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Excès d'hygiène. Société qui traque les microbes : timbres, billets, fruits et baisers foyers d'infections ? - Histoire de France et Patrimoine


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L’Histoire éclaire l’Actu

L’actualité au prisme de l’Histoire, ou quand l’Histoire éclaire l’actualité. Regard historique sur les événements faisant l’actu


Hygiénomanie : traque des microbes
véhiculés par les timbres, fruits et baisers
à l’aube du XXe siècle
(D’après « Le Gaulois », n° du 17 janvier 1899)
Publié / Mis à jour le dimanche 14 juillet 2019, par LA RÉDACTION

 
 
 
C’est au déclin du XIXe siècle que Jean Rameau, du journal Le Gaulois, dénonce l’outrancière loi inique de l’hygiénomanie, traque aux microbes initiée trente ans plus tôt et qui voudrait façonner l’existence de ses contemporains en stigmatisant jusqu’au timbre-poste, au billet de banque ou encore au melon, tous accusés de constituer de redoutables foyers d’infections, sans oublier le baiser, piège tendu par l’ « infâme Nature », préfigurant un XXe siècle où l’on ne s’embrassera plus qu’entre ennemis intimes

Quel dommage que Molière soit mort avant la découverte des microbes ! lance Jean Rameau. Nous aurions probablement un chef-d’œuvre de plus. Le monsieur qui voit partout des microbes et qui en a peur, qui s’évertue à les écarter de sa vie et qui, à force de les écarter, fait de cette vie un supplice odieux comme la mort, voilà le type admirable que Molière aurait pu voir de nos jours et qui lui aurait fourni un digne pendant au Malade imaginaire.

Car l’hygiénomane existe, il abonde, il pullule. C’est la théorie des microbes qui nous le vaut. L’hygiénomanie naquit il y a cinq ou six lustres. On pourrait la faire remonter à M. Thiers au petit Thiers, le premier microbe peut-être le microbe de l’Empire. À présent l’hygiénomanie est dans toute sa prospérité, sa splendeur, et chaque jour elle noua apporte quelque bonne joyeuseté.

Billet de cent francs de 1888
Billet de cent francs de 1888

La dernière est charmante. Vous l’avez lue sans doute. Elle consiste à prier les employés des postes de mettre une éponge imbibée d’eau à côté de leur guichet pour que nous n’ayons plus à contaminer notre langue sur les timbres, quand nous avons des lettres à affranchir. Car on vient de s’apercevoir qu’il y avait de grands dangers à risquer un bout de langue sur le papier, de l’administration. Il doit grouiller de microbes, ce papier et de microbes officiels encore.

La fièvre typhoïde, la bronchite, l’entérite et trente-six mille horreurs en ite sont là qui nous guettent, dans un de ces petits carrés de papier lisse, plus terrifiants cent fois que le fameux carré de Waterloo. Vous ne vous en étiez pas douté peut-être ? Il vous était arrivé parfois d’aventurer votre langue sur un timbre, ou sur une carte-télégramme, ou sur une carte-lettre ? Que vous étiez brave sans le savoir ! Frémissons-en et réclamons en chœur l’éponge salutaire.

Mais, j’y pense : les microbes, me semble-t-il, n’entrent pas tous en nous par la langue, comme un escadron alerte par un pont-levis. Je me suis laissé dire qu’il en est de subreptices qui passent aussi par nos pores, comme des furets par des trous à lapins. Ce sont même les plus dangereux, paraît-il. Alors, à quoi serviront les éponges ? Nous serons tout aussi désarmés devant ces timbres horrifiques. Ils pourront nous intoxiquer par le simple contact et, s’ils nous épargnent, ils risqueront d’aller semer la mort chez nos malheureux correspondants.

Vous verrez qu’on n’affranchira plus les lettres, par politesse, quand on écrira à ses bons amis. Les oncles à héritage, seuls, recevront leur correspondance dûment timbrée.

Il y a quelque temps, c’étaient les huîtres qui avaient été mises au ban des hygiénomanes. Les huîtres aussi pouvaient donner la fièvre typhoïde. Du coup, leur prix baissa de vingt-cinq pour cent, et les journalistes qui avaient lancé ce bacille à forme de canard purent manger leurs marennes à meilleur compte. Les fruits, eux, sont conspués avec entrain. On ne croirait jamais l’héroïsme qu’il y a pour un hygiénomane à manger une poire juteuse. Pour un peu, il demanderait la croix d’honneur. La laitue, la romaine, la chicorée aux bucoliques frisons, autant d’hydres de Lerne dont les gueules nous menacent dans un saladier. Quant au melon, c’est le traître des traîtres, c’est le nouveau cheval de Troie dans lequel nos pires ennemis se dissimulent- pour s’introduire en nous. Haro sur le melon !

Où n’a-t-on pas trouvé des microbes ? La glace en fourmille, comme vous savez, l’eau en charrie des bancs, l’air en transporte des essaims. Les microbes sont partout, dans les vêtements, dans les cheveux, dans la peau qui transpire, dans la parole qui sonne, dans l’œil qui regarde. Tous les objets, autour de nous, en sont couverts comme de tragiques radeaux. Il y en a sur l’or, sur l’argent et sur le cuivre, et l’on vous a recommandé naguère de ne pas trop vous fier à la monnaie de billon. Il est clair que la monnaie de billon est fort propice à la circulation des microbes. La Semeuse de Roty en sème à pleine main. Quant aux billets de banque, oh fi ! fi ! Pensez un peu à tous les tuberculeux, varioleux, rougeoleux, scarlatineux, qui les ont touchés, et osez en demander encore !

Un baiser refusé
Un baiser refusé

J’espère bien que tous ces nids à bacilles vont être dépréciés, comme les huîtres et les melons, et qu’avant peu les billets de cent francs seront à trois louis.

Mais ce qui baisse le plus, paraît-il, ce sont les baisers. On prévoit le krach des baisers à la Bourse d’amour. Il y a déjà panique à New-York. Les baisers sont très offerts. Personne n’en veut plus, ni au comptant ni à terme. Les baisers vont être pour rien, ce printemps, à Paris, et l’on cite quelques vieux garçons qui s’en réjouissent.

On vient de découvrir, en effet, que les baisers sont les plus redoutables propagateurs de microbes. Vous voyez une bouche rose dans un visage de jeune femme, une bouche savoureuse, épanouie au sourire comme un œillet poivré au soleil, et l’idée vous vient peut-être de rafraîchir vos lèvres à ce sourire-là ? N’en faites rien, malheureux ! Allez vous mettre aussi bien dans la gueule du loup.

La nature, l’infâme nature, vous tend un piège là encore. Vous croyez peut-être qu’elle vous entraînait vers le vestibule des plaisirs, comme auraient dit nos pères ? Pas du tout elle voulait vous jeter dans la fosse aux microbes. On ne s’embrassera plus au siècle prochain qu’entre ennemis intimes. Quant aux poignées de main, on pourra en donner encore à ses fournisseurs.

Il y avait naguère, sur la place des Ternes, un beau petit bassin où les grenouilles étaient heureuses. Je ne sais quel hygiénomane s’avisa de dire que ce bassin était rempli de microbes, que les habitants du quartier allaient attraper des fièvres de marais ; on le crut naturellement, et le conseil municipal dut se résoudre à combler le bassin pour exproprier les fameux microbes. Il y a des arbres à présent, sur cette place, et des bancs assez mal fréquentés, dont on ne s’approche, la nuit, qu’avec une certaine réserve. Mais les habitants des Ternes sont heureux : ils avaient peur des microbes ; maintenant ils n’ont plus à craindre que des coups de couteau.

Me préservent les dieux de chercher noise à Messieurs les hygiénistes. Ils ont du bon, ils ont de l’excellent, les hygiénistes, et l’on ne saurait trop louer les docteurs qui recommandent à leurs malades d’être aussi prudents que possible. Mais il y a des bornes à tout, et la théorie des microbes, qui a conduit Pasteur au Panthéon, est en train de mener pas mal de gens à Charenton ou à Bicêtre.

C’est la folie régnante que l’hygiénomanie. Plus nous allons et plus nous voyons des indivi3us passer leur vie à désinfecter, à filtrer, à stériliser, à se demander quelle maladie ils pourront bien attraper en mangeant tel mets qui les tente, en buvant tel breuvage qui les sollicite, en faisant telle promenade, tel acte, tel geste que l’instinct leur conseille.

On rencontre des gens qui portent des espèces de filtres sur la bouche, comme une théière son passe-thé, avec l’idée ingénue que cet appareil interceptera les microbes au passage ; d’autres ne cessent de frotter sur eux et autour d’eux, de racler, d’épousseter, de souffler pour faire partir les microbes comme un vol de moineaux ; tandis que certains, plus terrorisés encore, n’osent plus ni frotter, ni épousseter, ni souffler, de peur de réveiller ce gibier funèbre. Il y a des hygiénomanes qui passeraient tous les matins leurs enfants à l’étuve, et tous les soirs leur femme au sublimé corrosif.

Eh ! que diantre ! il y en a toujours eu des microbes, et quoique on ne fît rien pour les combattre, on n’en mourait pas plus qu’aujourd’hui, il me semble. Lisez ces lignes que tout le monde peut trouver dans la Vie errante, de Guy de Maupassant. Elles concernent Tunis :

« Ce quartier neuf ! Quand on songe qu’il est entièrement construit sur des vases peu à peu solidifiées, construit sur une matière innommable faite de toutes les matières immondes que rejette une ville, on se demande comment la population n’est pas décimée par toutes les maladies imaginables, toutes les fièvres, toutes les épidémies. Et en regardant ce lac, que les mêmes écoulements urbains envahissent et comblent peu à peu, le lac, dépotoir nauséabond dont les émanations sont telles que, par les nuits chaudes, on a le cœur soulevé de dégoût, on ne comprend même pas que la ville ancienne, accroupie près de ce cloaque, subsiste encore, et on demeure convaincu que Tunis doit être un foyer d’infections pestilentielles. Eh bien ! non, Tunis est une ville saine, très saine ! L’air infect qu’on y respire est vivifiant et calmant. Tunis est l’endroit où sévissent le moins toutes les maladies ordinaires de nos pays.

« Cela paraît invraisemblable, mais cela est. O médecins modernes, oracles grotesques – c’est Maupassant qui parle, bien entendu – professeurs d’hygiène qui envoyez vos malades respirer l’air pur des sommets ou l’air vivifié par la verdure des grands bois, venez voir ces fumiers qui baignent Tunis ; regardez ensuite cette terre que pas un arbre n’abrite et ne rafraîchit de son ombre ; demeurez un an dans ce pays, plaine basse et torride sous le soleil d’été, marécage immense sous les pluies d’hiver, puis entrez dans les hôpitaux. Ils sont vides ! »

Voilà qui est fâcheux sans doute. J’espère bien que les hôpitaux tunisiens regorgeront de malades bientôt, ne fût-ce que pour faire triompher les hygiénistes. Mais les lois de l’hygiène changent heureusement, comme toutes les lois de ce bas-monde. Déjà vous avez pu lire, ici même, qu’un de nos docteurs avait inoculé récemment des crachats de tuberculeux à divers sujets, et que ces crachats étaient restés inoffensifs.

Dieu soit loué ! Si nous ne pouvons plus nous embrasser sans péril, nous pourrons du moins nous cracher à la figure tant qu’il nous plaira. La vie est encore bonne !

 
 

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