique ; et si les détails en sont fantaisistes, la tradition, du moins, subsiste d’un mouvement de pitié, qui, certain jour, au contact d’un enfant en larmes, amollit le cœur de Fouquier-Tinville. Et l’on ne peut s’empêcher de songer que, dix-huit mois plus tard, quand vint son tour de monter sur cet échafaud qu’il avait tant fatigué, quand il traversa Paris sous les huées, les cris de joie, de haine, de colère, sous le plus effrayant ouragan de bravos vengeurs qui ait jamais souffleté un être humain, on ne peut s’empêcher de songer que, dans Paris en Hesse, il y avait deux enfants qui pleuraient à la pensée qu’on allait faire mourir celui auquel elles devaient la vie de leur père.

 
 

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