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Halloween : fête celtique longtemps perpétuée par les Britanniques et nous revenant transfigurée d'Amérique

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Coutumes, Traditions
Origine, histoire des coutumes, traditions populaires et régionales, fêtes locales, jeux d’antan, moeurs, art de vivre de nos ancêtres
Halloween : fête celtique longtemps
perpétuée par les Britanniques
et nous revenant transfigurée d’Amérique
(D’après « Communications », paru en 2005)
Publié / Mis à jour le mercredi 27 octobre 2021, par LA RÉDACTION
 
 
 
Étrange destinée que celle de la fête d’Halloween : passant pour venir du monde celte, elle constitue en France une sorte d’ « héritage » gaulois oublié jusqu’à la toute fin du XXe siècle, et doit sa réapparition sur notre sol à son importation des États-Unis, pays où elle n’éclot qu’au milieu du XIXe siècle — bien que qualifiée alors de tradition « immémoriale » ou encore de « vieille fête incontournable ». Assortie de nouveaux clichés — citrouille et plus tard confiseries — qui se substituent à ses codes anciens, elle disparaît concomitamment de la vieille coutume rurale et préindustrielle du paysage rituel et calendaire britannique

Comment la « coutume » que nous connaissons s’est mise en place ? Quelles formes, quelles fonctions et quelles significations cette pratique revêtait-elle dans ce Royaume-Uni qui pendant plusieurs siècles conserva ces réjouissances celtiques, avant qu’elle ne devienne presque soudain, vers le milieu du XIXe siècle, la « joyeuse vieille fête juvénile » célébrée par les périodiques puis par les populations outre-Atlantique ?

La fête d’All Hallows’ Eve (veille de la Toussaint), ainsi qu’elle se nomme le plus souvent (parmi toutes sortes d’autres déclinaisons locales d’identité) dans les îles Britanniques avant qu’à la fin du XIXe siècle les Américains ne contractent cette appellation en Hallowe’en ou Halloween, est un grand moment de l’année calendaire du royaume à l’époque moderne : comme la Samhain (Samain) celte dont elle tire de toute évidence son origine et maints caractères, elle se situe à la fin du mois d’octobre, à la charnière de l’année agricole, sociale, politique, voire religieuse. Les récoltes sont engrangées, les premiers froids se font sentir, la terre s’apprête au repos forcé de la mauvaise saison et les bêtes retournent à l’étable.

Melody of the Dead
Melody of the Dead. © Crédit illustration : Roman Dubina

Dans les communautés rurales du Royaume-Uni préindustriel, elle sert à ritualiser la fin du cycle végétatif et pastoral et marque le début de la période hivernale. Elle s’inscrit au cœur du calendrier des travaux et des jours d’hommes fortement soumis à l’environnement et à ses aléas : les incertitudes liées à l’avenir invitent des groupes encore largement démunis sur le plan technique à la célébration des principaux passages. En ce sens, All Hallows’ Eve définit une action de grâce rendue à la nature, le rappel dramatisé de la soumission des hommes aux éléments, l’expression manifeste de leur allégeance.

Le rite a une fonction de réassurance : il met ostensiblement les vivants à leur place, c’est-à-dire sous la dépendance de la nature ; la puissance de cette dernière étant ainsi réaffirmée, sa bienveillance peut être sollicitée, et la reconnaissance témoignée... ainsi que, de fait, appréhendée, goûtée, célébrée : la fête s’apparente aussi à une fête des récoltes, destinée à conjuguer abondance et bombance. L’idée, ou menace, de la contingence ne l’anime toutefois pas moins : la date présente également un versant plus sombre, renvoyant aux revers possibles du destin ; en effet, comme à d’autres moments particuliers de l’année, elle passe pour être le grand temps du retour des défunts dans les lieux qu’ils ont habités.

Ce double caractère de fête des récoltes et de fête des morts, avéré dès la civilisation celte, puis repris par les Romains et, à défaut d’être éradiqué, christianisé par l’Église au IXe siècle, laisse croire qu’All Hallows’ Eve est aussi vieille que le monde et la société des hommes. En tout cas, elle semble venir, plus ou moins en droite ligne, malgré toutes sortes d’adaptations et de discontinuités, d’une époque néolithique inquiète de la production de la terre, soucieuse des incertitudes de la vie, de fait fort attentive au culte rendu à leurs auspices présumés, âmes, esprits et dieux...

D’une certaine manière, la célébration qui anime les villages britanniques de l’époque moderne est l’héritière de ces très lointaines et anciennes observances, et ce qui ressort de sa longue histoire plus ou moins immobile, c’est que, du XVIe au XVIIe siècle, dans ce qui devient le Royaume-Uni, les usages et les croyances qui l’entourent apparaissent bien établis : la fête comprend un véritable répertoire de légendes, contes, superstitions et gestes qui sont reproduits d’une année sur l’autre.

D’abord, cette fête, c’est le temps des trépassés : on pense qu’ils reviennent pour l’occasion, à la nuit tombée, sur les lieux de leur vie. À l’époque en effet, la mort est présente, omniprésente, partie intégrante de l’environnement et des représentations : elle n’est pas pensée comme radicalement différente, pas plus qu’elle n’est rejetée ou occultée.

Lors du 31 octobre au soir, les échanges entre les deux mondes s’intensifient plus encore. Il est même parfois des cas de retour funeste des morts parmi les vivants. Le plus souvent, le harcèlement émane de défunts qui demandent réparation et à qui la fête d’All Hallows’ Eve donne le moyen de hanter les vivants, afin que ces derniers réparent les violences ou les injustices subies au moment de leur décès, ou en tout cas l’indifférence dans laquelle ils ont pu être tenus depuis leur grand départ ; la date fournit l’occasion aux survivants de s’acquitter symboliquement de devoirs négligés ou de réparer l’offense faite autrefois.

Ce contact entre les vifs et les morts aboutit en somme à marquer d’autant mieux la séparation des deux groupes — comme il se doit. En effet, la confusion des deux univers passe pour dangereuse, ainsi qu’en témoignent les feux follets, censés guider les passants inavertis, mais les menant tout droit dans les sables mouvants des tourbières et des marais (appelés jack-o’-lanterns, ils sont l’image de Jack, âme errante aux yeux de braise qui, censément, hante les soirs autour du 31 octobre, les grands et les moins grands chemins).

Comme et peut-être même plus que toute période charnière, la soirée du 31 octobre recèle toutes sortes de pouvoirs et secrète toutes sortes de dangers. D’où un grand nombre de gestes attendus et obligés, qui ont une grande importance. All Hallows’ Eve, c’est un temps de rites. Entourés du sérieux qui sied, ils engagent l’avenir de la communauté.

Carte Halloween de 1909
Carte Halloween de 1909

Ainsi, dans les villages d’Angleterre, du pays de Galles, d’Écosse et d’Irlande, les chefs de maisonnée partent à la tombée de la nuit effectuer la tournée de leur exploitation munis de brandons et de fourches embrasées afin de faire fuir les mauvais génies qui supposément voltigent alors dans les airs, et, par les flammes ainsi promenées, les écarter des champs et des prés. Dans les petites villes, ce sont également les principaux représentants de l’autorité qui se rendent dans les confins, accompagnés parfois de tombereaux en flammes.

De la sorte, les hommes apposent leur signature, celle du feu et de la culture, à des espaces humanisés, peuplés et cultivés (champs, prairies, jardins, vergers, cours, bâtiments, communs, rues, places d’une part, montagnes, forêts, bois, landes, friches, marais, etc. d’autre part) qu’ils vont laisser rejoindre le repos et la nature pendant les quelques mois qui viennent ; par ailleurs, ils démarquent le territoire communautaire des autres mondes, de l’environnement sauvage, c’est-à- dire aussi, une fois encore, de l’emprise possible des morts, ou plutôt des « mauvais morts » et des démons. Le feu retourne ensuite au sein du groupe assemblé : devant la ferme ou sur la place, il devient prétexte à réunion — chaleureuse et joyeuse, en quelque sorte synonyme de vie ; il se fait feu de joie. Autour des brasiers s’ensuivent alors banquets et jeux...

Mais il est aussi d’autres manifestations de réjouissances collectives, par exemple les nombreuses quêtes qui s’ébranlent à cette occasion, notamment les tournées de village ou de maisonnées effectuées par les jeunes gens et les serviteurs : les dominés du groupe s’avancent alors sur le devant de la scène sociale locale et, en l’échange de la réalisation d’une saynète le plus souvent déguisée, sollicitent des chefs de famille installés, et des plus riches en particulier, des largesses ; le travestissement et le spectacle légitiment l’extorsion de vivres ou d’argent, mais aussi tout bonnement l’intrusion dans les intérieurs privés, et parfois même le contenu, qui peut être cru, ou ironique et sarcastique, voire accusatoire, des propos alors tenus : étant donné les circonstances (déguisements qui masquent les responsabilités, fiction qui déréalise les allusions faites dans le cours du jeu), ils sont susceptibles d’être énoncés en toute impunité... Une fois les visites effectuées, les membres de la troupe partagent leur produit sous forme d’un grand repas bien arrosé et suivi lui aussi de multiples amusements — autour, bien entendu, d’un grand bûcher.

Quand les ripailles et les jeux sont terminés débutent les prédictions, autre grand rite et passage obligé, important, attendu, de la soirée. Souvent, ce sont les femmes qui se réunissent dans des endroits particuliers comme sur le porche ou à l’intérieur de l’église, à l’entrée ou au sein du cimetière, pour s’enquérir de l’identité de ceux qui, dans le groupe, sont destinés à mourir dans l’année à venir. Quels que soient leur genre et leur statut, ces médiateurs ou devins sont censés bénéficier de l’aide des morts : la nuit en effet offre leur concours aux vivants.

Autre sujet d’inquisition, auquel les forces surnaturelles prêtent censément leur science : les mariages futurs. Tout comme l’identité des morts, les affinités électives sont testées par de nombreux procédés prédictifs. Là encore, on note l’importance de ces observances au fait qu’à travers leur objet c’est la pérennité du groupe qui est en jeu : des mariages dépendent les naissances, donc la postérité de la communauté.

Enfin, la nature des travaux à mener dans l’avenir, au retour de la belle saison, est un autre objet d’interrogation rituelle — qui engage là encore le devenir, la vie, voire la survie, de la collectivité concernée.

Ainsi, le groupe se montre à lui-même comme puissance régulatrice, source de normes et de justice populaire, pour assurer le respect des lois de la vie commune, souder plus encore la collectivité face aux incertitudes du présent et a fortiori de l’avenir. Il participe aussi au réajustement de ses équilibres, par exemple via les rites d’inversion ou les pratiques de solidarité.

Deux personnes effraient leur ami avec une jack-o'-lantern. Gravure anglaise du début du XIXe siècle (colorisée ultérieurement)
Deux personnes effraient leur ami avec une jack-o’-lantern.
Gravure anglaise du début du XIXe siècle (colorisée ultérieurement)

Toutefois, ce modèle quelque peu figé (même s’il se décline de diverses manières dans le tissu de « petits pays » composant alors, plus que jamais, le Royaume-Uni) est loin de sortir indemne des assauts du temps et des événements. Bien que nettement inscrit dans le paysage calendaire et participant du fonctionnement des communautés locales, il tend peu à peu à décliner. À partir du XVIIIe siècle, la fête commence à disparaître, victime des grandes transformations qui affectent le royaume et accouchent de la modernité contemporaine.

Il faut dire que la Réforme a tout d’abord marqué du sceau de la superstition et de la suspicion un grand nombre de pratiques héritées du Moyen Age et, en définitive, des temps antiques ou païens. L’influence du protestantisme dans les classes moyennes émergentes a eu tôt fait de rejeter les vieilles scansions du calendrier du paysage festif des principales villes. Peu à peu, cette désuétude s’est étendue, par mimétisme, aux campagnes environnantes, de sorte qu’au tournant du XIXe siècle seuls les « sombres recoins » du pays, comme disent alors les antiquaires, à l’affût des dernières traces de ce monde soi-disant traditionnel qui se perd, célèbrent encore la vieille date.

Les monarques, déstabilisés par la révolution — fin du XVIIe siècle en Angleterre —, essaient bien, au moment de la Restauration notamment, de vendre leur légitimité en défendant (non sans succès pendant au moins une génération) auprès des nobles tories l’idée d’un patronage fait de paternalisme bienveillant ponctué de franches réjouissances, de façon que le « menu » peuple se satisfasse, au niveau local comme national, du retour des anciens représentants de l’autorité et d’un pacte social fort inégalitaire ; cette politique et son application donnent naissance au cliché de la Merry Old England, ou « Joyeuse Vieille Angleterre », très populaire un siècle plus tard, au temps de la Révolution industrielle, quand précisément les usages calendaires ravivés à partir de 1660, et encore fort présents au début du XVIIIe siècle, s’étiolent.

Mais si les campagnes ont vu un temps le renouveau des célébrations proscrites par les puritains, cela n’a été, pour faire un mauvais jeu de mots s’agissant de l’usage qui nous occupe, qu’un feu de paille : le mal était fait, les discontinuités déjà imprimées dans les esprits, le poids des traditions rompu, et ces dernières, partant, désacralisées et déstabilisées.

De surcroît, désireuses d’homogénéiser un territoire morcelé en autant de petits bastions communautaires, les autorités établies ne trouvent guère opportun de renforcer les distinctions par trop locales : si le royaume doit être uni, c’est dans le rabotage des aspérités particularistes que les fêtes peuvent traduire et même étayer ; le contrôle des esprits recherché déjà par Henri VIII et la consolidation de l’État-nation s’effectuent en définitive au prix d’une tendance à la plus grande standardisation des façons de faire et de penser.

Au reste, dès la seconde moitié du XVIIe siècle, la commémoration le 5 novembre du complot des Poudres (le Guy Fawkes’ Day rappelle l’attentat manqué contre le roi Jacques Ier et son Parlement le 5 novembre 1605, célébré par une action de grâce dès l’année suivante et par la suite institué comme fête dynastique) semble prendre la place dévolue à la soirée d’octobre : elle en incorpore d’ailleurs un certain nombre de rites, comme celui de l’embrasement, des bûchers et des tournées déguisées. Cet usage, qui a le double mérite de plaire aux sujets tout en les unissant dans une commune célébration de la monarchie, joue contre l’observance du 31 octobre. Au début du XIXe siècle il l’a supplantée dans presque toute l’Angleterre et une partie du pays de Galles.

Surtout, le procès de civilisation des mœurs aboutit à faire disparaître des pratiques désormais jugées trop crues, osées, ou déplacées. Les classes moyennes, toujours plus nombreuses à partir du XVIIe siècle, n’ont de cesse, jusque bientôt dans les villages mêmes, de se démarquer du petit peuple dont elles sont issues, d’où la rupture avec les pratiques traditionnelles, laissées à ce dernier.

Carte Halloween du début du XXe siècle
Carte Halloween du début du XXe siècle

Ajoutons à cela la montée de l’individualisme, qui dégage la personne de la gangue de la collectivité qui lui donnait jusque-là son identité et sa feuille de route, la déstructuration des solidarités villageoises, l’urbanisation, l’exode rural, l’oubli des vieilles pratiques lors de la transplantation des champs vers les grandes villes, le désir d’ordre urbain des élites locales et la crainte que suscitent les parades et autres comportements festifs d’une jeunesse jamais très éloignée de la tentation de la subversion, serait-elle symbolique, le refus par les mêmes de toute condamnation ponctuelle, ludique et parodique, de ce monde nouveau, capitaliste et citadin, qui se met en place et dont elles sont les principales bénéficiaires, et nous finissons sur le tableau de la disparition quasi générale d’All Hallows’ Eve au milieu du XIXe siècle dans le royaume britannique.

Or c’est précisément à cette époque que la fête apparaît pour la première fois dans les documents nord-américains, comme si elle quittait son espace d’origine pour se redéployer dans un au-delà transatlantique où elle n’avait guère d’attache.

La citrouille de Halloween, qui aujourd’hui arbore, selon les points de vue, un sourire ou une grimace aux couleurs de l’Amérique, est loin de venir en droite ligne des colonies britanniques d’outre-Atlantique : c’est une importation récente. Une importation ? Voire. Une création plutôt. Car la transplantation n’est pas fidèle ; il s’agit d’une adaptation, plus exactement de l’invention d’une tradition, bricolée, recomposée et ajustée aux perspectives et aux enjeux d’un espace, d’une civilisation et d’un temps particuliers, ceux de la société contemporaine et de la ville victorienne de la fin du XIXe siècle.

En effet, l’analyse des sources révèle que les premières mentions de la fête dans le Nouveau Monde n’ont rien de l’antiquité que les discours successifs lui prêteront continûment par la suite ; qui plus est, pendant la majeure partie du siècle, elles n’offrent rien non plus de l’abondance qui peut caractériser celles qui émanent alors des périodiques britanniques : dans les grands centres intellectuels du Royaume-Uni, les antiquaires et folkloristes de l’époque qui réprouvent la grande transformation et la modernisation de leur pays multiplient les reportages, comptes rendus, compilations et témoignages à propos des vieux usages, dont All Hallows’ Eve, qui leur semblent devoir bientôt disparaître.

Mais jusque dans les années 1880, sur le Jeune Continent, il n’est pas de semblables tentatives d’enregistrement et de conservation des observances et croyances du passé. Les mentions initiales que l’on y trouve à propos du 31 octobre sont fort récentes et rares : elles remontent en effet au milieu du XIXe siècle. C’est de fait à partir des années 1840 que quelques descriptions d’une célébration présentée comme irlandaise, écossaise ou galloise s’insèrent dans les magazines pour classes moyennes, et que l’annotation, d’ailleurs encore incertaine dans sa formulation comme dans sa localisation précise dans le temps, figure dans quelques calendriers, d’abord canadiens, puis, dès les années 1860, également américains.

Le petit nombre d’almanachs pionniers dans la transcription du dernier soir d’octobre a pour épicentre les provinces maritimes de ce qui sera bientôt le Dominion de la Couronne, s’étend ensuite aux régions anglophones du Québec puis à l’Ontario, avant d’atteindre New York et, avec les années 1870, l’ensemble septentrional de la côte Est des États- Unis.

Ce n’est qu’au cours de la décennie 1870 que l’usage fait florès dans les documents, et que sa médiatisation met une fois pour toutes un terme à sa confidentialité. Dans les journaux et les magazines, la fête est même alors soulignée comme traditionnelle. Cette floraison de mentions comme leur contenu ne manquent pas d’intriguer : l’intérêt pour All Hallows’ Eve, ou encore Hallow Eve, bientôt du reste appelée Hollowe’en, Hallowe’en ou Halloween n’en reste pas moins très récent et fait bel et bien suite à au moins deux siècles de prétention. Certes, ce silence des sources tient peut-être à leur relative rareté avant précisément le milieu du XIXe siècle : le Nouveau Monde est encore loin d’être aussi développé que l’Ancien Continent. Toutefois, s’il est vrai que la production américaine d’imprimés ne saurait pour l’heure rivaliser avec celle du Royaume-Uni, les nombreux almanachs coloniaux et fédéraux publiés sur place se taisent, signalant par là haut et fort le peu d’importance qu’aurait la date si elle était véritablement suivie.

Parmi les nouveaux amusements liés à la soirée d'Halloween en Amérique, le jeu consistant à récupérer le plus grand nombre possible de pommes flottant dans l'eau d'un baquet en ne s'aidant que de la bouche
Parmi les nouveaux amusements liés à la soirée d’Halloween en Amérique,
le jeu consistant à récupérer le plus grand nombre possible de pommes flottant
dans l’eau d’un baquet en ne s’aidant que de la bouche

En tout cas, quand bien même elle serait présente ici et là, au gré de l’implantation de familles irlandaises, galloises, écossaises, voire anglaises, son absence de « médiatisation » signifie qu’elle n’a alors rien d’universel à l’échelle des colonies puis des deux pays, États-Unis et Canada. En somme, si la pratique existe, elle n’existe pas de façon continue, homogène, en un mot, « nationale » ; au mieux, seulement de manière ponctuelle.

Ainsi, dès 1870, dans les calendriers et l’ensemble des documents nord-américains, la soirée d’octobre prend place parmi les autres grandes dates de la Joyeuse Vieille Angleterre, qui refont surface. Les mentions qui l’entourent d’un passé fantasmé contribuent à accréditer le caractère traditionnel, et bien établi, de ses observances. Les articles s’empressent de devancer et de réfuter la moindre objection portant sur la continuité de la pratique en soulignant d’entrée de jeu son immémorialité : à peine nommée, elle est définie comme « vieille fête incontournable » , « célébration à la popularité jamais démentie », « vieille et bonne date », etc., puis suivent toutes sortes de lointaines et plus ou moins prestigieuses références, comme pour créer autant d’effets de réel susceptibles d’ancrer la fête, et, plus encore, les rites et valeurs qui l’accompagnent, dans la mémoire des siècles.

La multiplication des annotations et des vieilles références martèle bien l’idée d’évidence. Les origines métropolitaines de Halloween retrouvent tout leur lustre. Ses accents british ne sont désormais plus ignorés ; au contraire, à en juger par l’insistance avec laquelle ils sont rappelés, ils sont fort prisés : ils doivent en effet s’entendre comme gage à la fois de durée, de « pedigree » et de bon goût — de fait, tout d’abord écossaise voire galloise, la fête se fait peu à peu dans les mentions qui l’entourent également (et/ou même) irlandaise.

En tout état de cause, des années 1880 aux années 1910, l’abondant et nouveau discours qu’elle alimente dans les médias ressortit à l’héritage du Royaume-Uni, redevenu prestigieux. Un must. Corollaire : un certain nombre d’images associées à ce legs n’en deviennent que plus rapidement canoniques — consubstantielles à la fête : ainsi du thème du mystère avec les squelettes, les fantômes, les sorcières, les diablotins, les animaux de la nuit tels que le chat noir, le hibou, la chauve-souris, ou encore l’araignée, des symboles de la fécondité et de l’abondance comme les pommes et les noisettes ou... la citrouille, parfois aussi transformée en jack-o’-lantern, sur le modèle des navets et betteraves évidés de l’Angleterre d’autrefois. Ces clichés deviennent autant d’icônes qui s’agrègent ainsi au contenu ancien de la fête, ou plutôt qui se substituent à lui.

En effet, les nouveaux symboles de la soirée, popularisés par les médias, détournent ou redéfinissent son message : ils la lient désormais directement au monde enfantin. Dans les représentations, descriptions et modes d’emploi déclinés à propos de la fête, ce sont des petits qui sont susceptibles de se livrer à des amusements innocents : jeux divers, comme colin-maillard, courses variées et autres concours d’habileté, comme celui qui consiste à récupérer le plus grand nombre possible de pommes flottant dans l’eau d’un baquet en ne s’aidant que de la bouche, divinations remaniées, comme les fèves dites prédictives insérées dans le gâteau partagé lors de la réception donnée pour la soirée, l’escalade au grenier ou la descente à la cave un miroir à la main, sans oublier le lancer de pelure de fruit par-dessus l’épaule gauche, etc., voici quelques-unes des très nombreuses pratiques reprises alors en Amérique du répertoire britannique ancien.

De façon complètement formelle, en fait. Détachés de leur contexte et des fonctions importantes qu’ils remplissaient, ces rites sélectionnés et, le cas échéant, adaptés à l’environnement contemporain et au public le plus jeune donnent un folklore ludique, où tous les enjeux de l’ancienne All Hallows’ Eve sont désamorcés.

Par ailleurs, les enfants auxquels s’adresse la célébration redéfinie ne sont pas censés sortir de la sphère domestique. La scène principale, pour ne pas dire unique, des nouveaux usages proposés par les périodiques américains et canadiens de la fin du XIXe siècle n’est nullement la rue, la place, le théâtre, l’opéra, mais bel et bien la maison. Que ce soit l’entrée, où s’effectue la présentation des invités, le corridor, où se déroulent les premières représentations du type « antre des horreurs » (animaux, créatures de l’au-delà, transformation du lieu en cimetière, etc.), le salon, où des concours ont lieu et où les convives se restaurent, la cuisine, où se tiennent le plus souvent les jeux, l’escalier de la cave ou celui du grenier, qui servent d’espaces de « prédictions » et de contact supposé avec le surnaturel, c’est l’ensemble du foyer qui est concerné et exclusivement sollicité. Tout juste sont tolérées quelques incartades dans le jardin attenant (décorations végétales d’automne, champ de jack-o’-lanterns, récits d’aventures autour d’un grand feu) — en fait lui aussi participant de la sphère familiale privée.

Joyeuse fête d'Halloween
Joyeuse fête d’Halloween. © Crédit illustration : Dona Gelsinger

De surcroît, au sein de cet univers ludique et festif clos, les femmes qui encadrent le déroulement des jeux des petits leur transmettent un certain nombre de règles de bonne conduite : il s’agit de les discipliner en les amusant. La fête se fait leçon de vie en société - dans la société contemporaine urbaine. Les distractions reflètent les valeurs du moment : les croyances mettent en avant l’innocence du jeune âge et réitèrent en contrepoint les dangers corrupteurs de la vie publique, adulte.

À la fin du XIXe siècle, en raison des bouleversements connus par les sociétés nord-américaines, les fêtes et célébrations ne sont plus minorées, perçues comme joyeusetés superfétatoires, gaspillage de temps et d’énergie, voire d’argent ; au contraire, elles sont l’objet d’un intérêt particulier, car leur fonction de rassemblement est reconnu. Dès sa réinvention et installation, Halloween n’a plus jamais fini de changer. On pourrait dire qu’en somme, de facto, et presque comme de juste, la fête n’a plus fini de se déguiser.

Dans les années 1950, quand les industriels de la confiserie se saisissent du jour pour en récupérer la manne, la célébration connaît une certaine « normalisation ». Quoique : face à la nouvelle donne commerciale, nombre de ceux qui se plaignaient du chahut des jeunes avouent alors le regretter, arguant que l’esprit ludique de Halloween a disparu, et que l’esprit du gain (en sucreries, lors des tournées de « trick-or-treating ») dicte seul désormais les conduites enfantines.

 
 
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