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Coutumes et traditions : Grenouillage, droit du seigneur au Moyen Age ?

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Coutumes, Traditions
Origine, histoire des coutumes, traditions populaires et régionales, fêtes locales, jeux d’antan, moeurs, art de vivre de nos ancêtres
Grenouillage (Droit de) : un privilège
seigneurial au Moyen Age ?
(D’après « Le droit du seigneur au Moyen Age », paru en 1854)
Publié / Mis à jour le lundi 11 avril 2011, par LA RÉDACTION
 
 
 
Au milieu du XIXe siècle, cependant que certains historiens associent volontiers le Moyen Age à une période d’obscurantisme et de tyrannie seigneuriale, vision erronée dont le caractère mensonger ne commencera d’être réellement mis en évidence qu’à la fin du XXe siècle, Louis Veuillot, qui à 17 ans a déjà entamé une carrière de journaliste avant d’exercer ses talents de polémistes comme rédacteur en chef au sein de L’Univers, s’attache à renverser une contre-vérité vivace colportée par le célèbre Michelet, au sujet d’une servitude consistant à battre les marais pour faire taire les grenouilles

Présentée comme un droit féodal imposant aux vassaux de faire taire les grenouilles coassant la nuit à la période de reproduction de ces batraciens pour que le seigneur ne soit pas importuné par le bruit, cette approximation historique fut notamment entretenue par le célèbre Jules Michelet, qui dans l’Introduction de son livre sur les Origines du Droit français, où il entrevoit beaucoup de choses, remarque ce caractère général des petites coutumes de localité : « Ce fier baron, ce tyran, semble pourtant, dans la pratique, avoir été souvent facile et débonnaire. Tant que les besoins du luxe ne le forcèrent pas de pressurer ses hommes, de leur arracher de l’argent, les redevances se payaient en nature, sans peine et de bonne grâce. C’était du blé, des bestiaux, des poules pour le banquet seigneurial. Il y avait tel fief dont la redevance était un mai orné de rubans, et paré de trois épis. Beaucoup de droits féodaux, qui nous révoltent, étaient probablement ceux dont le serf se plaignait le moins, parce qu’ils lui coûtaient peu. Telle est la fameuse obligation de battre l’eau la nuit pour faire taire les grenouilles. »

Chasseur de grenouilles
Chasseur de grenouilles

En effet, et nous l’allons voir. Puisque nous sommes revenus au grenouillage de M. Alloury, voyons-en le fond. Je remarque d’abord, explique Veuillot, que cette coutume, contre laquelle le vigilant rédacteur du Journal des Débats réclame d’une manière si zélée et si opportune, en premier lieu n’était pas générale, en second lieu n’était, comme beaucoup d’autres, qu’une commutation, probablement très demandée et accueillie avec beaucoup de reconnaissance. M. Michelet en cite trois ou quatre exemples. Les voici tous :

« Il y avait à Roubaix, près Lille, une seigneurie du prince de Soubise, où les vassaux étaient obligés de venir à certain jour de l’année faire la moue le visage tourné vers les fenêtres du château et de battre les fossés pour empêcher le bruit des grenouilles. » A certain jour de l’année ne signifie pas toutes les nuits, et il est visible que cette moue dispensait les paysans d’un autre tribut. « Devant le château de Laxou, près Nancy, se trouvait « un marais que les pauvres gens devaient battre la nuit des noces du seigneur, pour empêcher les grenouilles de coasser. » La nuit des noces du seigneur, cela ne veut pas dire tous les jours. De plus, on les dispensa de ce service au commencement du seizième siècle, c’est-à-dire un peu avant le réveil et les réparations de 1789, remarque malicieusement Veuillot.

Le géographe de la Wetteravie dit, en parlant de Frieinsenn : « Ce village, prétendant à beaucoup de liberté, a donné bien à faire à la seigneurie. Les habitants assurent en effet que certain empereur avait passé la nuit dans leur village ; que le coassement des grenouilles ne lui permettant pas de s’endormir, les paysans s’étaient tous levés pour donner la chasse aux grenouilles, et que l’empereur, en récompense, leur avait accordé la liberté. » Mais ceux-là ne battaient plus le marais. Ils l’avaient battu une fois pour toutes, volontairement, par pur sentiment monarchique. Eh ! si M. Alloury, du temps de Louis-Philippe, avait pu faire taire les journaux qui empêchaient son seigneur de dormir ! s’enflamme Veuillot le polémiste.

Il y avait encore ce cruel abbé de Luxeuil qui, lorsqu’il séjournait dans sa seigneurie, peu content d’imposer silence aux grenouilles, contraignait les paysans à chanter :

Pâ, pâ, rainotte, pâ !
Veci M. l’abbé, que Dieu gâ !

Mais, pour celui-là, j’estime, ajoute Veuillot, qu’il était assez puni par le plaisir d’entendre toute la nuit pareille chanson. L’abbé de Prüm, au diocèse de Trèves, jouissait d’un droit semblable dans la paroisse de Wichterich. Le texte de la coutume, traduit avec quelque légère inexactitude par M. Michelet, mérite attention : « Un courrier prendra les devants pour dresser la table ; il y placera un pot d’eau et un rôti de six deniers ; ensuite l’homme de la maison préparera le lit, afin que Monseigneur puisse reposer. S’il arrivait que le coassement des grenouilles l’empêchât de dormir, des gens qui ont reçu leurs biens et patrimoine à ce titre se tiendront aux bords de l’étang de Kirspell pour faire « taire les grenouilles. »

Donc, dans la seigneurie de l’abbé de Prüm, et probablement aussi dans la seigneurie de l’abbé de Luxeuil, et sans doute ailleurs encore, certains étaient condamnés à battre le marais pendant une nuit ou deux, tous les dix ou vingt ans, pour paiement de leurs loyers et héritages, tempête Veuillot qui renchérit : Voilà ce que M. Dupin a négligé de dire à l’Académie des sciences morales, et ce que M. Alloury, par suite de sa fâcheuse habitude de ne lire que des feuilletons, ne pouvait pas deviner. S’il avait entrevu la question des grenouilles sous cet aspect, la délicatesse de sa conscience l’eût certainement obligé d’avouer que le marché n’offrait rien d’abominable. Il y a foison d’électeurs en France, et des plus fiers, qui volontiers, pour le même prix, se rendraient acquéreurs, ou même simples locataires d’un petit bien de campagne ; et je m’assure que les fermiers de M. Dupin, s’il leur demandait de s’acquitter par cette corvée, ne se plaindraient point de sa bizarrerie.

Tel était le fameux droit de faire battre les marais pour empêcher le coassement des grenouilles, l’un des grands griefs de l’esprit moderne contre le Moyen Age, et des plus allégués ! poursuit le polémiste. Ceux qui l’ont établi comme une redevance si commode à payer, et un moyen si débonnaire de constater leur seigneurie, ne prévoyaient guère le bruit que ces grenouilles réduites au silence feraient dans la postérité. J’espère qu’elles se tairont désormais, ou que les savants qui les ont tant fait parler les iront rejoindre : Omnibus mendacibus pars illorum erit in stagno ; ils habiteront les marais.

Veuillot explique enfin que l’exemple cité par Bouthors dans Coutumes du bailliage d’Amiens, 3e série, confirme cette interprétation, et qu’on ne s’explique guère comment Dupin a pu s’y méprendre : « C’est bien à des homme libres, le rôle de Corbie en fait foi, qu’était confié l’office de chasseurs de grenouilles, genre de fonctions qui paraît avoir été d’un usage assez général en Europe, puisque, comme le rapporte Menochius, il y avait aussi en Lombardie des hommes quorum munus erat, quod est risu dignum, in imponendo silentium ranis. » Et il retranscrit les articles 188 et 189 tirés du rôle des feudataires de l’abbaye de Corbie, vers l’an 1200. Si l’on conclut hardiment que l’usage d’employer des hommes à chasser les grenouilles était « assez général en Europe » puisqu’il y avait de ces hommes en Lombardie, je puis bien conclure, écrit Veuillot, que ce n’était pas une fonction ni humiliante ni si accablante, puisque ceux qui l’exerçaient étaient libres sur les terres de l’abbé de Corbie, propriétaires sur les terres de l’abbé de Prüm, et probablement dispensés ailleurs de plusieurs redevances, moyennant l’acquittement de celle-là.

Pour notre journaliste, dire que l’usage était assez général constitue une façon de parler assez aventurée. En additionnant tous les faits rapportés à titre de singularité par divers auteurs, on n’en trouve pas dix, qui constataient le bienfait du maître autant que la dépendance du serf ; ils étaient par le fait un véritable affranchissement, plutôt qu’une servitude. On s’en acquittait « sans peine et de bonne grâce. »

 
 
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