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Peur de rougir ou éreuthose et situations embarrassantes, par Augustin Cabanès. Passion, timidité, émotivité - Histoire de France et Patrimoine


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Anecdotes insolites

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Peur de rougir (La) ou éreuthose décryptée
par le célèbre Augustin Cabanès
(D’après « Le Petit Parisien », paru en 1911)
Publié / Mis à jour le samedi 12 novembre 2011, par LA RÉDACTION

 
 
 
Grande figure de l’histoire de la médecine ayant fondé La Chronique médicale en 1894, le docteur Augustin Cabanès s’attarde en 1911 dans Le Petit Parisien sur la peur de rougir, laquelle, appelée éreuthose pas le monde savant, peut plonger dans l’embarras qui en est affecté, et que Madame de Sévigné qualifie de « persécution dont le diable afflige l’amour-propre »

Les physiologistes vous diront qu’il se passe dans notre appareil circulatoire ce que nous voyons dans le cours d’un fleuve, dont le courant devient plus rapide dans les points ou le lit est le plus resserré, écrit Augustin Cabanès. Sommes-nous menacés d’un danger, ressentons-nous une frayeur, une contraction des vaisseaux sanguins se produit, pour ainsi dire automatiquement, et cette contraction rend plus actif le mouvement du sang vers les centres nerveux.

Taisez-vous, vous allez me faire rougir
« Taisez-vous, vous allez me faire rougir »

C’est parce que les vaisseaux se contractent à la surface du corps que nous devenons pâles à la suite d’une vive émotion. Et quand le peuple dit : « main froide, cœur chaud », il ne fait qu’exprimer une vérité physiologique : les mains se refroidissent lorsque, par l’effet d’une émotion, le sang se retire des extrémités du corps pour gagner le cœur.

Mais si la pâleur résulte de la contraction des vaisseaux, on comprendra aisément que la rougeur ne soit autre chose que le résultant de la dilatation de ces mêmes vaisseaux. N’allez pas croire toutefois que ces deux phénomènes opposés dépendent du cœur, attendu que celui-ci bat plus rapidement et plus fort dans l’émotion de la pudeur et dans celle de la frayeur. Des centres nerveux partent d’innombrables filaments qui accompagnent les vaisseaux sanguins dans toutes les directions, et qu’on nomme des vaso-moteurs. Ce sont les nerfs, dits vaso-moteurs, qui, sans que nous les excitions, agissent sur les fibres musculaires des petites artères et des veines, les dilatant ou les contractant.

Avons-nous besoin d’ajouter que si les effets de la passion, dont témoigne la pâleur ou la rougeur subites, se montrent surtout au visage, c’est qu’il n’est pas de partie du corps où les vaisseaux soient plus sensibles. Et c’est ce qui explique comment telle personne rougit plus facilement que telle autre, non pas, comme on serait tenté de le supposer, parce qu’elle a plus de timidité ou que les épreuves l’ont moins aguerrie, mais parce que ses vaisseaux sanguins réagissent différemment.

Vous connaissez certainement, vous avez peut-être même dans votre entourage direct des jeunes gens, des jeunes femmes, des jeunes filles, plus rarement des hommes présentant ce phénomène, qui ont des accès de rougeur subite, inexplicable. A l’avance, ils s’en tourmentent, ils en ont l’obsession et, le moment venu, il leur semble que tous les regards sont fixés sur eux, qu’on devine leur secrète angoisse.

Chez les uns, cela ne va pas au delà d’une simple rougeur émotive : ils « piquent un fard », comme on dit dans l’argot des écoliers. Un degré de plus et cela devient la peur de rougir, et si l’état pathologique est plus avancé, c’est une véritable obsession morbide, qui empoisonne positivement l’existence.

Les médecins ont une douce manie, qu’il faut leur pardonner : quand ils ont découvert une maladie, ils commencent par lui donner un nom grec. Sachez donc que ceux ou celles qui rougissent à tout propos et souvent hors de propos sont atteints d’éreuthose. Et si vous voulez maintenant une description d’éreuthose émotive, relisez cette lettre de Mme de Sévigné à sa fille, Pauline de Grignan. Un homme de métier n’aurait pas mieux pris l’observation du sujet.

« Que c’est un joli bonheur, écrit la divine épistolière, de ne rougir jamais ! Ç’a été, comme vous dites, le vrai rabat-joie de votre beauté et celui de ma jeunesse : j’ai vu que, sans cette ridicule incommodité, je ne me serais pas changée pour une autre. C’est une persécution dont le diable afflige l’amour-propre ; enfin, ma fille, vous en quittiez le bal et les grandes assemblées, quoique tout le monde tâchât de vous rassurer en vous élevant toujours au-dessus des autres beautés. C’est souvent un aveu sincère des sentiments qu’on cache et qu’on a raison de cacher ; votre imagination en était si frappée que vous étiez hors de combat. »

Le docteur Callerre, qui nous communique ce fragment d’épître, nous fait observer que « l’éreuthose, chez Mme de Grignan, était liée à une timidité presque maladive, à un orgueil extraordinaire et à des tendances neurasthéniques, qui se manifestèrent par de nombreux symptômes, durant une grande partie de son existence ». Chez la comtesse de Grignan, c’est bien, comme nous l’avons dit, d’éreuthose émotive qu’il s’agit, mais la préoccupation de la rougeur est manifeste. Elle ne semble pas cependant, être allée jusqu’à l’obsession véritable, comme chez le sujet que le professeur Pitres, de Bordeaux, a eu l’occasion d’examiner, et dont nous est contée dans un journal médical la tragique aventure.

Peur de rougir
« Pourquoi rougir ainsi, voisinette, ma mie ?
Mes roses vont alors mourir de jalousie ! »

Ce malade s’était fait inscrire comme avocat stagiaire, mais n’exerçant pas, au barreau d’une grande ville : il habitait, pendant l’été, dans une pension de famille tenue par une vieille dame, aux environs de cette ville. Rentrant un soir pour dîner à l’heure habituelle, il trouve sa propriétaire assassinée, la gorge tranchée d’un coup de rasoir. Affolé, il appelle les voisins ; une descente de police est opérée, une enquête est ouverte ; elle démontre que l’assassinat n’a pas eu le vol pour mobile.

On procède à l’interrogatoire de celui qui, le premier, a découvert le crime et est le seul habitant de la maison où s’est passé le drame. Le prévenu, qui est un éreuthophobe, toujours en proie à son obsession, surexcité par le pénible tableau qu’il vient d’avoir sous les yeux, se trouble, d’autant plus qu’il avait déjà pensé qu’étant seul locataire, il ne pouvait manquer d’être soupçonné. Le commissaire, en présence de cette attitude embarrassée, n’hésite pas à le prendre pour le coupable ; il exige sa confrontation avec sa prétendue victime. A côté du cadavre, encore inondé de sang, il le presse, il le somme d’avouer son forfait. « C’est vous l’assassin On le lit sur votre figure, votre émotion vous trahit ! » Et le magistrat n’en veut démordre.

L’infortuné a beau s’indigner, nier : son émoi grandissant, sa confusion donnent un désaveu à ses protestations d’innocence. Finalement, on le remet entre les mains de deux agents chargés de le « cuisiner » jusqu’à ce qu’il consente à un aveu. « Ils vont même – j’emprunte ici le texte de l’observation – tellement son attitude est étrange, jusqu’à voir dans cette action un crime passionnel, et à lui demander s’il avait des relations avec la victime, une sexagénaire ! »

Le procureur survient ; l’attitude de l’accusé lui paraît, à lui aussi, des plus suspectes. En vain, celui-ci proteste-t-il qu’il est atteint d’une affection nerveuse, que l’individu le plus maître de lui, le plus habitué à dominer ses impressions, aurait été, dans de pareilles circonstances, très remué ; qu’à plus forte raison, un homme qui, comme lui, a la phobie de la rougeur, a pu être secoué, plus que tout autre, par cette mise en scène impressionnante, rien n’y fait ; le procureur se contente de répliquer qu’étant atteint d’une affection des nerfs, « il a pu assassiner, sans en avoir gardé le souvenir », et il soumet le malheureux aux mensurations anthropométriques.

Comment s’est terminée l’affaire ? Par un non-lieu tardif, l’autopsie ayant révélé que la vieille dame était morte à une heure où l’avocat put fournir un alibi indiscutable. L’enquête, mieux orientée, faisait enfin découvrir le vrai coupable. Mais, à la suite de cette accusation surprenante et de la prison préventive qui en a été la conséquence, l’avocat incriminé a été très affecté et plus que jamais depuis, il est sous l’empire de son obsession.

N’y a-t-il donc rien à faire ou, du moins, à tenter contre ces troubles de nature essentiellement psychique, contre ce déséquilibre localisé de la volonté ? La suggestion a été essayée, mais les résultats n’ont pas été durables. Pour réussir, il faut, avant tout, combattre l’excitabilité cardiaque et vasculaire, chez les malades, par les courants continus, le bromure de potassium, une réduction des chlorures dans le régime, etc. Grâce à cette thérapeutique active, on aurait obtenu des guérisons définitives. Mais il faut que le sujet s’arme de patience et qu’il ait la foi, le succès est à ce prix.




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