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Le bon sens paysan balaye la Révolution dans un village de Champagne

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Histoire des Français
L’Histoire des Français : systèmes politiques, contexte social, population, économie, gouvernements à travers les âges, évolution des institutions.
Bon sens paysan (Le) balaye la Révolution
dans un village de Champagne
(D’après « Un village de Champagne (Hautvillers) sous la
Révolution française » (par Georges Chapuis), paru en 1928)
Publié / Mis à jour le vendredi 1er août 2025, par Redaction
 
 
Temps de lecture estimé : 11 mn
 
 
 
Quand la Révolution voulut inculquer de force son catéchisme républicain aux vignerons du bourg marnais d’Hautvillers, le bon sens paysan finit par l’emporter sur le fanatisme des tribuns. Entre un maire sans-culotte fâché avec la syntaxe et l’opéra-bouffe d’une milice surarmée, ce récit savoureux prouve l’échec des utopies urbaines : face au culte de la Raison et à l’Être suprême, les campagnards surent balayer ces mascarades éphémères pour revenir promptement aux valeurs sûres de leur clocher.

Il est au flanc de la montagne de Reims, dominant de ses coteaux riants la vallée majestueuse de la Marne, un bourg béni des dieux où la terre semble avoir reçu le privilège suprême de faire pétiller la vie. C’est Hautvillers, et en 1788, alors que les premiers frimas de l’hiver enveloppaient les pampres dépouillés, les onze cents âmes qui composaient la paroisse vivaient dans une quiétude champêtre, à l’ombre bienveillante de leur antique abbaye bénédictine.

Le paisible sommeil d’un vignoble et le souvenir du bon moine
Fondée en l’an 658 par saint Nivard, archevêque de Reims, cette insigne abbaye avait jeté sur le village un éclat immortel. C’est là, quelques décennies plus tôt, que le vénérable Dom Pierre Pérignon, cellérier aveugle mais au palais divin, avait découvert le secret d’assembler les crus et de rendre le vin mousseux, scellant d’un bouchon de liège et renfermant dans un flacon de verre épais l’or liquide de la Champagne. Le nectar d’Hautvillers trônait à la table du roi, et le vigneron, le dos courbé sur sa serre, ne demandait au ciel que le soleil pour ses grappes et la paix pour son foyer.

L'église abbatiale de Hautvillers
L’église abbatiale de Hautvillers

Pour gouverner la communauté, Messire Gaspard-Louis Rouillé d’Orfeuil, intendant de la province de Champagne, avait installé le 10 octobre 1784 un Conseil de Notables. C’est que, déjà, la concorde n’était pas toujours parfaite entre les habitants, les plus aisés négligeant parfois les assemblées et abandonnant le bien commun à des esprits plus attachés à leurs intérêts particuliers. Ce conseil réunissait la fleur du pays : Maître Antoine Le Cacheur, notaire royal et lieutenant de bailliage, en exerçait la présidence, assisté de Jean-Baptiste Lécaillon, maître en chirurgie, de Syndulphe Pogniot, de marchands avisés comme Jean-Baptiste Forzy et Jacques Prud’homme, de tonneliers, de charpentiers et d’honnêtes vignerons à la main calleuse. Une véritable représentation proportionnelle avant la lettre.

L’activité municipale s’exerçait alors dans un esprit de bienfaisance patriarcale. On nommait l’appariteur François Maingault pour six livres de gages annuels, avec exemption de la corvée personnelle, et l’on accordait au maître d’école un sol par mois et par enfant, en complément de la fondation faite pour l’école des filles confiée à Mademoiselle Maillart, installée en 1784 avec un traitement de cent vingt livres.

Mais le délassement favori des Altavillois demeurait le noble jeu de tir à l’arc. Chaque dimanche, au sortir des vêpres, les chevaliers se rendaient au lieu-dit Derrière les Murs. Là, ils décochaient leurs flèches vers le papegai, oiseau de bois perché au sommet d’un ponton. Celui dont le trait perçait le volatile vers le milieu du corps était proclamé solennellement Roi de l’Oiseau. Titre glorieux qui valait à l’élu l’honneur et la charge obligée d’offrir le dimanche suivant le gâteau et le vin mousseux à toute la compagnie.

Sur la place formant terrasse face au panorama magnifique d’Épernay s’élevait l’église paroissiale, édifice très ancien remontant aux IXe et Xe siècles. Hélas, rongée par la vétusté, elle menaçait ruine, et les devis de restauration étaient dissuasifs. Nul ne devinait alors que ses pierres serviraient bientôt à bâtir une mairie et un aqueduc souterrain traversant le bourg. Quant à l’abbaye, elle traversait alors une période de relâchement et de chicanes judiciaires : les habitants de Cumières contestaient le paiement de la dîme du vin, ce qui donnait lieu à un procès interminable que le souffle de la Révolution allait balayer.

L’éveil des chimères
Lorsque survint l’année 1789, les idées nouvelles, parties du volcan parisien, s’infiltrèrent lentement à travers le vignoble. Le 12 mars 1789, au son solennel de la cloche, les citoyens âgés de plus de 25 ans se rassemblèrent sous la présidence du bailli : il s’agissait de rédiger le cahier de doléances, plaintes et remontrances, et de choisir les députés chargés de le porter devant le bailli de Vermandois, en l’église des Pères Prêcheurs de Reims. Les débats furent vifs, passionnés, bruyants. Au milieu des réclamations classiques contre l’inégalité des impôts, la gabelle et les droits féodaux, les vignerons d’Hautvillers insérèrent une clause touchante de simplicité : ils demandaient avec insistance que les outils du pauvre travailleur ne pussent jamais être saisis par les huissiers.

La prise de la Bastille et la célèbre nuit du 4 août passèrent sur Hautvillers comme un écho lointain. Le paysan champenois travaillait sa terre et ne s’embarrassait guère de haute politique, pourvu que sa propriété fût sacrée. Cependant, très rapidement la « Grande Peur » s’empara du village. Les rumeurs les plus folles circulaient : une armée fantastique de brigands, payée par les aristocrates, approcherait pour couper les blés et brûler les moissons, rapporte Louis Blanc dans son Histoire de la Révolution française.

Chaque dimanche, les Altavillois décochaient leurs flèches vers le papegai,
oiseau de bois perché au sommet d’un ponton. © Crédit illustration : Araghorn

Aussi, le 9 août, à la fin des vêpres, le peuple est-il convoqué d’urgence. Le syndic Michel Bérurier harangue la foule : pour repousser les gens sans aveu venus de la capitale, il faut créer une garde bourgeoise. 70 habitants d’une probité reconnue sont enrôlés, mais dans toute communauté qui s’arme, la vanité humaine exige sa part de galons. On assiste alors à un véritable scénario d’opéra-bouffe, nommant nomme pour 70 hommes un état-major pléthorique. Christophe-Nicolas-Charles de Lamotte, ancien capitaine-major au régiment de La Fère et chevalier de Saint-Louis, prend le commandement supérieur. Il investit son ami le bailli Rittier du grade de major, nomme Le Cacheur lieutenant, et crée pas moins de six capitaines. 9 officiers pour 70 soldats...

On ignore le nombre des sous-officiers, mais le village se sentit invincible. Pour parfaire la défense du « camp retranché », la municipalité ordonna de boucher avec des palissades les ruelles menant aux champs et d’enjoindre aux habitants de verrouiller leurs portes arrière.

Protégés par cette milice étincelante, les vignerons purent dormir sur leurs deux oreilles. Le 2 novembre, la loi martiale était promulguée. Mais le premier choc réel entre la tradition et la dure réalité économique survint pendant le rude hiver 1789. Des pauvres diables du village, grelottant de froid, étaient allés ramasser du bois dans la forêt domaniale. Le garde général de la Maîtrise des Eaux et Forêts de Reims, nommé Mayette, descendit à l’auberge, bien décidé à perquisitionner dans toutes les chaumières. La municipalité, convoquée par le fonctionnaire, fit preuve d’une dignité héroïque. Elle refusa net son concours, déclarant hardiment que « la rigoureuse observation des lois, loin d’arrêter les désordres, ne fait que les augmenter ; que la dilapidation des bois est commise à la suite des événements de la Révolution ; qu’elle a cela de moins criminel que l’excessive cherté des grains et la saison rigoureuse ont réduit les malheureux à se procurer par cette voie la subsistance qu’ils ne peuvent trouver ailleurs ; qu’on ne peut violer à main armée l’asile des citoyens ».

La scène tourna au vinaigre lorsque le fils de l’aubergiste, échauffé par le vin, prit le parti du garde forestier et menaça le conseiller Le Cacheur « de l’embrocher et de le jeter par l’escalier » ! Saisi par les assistants, l’écervelé fut maîtrisé, tandis que le conseil se retirait majestueusement pour dresser un procès-verbal destiné à l’Assemblée Nationale, qui n’en fit cependant jamais rien.

La municipalité nouvelle
L’année 1790 s’ouvrit par la mise en place des nouvelles structures municipales décidées par l’Assemblée Constituante et faisant l’objet des lettres patentes du 14 décembre 1789. Le 25 janvier, 175 citoyens actifs se réunirent dans l’église sous la présidence du curé Jean Davaux. Il s’agissait d’élire le premier maire constitutionnel. Au terme du dépouillement, le chirurgien Jean-Baptiste Lecaillon obtenait 84 voix, le sieur Lepelletier 58 et Le Cacheur 29.

Selon la loi, un second tour était rigoureusement obligatoire, Lecaillon n’ayant pas obtenu la majorité absolue des votants. Mais le peuple d’Hautvillers, peu féru de subtilités juridiques, se mit à crier d’une seule voix : « C’est Lecaillon qu’il nous faut ! » Le curé Davaux tenta de protester au nom du décret royal, mais devant le tumulte populaire, il dut s’incliner et proclamer Lecaillon élu par acclamation. Il en fut de même pour le procureur de la commune, le brave vigneron Michel Bérurier.

On créa une garde bourgeoise de 70 hommes, et on ordonna de boucher
avec des palissades les ruelles menant aux champs. © Crédit illustration : Araghorn

Le lendemain, 26 janvier, on élut les officiers municipaux et douze notables. Tous prêtèrent solennellement le serment civique : « Être fidèle à la Nation, à la Loi et au Roi ». Pendant ce temps, le sort des communautés religieuses se scellait à Paris. Le 20 février , les bénédictins d’Hautvillers durent dresser l’inventaire de leurs biens. L’abbaye abritait encore dix religieux sous la conduite du prieur Dom Manuel, deux clercs et deux frères convers. L’inventaire révèle des richesses artistiques et matérielles considérables, parmi lesquelles 14 châsses de reliques (dont celles de sainte Hélène, saint Nivard et saint Syndulphe), une statue en argent massif de sainte Hélène, ou encore une bibliothèque monumentale renfermant plus de 8 000 volumes précieux et de rares manuscrits.

Dans les caves fraîches créées par Dom Pérignon dormaient encore 6 000 bouteilles de vin mousseux et 32 pièces de futaille. Le revenu de l’abbaye s’élevait à plus de 31 000 livres, tandis que le pauvre curé de la paroisse devait entretenir sa charge et son vicaire avec une modeste portion congrue de 973 livres. Pour marquer leur civisme, les religieux offrirent le 15 mai à la Monnaie un bénitier, deux burettes et un bassin d’argent, afin de soulager les pauvres du village.

Le 14 juillet 1790, Hautvillers célébra la Fête de la Fédération avec une pompe champêtre inoubliable. Sur la grande place, on avait élevé un autel civique à quatre faces « dans le goût champêtre », portant l’inscription : Le Triomphe de la Nation. À onze heures du matin, la Garde Nationale en grande tenue, tambours en tête, escortait la municipalité et les religieux. Après la messe basse et le chant du Veni Creator, le maire Lecaillon monta sur l’autel et prononça une harangue enflammée. À midi, au son des cloches et des salves de mousquetterie, les citoyens, le bras tendu, prêtèrent le serment fédéral. Puis le Te Deum retentit, suivi de l’invocation modifiée constitutionnellement : Domine salvam fac gentem, salvam fac legem, salvum fac regem.

Un banquet gigantesque de plus de 300 couverts réunit citoyens, pauvres et moines dans le majestueux cloître de l’abbaye, arrosé comme il se doit des meilleurs crus du coteau. La Garde Nationale, transportée d’allégresse, dînait « en voltigeant autour des tables », et la journée se termina par des rondes endiablées autour d’un grand feu de joie allumé par le maire.

La fin du monastère et l’enlèvement secret de sainte Hélène
L’année 1791 fut celle du grand déchirement religieux. En janvier, le décret sur la Constitution civile du clergé exigea le serment pur et simple. Si le curé Jean Davaux prêta le serment avec hésitation avant de se rétracter aux premiers brefs du pape Pie VI, les moines de l’abbaye durent se disperser, recevant une pension étatique de 900 à 1 200 livres selon leur âge.

C’est alors que se situe l’épisode le plus dramatique et le plus romanesque de l’histoire d’Hautvillers. La vente des biens nationaux avait commencé, et les bâtiments monastiques menaçaient d’être livrés aux démolisseurs ou profanés par les acquéreurs de passage. Dans la nuit du 8 au 9 mars 1791, alors qu’une obscurité profonde enveloppait le monastère silencieux, deux hommes se glissèrent furtivement dans l’église abbatiale. C’étaient le dernier procureur de l’abbaye, Dom Jean-Baptiste Grossard, et un moine bénédictin, Dom Gauthier.

Mus par une piété ardente, ils forcèrent le sanctuaire et s’emparèrent du corps précieux de sainte Hélène, impératrice et mère de Constantin, déposé à Hautvillers depuis le IXe siècle. Enveloppant les saintes reliques dans des linges secrets, Dom Grossard réussit à les soustraire aux investigations des agents républicains et les transporta clandestinement dans son village natal de Montier-en-Der, les gardant cachées au péril de sa vie pendant toute la durée de la Terreur. Ce ne fut qu’en 1820 que les reliques reparurent à Paris, avant qu’une partie ne revînt solennellement à Hautvillers en 1827.

Dans la nuit du 8 au 9 mars 1791, Dom Grossard et Dom Gauthier parvinrent
à soustraire les reliques de sainte Hélène. © Crédit illustration : Araghorn

Pendant ce temps, la municipalité d’Hautvillers faisait preuve d’un sens pratique remarquable. L’ancienne église paroissiale s’écroulant, le conseil municipal obtint du district d’Épernay la cession de la magnifique église abbatiale pour en faire le nouveau lieu de culte de la paroisse. Un référendum populaire approuvant le transfert, on détruisit l’ancienne église pour en réutiliser les matériaux, et l’on aménagea le chœur bénédictin.

La « Patrie en danger »et le maire sans culotte ni orthographe
L’année 1792 amena la guerre continentale. Le cri « La Patrie est en danger ! » retentit dans toute la Champagne. Hautvillers mobilisa ses enfants. On envoya à Sainte-Menehould, menacée par les Prussiens, tous les jeunes gens en état de porter les armes. Pour suppléer au manque de fusils, le conseil municipal adjugea au serrurier Pierre Lemaire la fabrication d’une centaine de piques en acier, marquées aux initiales de la commune.

En décembre 1792, de nouvelles élections portèrent à la mairie un personnage haut en couleur, Nicolas Sogny. Vigneron enthousiaste mais d’une instruction pour le moins sommaire, il incarne le jacobinisme rural dans toute sa naïveté.

L’exécution du roi, qui dut avoir un certain retentissement dans tout le pays, ne fit sans doute qu’animer les discussions quotidiennes, et rien d’officiel n’eut lieu à cette occasion. Au printemps 1793, les réquisitions se multiplient : on saisit les cordes des cloches pour la marine de la République. Devant la surcharge de travail administratif et la complexité des décrets qui pleuvent de Paris, Sogny dépose le 28 mai 1793 sur le bureau de la mairie un document impérissable, écrit de sa propre main :

« Cejourd’huy, vingt huit may mille septs cent quatre vingt traize, deuxième de la République Française du matin, moy, Nicolas Sogny Maire Municipale, ayant convoquer les Officiers Municipaux et le Conseils de la Commune d’Hautvilliers (...) à l’effet de leur déclarer que j’aytoit dans l’instantion de donner mas démition de la place de maire, vu les grants travaux quils survienne journelement qui surpace mes force et lumière pour remplire les fonctions et la place de maire... »

Consternés par cette démission rédigée dans un style si orthographiquement fantaisiste, les notables se précipitèrent chez l’ancien maire Lecaillon pour le supplier de reprendre l’écharpe. Mais Lecaillon, pressentant la tempête terroriste qui s’annonçait, refusa prudemment. Faute de candidat, le brave Sogny fut contraint de reprendre sa « démition » et de demeurer premier magistrat de la commune.

Le culte de la Raison, la profanation et les orgues républicaines
Sous la pression des éléments les plus exaltés du village, menés par Sogny et le serrurier Lemaire, Hautvillers glissa à son tour dans la déchristianisation radicale. Le 23 novembre 1793, au son du tocsin, une foule de sans-culottes s’empara de l’église. Un musicien s’installa au grand orgue et fit résonner sous les voûtes sacrées les notes endiablées de Ça ira et de La Carmagnole. Les autels furent renversés, les reliquaires brisés, les objets du culte jetés au ruisseau.

Le 23 novembre 1793, au son du tocsin, une foule de sans-culottes
s’empara de l’église. © Crédit illustration : Araghorn

Sur la place publique, un bûcher fut allumé pour brûler les châsses et les pièces de bois sculpté, autour duquel les exaltés dansèrent des farandoles. Dans la cohue, l’ancien maire Lecaillon réussit au péril de ses jours à dissimuler sous son habit une partie des reliques de saint Syndulphe, que son épouse remit plus tard au curé du village. Mais les déprédations furent immenses : les portraits de la famille royale et les tableaux de peinture furent crevés à coups de baïonnette, causant une perte évaluée à plus de 200 000 livres.

Réunis le 9 frimaire an II (30 novembre 1793), le Conseil Général de la commune et le Comité de Surveillance décidèrent notamment que « tous les citoyens et citoyennes de la commune seraient invités à reconnaître la décade pour le véritable jour de repos. À proscrire à toujours les jours de dimanches et fêtes, reconnues par le Culte catholique et fermer l’église où se réunissent les sectaires de cette religion pour y célébrer leur culte. À ne reconnaître d’autre culte, à l’avenir, que celui de la Raison, de la Liberté et de l’Égalité. Que le bâtiment fermé comme église soit ouvert à l’instant comme Temple de la Raison et qu’il soit désormais consacré à célébrer les fêtes nationales, qui vont être instituées par la Convention et à y donner, à tous les citoyens, des instructions capables de changer en morale saine et conforme à leur régénération, les préjugés religieux qui les tenaient asservis à leurs despotes. »

Une Société Populaire fut fondée sous la présidence du greffier Jacques Malo. Le lendemain, on célébra la première fête de la Raison. Le cortège s’élança de la maison commune. En tête marchait la Garde Nationale, suivie du conseil municipal. Puis venait la « Déesse Raison », incarnée par la citoyenne Drouet Nicolas, de Reims.

Coiffée du bonnet phrygien, tenant une pique en main et drapée dans des étoffes ceinturées de tricolore, elle trônait sur un char orné de pampres de vigne. Elle était entourée d’une cohorte de jeunes filles du village vêtues de blanc. Pénétrant dans le Temple de la Raison au son des orgues jouant des hymnes civiques, la Déesse prit place sur un fauteuil élevé sur l’ancien maître-autel. Le président Malo prononça un discours fleuri sur « les effets funestes du fanatisme religieux » et invita le peuple à ne plus adorer que la Nature. La Déesse entonna ensuite l’Hymne à la Liberté, avant que les autorités et les vignerons ne concluent la cérémonie... en dansant la carmagnole à l’intérieur même du sanctuaire.

Les rigueurs de l’An II et l’Arbre de la Liberté
Pourtant, derrière ces mascarades patriotiques, la vie quotidienne de l’an II était faite de dures privations. La Champagne connaissait une disette cruelle. Pour éviter les abus et le marché noir, la municipalité fixa minutieusement le tarif des travaux agricoles et artisanaux par délibération du 20 nivôse an II (9 janvier 1794).

Le 8 juin 1794, la fête de l’Être Suprême, instaurée par Robespierre,
donna lieu à un rassemblement. © Crédit illustration : Araghorn

Le 20 mars, on planta solennellement l’Arbre de la Liberté sur la grande place : un jeune chêne tiré de la forêt voisine. Le 8 juin suivant, la fête de l’Être Suprême, instaurée par Robespierre, donna lieu à un nouveau rassemblement. Devant un autel de verdure, le juge de paix Rittier débita une homélie républicaine, tandis que la foule chantait les hymnes de Désorgues et de Joseph Chénier mis en musique par Gossec.

La guerre exigeait aussi des sacrifices logistiques singuliers. Le 27 octobre 1794, les administrateurs du district d’Épernay réquisitionnèrent le « huitième des cochons » du village pour le magasin militaire. Huit propriétaires de porcs furent sommés de livrer leurs bêtes. Mais le citoyen Blanzy déclara qu’il avait dû tuer le sien faute de nourriture pour le nourrir, tandis que le sieur Vautrin avoua piteusement avoir égorgé son cochon pour « cause de dégoût ».

Le retour à la paix champêtre
Mais le dogme de Robespierre et les sermons de la Société Populaire ne pouvaient étouffer indéfiniment la foi traditionnelle des campagnards de Champagne. Après la chute de Robespierre au 9 thermidor, le vent commença à tourner.

Le 24 ventôse an III (14 mars 1795), une véritable émeute de femmes éclata dans le village. Une trentaine de citoyennes, lasses de la fermeture de l’église, se rassemblèrent le soir devant la porte de l’Agent National et du maire Sogny, exigeant à grands cris les clefs du Temple de l’Être Suprême. Essuyant un refus effrayé des magistrats, les révoltées coururent chez le sieur Cochut, dépositaire des clefs. Pris au dépourvu, Cochut céda.

Le lendemain matin, à la grande stupeur du conseil municipal réuni en séance, la cloche du village se mit à sonner. Accourant à l’église, les officiers municipaux trouvèrent une foule nombreuse d’habitants agenouillés, chantant à pleine voix les cantiques catholiques d’autrefois ! L’Agent National tenta d’escalader la tribune pour faire la leçon aux contrevenants, mais il fut hué et conspué par les dévotes en colère.

Le mouvement était irrésistible. Le 30 germinal (19 avril), les citoyens présentèrent une pétition formelle exigeant la réouverture définitive de l’église et le retour de leur curé Jean Davaux. Le 21 juin 1795, ce dernier se présentait officiellement devant la municipalité pour reprendre l’exercice de son ministère sacré, promettant de se soumettre aux lois de la République. À la fin de l’année 1795, l’inénarrable maire Nicolas Sogny céda sa place à Forzy-Hémey, un esprit plus raffiné. La période des convulsions révolutionnaires était close.

Tentant d’escalader la tribune pour faire la leçon à la foule nombreuse chantant à pleine voix les cantiques
catholiques d’autrefois, l’Agent National fut hué et conspué. © Crédit illustration : Araghorn

Hautvillers traversa la tourmente sans qu’une seule goutte de sang n’eût été versée sur son territoire. Ses habitants, vignerons avisés et pragmatiques, avaient su plier sous l’orage, payant de mots et de fêtes extravagantes leur tribut aux exigences des temps, tout en sauvegardant l’essentiel : leur terroir, leur vin mousseux et l’amour de leur clocher. Lorsque, quelques années plus tard, Napoléon Bonaparte ceignit la couronne impériale, la municipalité d’Hautvillers lui adressa des félicitations enthousiastes... avant de chanter avec la même ferveur des Te Deum pour la Restauration des Bourbons.

Preuve éternelle que dans nos campagnes françaises, le respect du pouvoir établi et le bon sens de la terre l’emportent toujours sur la passion éphémère des révolutions.

 
 
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