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Révolution française de 1789 (Abrégé de la) : Démantèlement de la structure monarchique et cataclysme économique et social

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Histoire des Français
L’Histoire des Français : systèmes politiques, contexte social, population, économie, gouvernements à travers les âges, évolution des institutions.
Révolution française de 1789 (Abrégé de la)
Partie 4 : démantèlement de
la structure monarchique
et cataclysme économique et social
(D’après « Histoire de la révolution de France, depuis l’ouverture
des états-généraux jusqu’au 18 brumaire » Tome 1 (ouvrage posthume
de l’abbé Jean-Pierre Papon) paru en 1815)
Publié / Mis à jour le mercredi 17 juin 2020, par LA RÉDACTION
 
 
 
Mis en oeuvre par les révolutionnaires fin 1789, le mille-feuilles administratif destiné à donner au peuple l’illusion de la souveraineté, et constitué de 83 départements, 545 districts et 44 000 municipalités, était partie intégrante d’un plan augurant d’un avenir des plus sombres : car en détruisant les appuis du trône, les acteurs de la Révolution renversaient les bases sur lesquelles reposaient la fortune publique, le commerce, la liberté et la propriété, et ôtaient aux Français ce point de ralliement autour duquel les esprits se réunissaient pour recevoir le mouvement et l’accord

Il est certain que l’ancienne administration aurait eu plus d’activité, un cours plus uniforme et plus régulier, si elle n’avait pas été entravée dans sa marche par ces masses de privilèges qui la contrariaient trop souvent ; mais aussi combien n’est-il pas-dangereux de tout détruire ?

Un homme d’un grand courage et d’une grande capacité a bien plus de facilité à se rendre absolu chez une nation où l’on a tout abaissé au même niveau. Semblable à un général d’armée qui entrerait dans un pays où l’on aurait abattu les bois, aplani les montagnes et comblé les fossés, il briserait tout sous ses pieds de fer.

Jean-Paul Rabaut Saint-Étienne (1743-1793), député de la sénéchaussée de Nîmes et de Beaucaire de 1789 à 1791. Gravure de Jean-Baptiste Vérité (1756-1837)
Jean-Paul Rabaut Saint-Étienne (1743-1793), député de la sénéchaussée de Nîmes
et de Beaucaire de 1789 à 1791. Gravure de Jean-Baptiste Vérité (1756-1837)

À l’ancienne division du royaume on substitua celle par départements, bien plus républicaine, en ce que chaque département n’avait pas, à beaucoup près, la force qu’avait chaque province. Cette division avait été proposée plusieurs fois aux synodes des protestants, vers la fin du XVIe siècle, et fut adoptée sur la proposition de Rabaut de Saint-Etienne, rapporteur du comité de constitution.

Ce fut à cette occasion qu’il dit « que tous les établissements existants en France couronnaient le malheur du peuple ;que, pour le rendre heureux, il fallait le renouveler, changer ses idées, ses lois, ses mœurs ; (...) changer les hommes, les choses, les mots ; tout détruire, puisque tout était à recréer », c’est-à-dire détacher la génération existante des générations passées, et faire en sorte qu’elles fussent pour nos neveux ce que sont pour nous les temps fabuleux, avec lesquels nous n’avons aucun point de rapprochement.

L’idée était extravagante. Le farouche opposant à la Révolution française et philosophe irlandais Edmund Burke (1729-1797), en la citant dans son ouvrage Réflexions sur la Révolution de France (1790) sur la révolution française, se demande « si Rabaut, qui fut ensuite président de l’Assemblée nationale, ne présidait pas une assemblée tenue aux Quinze-Vingts ou aux Petites-Maisons. » Cependant les vues de ce député n’en furent pas moins remplies dans la suite ; et l’on verra qu’en effet on changea les idées, les mœurs, les choses, les noms et les mots ; que les Français de 1794 formèrent dans l’Europe un peuple différent des autres, et qui n’avait jamais eu de modèle.

Outre les quatre-vingt-trois départements, on créa cinq cent quarante-cinq districts, et environ quarante-quatre mille municipalités, afin de distribuer au peuple par petites portions, la souveraineté, ou, pour mieux dire, l’exercice de la tyrannie. On donna aux départements, aux districts, les pouvoirs réunis des intendants, des tribunaux d’élection, des eaux et forêts, et des trésoriers de France ; on leur donna même la surveillance de l’éducation publique et de l’enseignement politique et moral ; c’est-à-dire qu’on leur attribua une juridiction qui n’avait appartenu jusqu’alors qu’au gouvernement et aux évêques.

Ces corps homogènes avaient, en naissant, une tendance commune au même but, qui était la république. Pour y parvenir plus vite et plus sûrement, on donna les droits de citoyen actif aux hommes qui avaient toujours été exclus, en raison de leur état ou de leur religion, des fonctions publiques, à savoir les protestants, les comédiens, les exécuteurs de la haute-justice et les Juifs.

Quand on eut rassemblé tous les éléments d’un gouvernement populaire, on en fit les premiers essais dans les assemblées sans nombre de municipalités, de districts et de départements. Ces assemblées eurent l’inconvénient d’enlever les laboureurs à l’agriculture, les artisans aux métiers, les négociants et les marchands à leur commerce, parce qu’elles ne furent composées que de ces gens-là et de bourgeois ; les mêmes inconvénients résultèrent de l’établissement des gardes nationales dans les villes, bourgs et villages. Les corps-de-garde étaient des écoles où l’on faisait moins l’apprentissage de l’art de la guerre que celui des vices et de l’oisiveté.

Les aristocrates anéantis (un capitaine de la garde nationale vient d'enchaîner le démon de l'aristocratie à une pièce de canon renversé sur son affût). Gravure allégorique révolutionnaire publiée en 1790
Les aristocrates anéantis (un capitaine de la garde nationale vient d’enchaîner
le démon de l’aristocratie à une pièce de canon renversé sur son affût).
Gravure allégorique révolutionnaire publiée en 1790

Ainsi ces corps administratifs, ces assemblées, ces gardes nationales, dont le Corps législatif faisait dépendre toute sa force, préparaient de loin la ruine de l’État, par la diminution de l’industrie et par l’excès de la misère qui devaient en être la suite. De là le dépérissement des revenus publics, le dérangement de la balance du commerce, et la défiance, qui fut cause que non seulement les étrangers cessèrent de placer leurs capitaux dans nos fonds publics, mais qu’ils s’empressèrent de retirer ceux qu’ils y avaient. La même défiance s’empara des capitalistes français : le numéraire se resserra ; les particuliers diminuèrent leurs dépenses, et, par les réformes qu’ils firent, un grand nombre d’ouvriers et de domestiques se trouvèrent sans place et sans travail.

Les municipalités s’endettèrent pour secourir les pauvres, et furent obligées d’employer un plus grand nombre de gardes nationales pour maintenir la tranquillité publique, sans cesse menacée quand la misère augmente. Enfin, les corps administratifs, toujours assemblés, les bureaux sans nombre et les corps-de-garde firent une si grande consommation de bois, de papier et de chandelle, que ces trois choses devinrent rares et augmentèrent par conséquent de prix. Non seulement la classe extrêmement nombreuse des indigents fut embarrassée pour sa subsistance, mais, pendant un temps, elle ne put travailler faute de pouvoir se chauffer et s’éclairer.

Voilà comment l’Assemblée nationale, pour avoir voulu faire de la nation française une nation législatrice, en fit une société misérable et désordonnée, dont les malheurs pourtant n’étaient encore rien en comparaison de ce qu’ils furent sous la Convention. Ce qui était véritablement désespérant, c’étaient les moyens que les législateurs imaginaient pour parer aux maux qui, de toutes parts, venaient fondre sur la France. Ils avaient demandé un don gratuit ; le patriotisme fournit à peine neuf millions. Ils invitèrent ensuite tous les Français à porter au trésor public leur vaisselle et leurs bijoux d’or et d’argent. Ce fut un bien faible secours.

Cependant l’édifice, à peine commencé, menaçait déjà ruine, faute de revenus et de crédit. Necker proposa, pour le soutenir, de convertir la caisse d’escompte en banque nationale, et de créer pour 240 millions de billets d’État, sous la garantie de la nation, en attendant que l’Assemblée nationale eût rempli l’engagement solennel qu’elle avait pris, de mettre, le 1er janvier suivant, un parfait équilibre entre les revenus et les dépenses fixes. Ce projet ne fut point adopté.

De Montesquiou, au nom du comité des finances, essaya, quelques jours après, de relever les espérances de la nation, par la grande prospérité qu’il lui présagea. Il promit, pour l’année 1790, un excédant de recette sur la dépense, qu’il porta à 33 millions, la suppression des aides, des gabelles et des droits réservés. La vente pour 400 millions de biens ecclésiastiques devait, selon lui, « consolider l’établissement très prochain du bonheur et de l’ordre ». Il trouvait même qu’en mettant un impôt sur le luxe, on pourrait porter l’excédent du revenu à 53 millions , et confondre ainsi les ennemis du bien public, « qui naguère osaient douter des ressources de la France, et calomnier les intentions de l’assemblée. Nous ne vous présentons pas, ajouta-t-il, les rêves de l’imagination : nos évaluations ne sont pas problématiques. C’est dans quelques mois que nous pourrons entrer en jouissance ; c’est dès aujourd’hui que vous pouvez en poser les bases. »

Caricature anonyme de Mirabeau publiée vers 1790, avec pour légende : Avec autant de matière on peut faire des déjeuners
Caricature anonyme de Mirabeau publiée vers 1790,
avec pour légende : Avec autant de matière on peut faire des déjeuners

Ces promesses n’en restèrent pas moins dans la classe des rêves, malgré les dons patriotiques qui semblaient devoir les réaliser. Un mouvement d’enthousiasme en arracha même à l’indigence. La commune d’Issoudun, en Berry, vint offrir, le 20 novembre 1789, de la part de cette ville, une grande quantité de boucles d’argent. D’Ailly déposa les siennes sur le bureau. Aussitôt un décret ordonna à tous les membres d’offrir à la patrie leurs boucles d’argent, ce qu’ils firent, ainsi que tes suppléants. En moins de huit jours toutes les boucles disparurent sur le pavé de Paris. Le bon peuple, qui s’était fait l’allié de l’assemblée pour la régénération de la France, n’en souffrait aucune. Ainsi on les cacha, ou bien elles allèrent s’engloutir à la monnaie, en attendant que les cloches y allassent à leur tour fournir à la fabrication des gros sous, quand nous n’aurions plus d’espèces d’or ni d’argent.

Ce moment n’était pas éloigné. Le peuple refusait presque partout de payer les impôts : c’était tout simple, puisqu’on lui avait dit, quand on le fit révolter, qu’il n’en payerait plus ; aussi les ministres furent-ils obligés d’aller à l’assemblée, le 15 décembre, se plaindre de l’impuissance où ils étaient de faire exécuter ses décrets sur cet important objet. La raison qu’ils en donnaient, c’est qu’ils ne pouvaient employer les troupes sans la réquisition des municipalités, et que les municipalités, retenues par la crainte, refusaient de les requérir.

Que fit-on ? On dénonça les ministres : Mirabeau attaqua M. de Saint-Priest ; et Gouy-d’Arcy, M. de la Luzerne, c’est-à-dire les deux hommes qui donnaient le moins de prise à la calomnie. Mirabeau soutint « que toute motion tendant à gêner la liberté dénonciatrice, est attentatoire à la liberté de la nation. » Il avait déjà fait imprimer que la délation était la plus importante de nos nouvelles vertus. Il voulait faire de la dénonciation et de la délation l’arme puissante dont il comptait se servir pour enlever au roi tous les défenseurs de son autorité.

C’était par ambition, autant que par ressentiment, que Mirabeau tenait ce langage. Il voulait être ministre et se servir de son immense popularité pour forcer le roi à le nommer. Lorsque la famille royale eut été transférée à Paris, il écrivit à un grand seigneur, membre de l’assemblée, une lettre dans laquelle, après avoir exposé tout le danger de la situation où la cour s’était mise, et les projets sinistres de ses ennemis, il s’offrait comme capable de l’en tirer par les ressources que lui donnaient la faveur populaire, la connaissance qu’il avait des factieux, et l’habitude de la révolution. Tout cela était vrai ; mais pouvait-on se fier à lui ? Sa demande fut rejetée. Le comité des recherches exerçait dans ce temps-là la plus grande tyrannie.

Malouet et Dufraisse l’attaquèrent avec force, mais sans succès. Les conjurés, qui s’étaient servis avec tant d’avantage de la terreur, n’avaient garde de supprimer un comité dont l’existence était nécessairement liée à la révolution. Ils en avaient fait établir dans la plupart des villes, par la raison qu’ils les aidaient à étendre leur despotisme.

Le comité des recherches de Paris persécutait avec la même ardeur les personnes attachées à la monarchie. Il poussa même beaucoup plus loin ses criminelles entreprises ; car il dressa contre le roi une dénonciation qui contenait quelques-uns de ses prétendus crimes, et dont la Convention se fit ensuite un titre pour condamner ce prince à la mort. La pièce est trop curieuse pour ne pas être rapportée en entier. Elle semble annoncer de loin ce terrible événement dont personne en France ne se doutait encore, excepté les conspirateurs qui le préparaient, et les personnes clairvoyantes qui démêlaient leurs horribles projets. Voici cette pièce telle qu’elle fut rendue publique :

Le corps aristocrate sous la figure d'une femme, expirant dans les bras de la noblesse. Gravure satirique anonyme révolutionnaire publiée vers 1790
Le corps aristocrate sous la figure d’une femme, expirant dans les bras de la noblesse.
Gravure satirique anonyme révolutionnaire publiée vers 1790

« Le comité, après avoir entendu le rapport d’un de ses membres, et examiné les pièces qui y sont relatives, est d’avis que M. le procureur-syndic de la commune, ou ses adjoints, doivent, en vertu de la mission qui leur a été donnée, et en continuant les précédentes dénonciations, dénoncer spécialement la conspiration formée contre l’Assemblée nationale et la ville de Paris, dans l’intervalle du mois de mai au 15 juillet dernier ; le rassemblement d’un nombre effrayant de troupes, composé principalement d’étrangers ; un train considérable d’artillerie ; des bombes, des mortiers, des grils à chauffer des boulets ; l’établissement de tout cet attirail de guerre entre Versailles et Paris ; la communication entre ces deux villes interceptée ; la dernière totalement investie ; l’Assemblée nationale chassée du lieu de ses séances, et ensuite captive dans ce lieu même, au milieu des troupes dont elle était environnée ; sa liberté violée et les lois les plus sacrées de l’État foulées aux pieds dans la séance du 25 juin ; tous les préparatifs faits à la Bastille pour foudroyer la capitale ; une garnison additionnelle formée de troupes étrangères introduites dans cette forteresse ; une nouvelle direction donnée aux canons pour attaquer en tous sens les citoyens ; les approvisionnements destinés à la capitale, qui déjà éprouvait une sorte de disette, interceptés et employés à nourrir les soldats rassemblés contre les habitants ; des ordres de couper les bleds avant leur entière maturité, pour servir à la subsistance des troupes ; l’ordre donné au prince de Lambesc d’entrer dans les Tuileries et de poursuivre les bourgeois désarmés ; les promesses perfides faites aux citoyens, d’armes et de munitions qu’on leur cachait ; l’ordre donné au gouverneur de la Bastille de tenir jusqu’à la dernière extrémité ; l’’artillerie de cette forteresse tirée sur la rue et le faubourg Saint-Antoine, où plusieurs citoyens, allant et venant pour leurs affaires, ont été tués ou blessés ; et au milieu de ces combats, l’inaction inconcevable des troupes et de leurs commandants, tandis que des brigands armés, profitant du désordre, incendiaient les barrières, pillaient la maison de Saint-Lazare, et entouraient la prison de l’hôtel de la Force.

« Dénoncer tous lesdits délits, circonstances et dépendances, et livrer à la vengeance des lois le sieur Barentin, ci-devant garde des-sceaux ; le comte de Puységur, ci-devant ministre de la guerre ; le maréchal de Broglie, le baron de Bezenval, le comte d’Autichamp, comme prévenus desdits crimes, ensemble leurs complices, fauteurs et adhérents. Fait audit comité, le 18 novembre 1789. Signé Agier, Perron , Brissot de Varville, Oudart et Garan de Coulon. »

Cette pièce est un forfait de plus à ajouter aux forfaits du 6 octobre 1789. Parmi ceux qu’on y dénonce, les uns sont imaginaires, tels que les précautions bien légitimes prises par le roi pour défendre son autorité ; les autres, tels que la disette, l’incendie des barrières, le pillage de la maison de Saint-Lazare et l’invasion de l’hôtel de la Force, avaient été ordonnés et dirigés par les conjurés, dont Brissot, Garan de Coulon, Oudart et les autres dénonciateurs, étaient les agents.

Mais, suivant le plan qu’ils s’étaient fait de mettre sur le compte de leurs ennemis les crimes qu’ils commandaient eux-mêmes, ils rejetèrent ceux-ci sur la cour. Il est bon de savoir que les brigands sur lesquels on fait un crime aux troupes de n’avoir pas tiré, avaient été armés par les conjurés : si l’on avait employé la force contre eux, le comité n’aurait pas manqué de les transformer en citoyens vertueux, assassinés par ordre du despotisme.

La tempête révolutionnaire. Gravure satirique anonyme publiée vers 1790, avec pour légende : Confrères, quel doit donc être notre sort : pourrons-nous échapper à la fois et à la lanterne et à cette affreuse tempête ?
La tempête révolutionnaire. Gravure satirique anonyme publiée vers 1790,
avec pour légende : Confrères, quel doit donc être notre sort : pourrons-nous
échapper à la fois et à la lanterne et à cette affreuse tempête ?

Non contents d’attaquer les ministres, les révolutionnaires entreprirent d’abattre les chefs de l’armée, et même les officiers d’un grade inférieur, qui, par habitude autant que par principes, tenaient à la monarchie. Ils étaient bien sûrs, quand ils leur auraient enlevé la confiance des troupes, qu’ils pourraient tout oser impunément, et donner à la France le gouvernement qu’ils voudraient.

Continuons de suivre le développement de ce plan, qui eut des suites si funestes. On en fit le premier essai à Toulon, au commencement de décembre, sur le comte d’Albert de Rioms, commandant de la marine, connu par ses talents et ses services ; sur MM. de Castelet, chef d’escadre ; le chevalier de Villages, capitaine de vaisseau ; de Brovès, major de vaisseau, et de Bonneval. Le peuple et la garde nationale s’ameutèrent contre eux, et les conduisirent tous les cinq dans les prisons, sans que les consuls voulussent faire publier la loi martiale, quoiqu’ils en fussent requis par M. de la Roque-Dourdan.

Il est inutile de remonter à la source de ce soulèvement ; on n’y trouve pas même de prétexte. Il est bon d’observer que la première tentative, pour anéantir la force publique, fut faite à Toulon et ensuite à Brest ; que c’est dans ces deux boulevards de la marine française qu’on s’attacha davantage à entretenir l’insubordination parmi les ouvriers de l’arsenal et les équipages ; que c’est là où les jacobins montrèrent constamment le plus de fanatisme pour l’indépendance et l’égalité.

Fin 1789, on crut ainsi voir les différentes pièces d’une machine admirable voler en éclats par la détente du ressort qui les tenait assujetties. Cependant l’assemblée annonça, le 25 décembre, qu’elle allait raffermir la fortune publique et les fortunes particulières. C’est sans doute pour remplir ces magnifiques promesses qu’elle avait décrété, quelques jours auparavant, qu’il serait vendu des biens ecclésiastiques pour la valeur de 400 millions, en attendant que le moment fût venu de les vendre en totalité. Le 24 du même mois, elle affranchit les religieux de leur règle et de leur habit, leur annonçant ainsi d’avance leur prochaine destruction.

Il est bon de connaître l’esprit de l’assemblée à cette époque. Des vengeances particulières, des jalousies secrètes, des vues d’intérêt, l’esprit de système la divisaient et l’agitaient. On prenait pour principes les assertions de la veille ; pour lumières, les idées du jour ; pour connaissances, les rêves de quelques écrivains enthousiastes ou séditieux ; pour vérités immuables, les maximes d’une secte nouvelle, ou les droits indéterminés de l’homme. Au milieu de ce flux et reflux d’idées, les esprits se trouvaient sans lien et sans frein. Fallait-il humilier ou détruire le clergé, la noblesse, la magistrature, mille voix s’élevaient pour étouffer celle de la raison. L’orateur qui l’invoquait, celui qui appelait à son secours les anciennes lois, les anciens usages, était repoussé, insulté, honni. Les tribunes joignaient leurs clameurs à celles du parti destructeur.

Le comte Charles de Lameth (1757-1832), député de la province d'Artois. Gravure de Jean-Baptiste Vérité (1756-1837)
Le comte Charles de Lameth (1757-1832), député de la province d’Artois.
Gravure de Jean-Baptiste Vérité (1756-1837)

On entendait bien prononcer souvent les mots de justice, d’humanité, de patrie ; mais en même temps ils protégeaient les rebelles, les incendiaires et les assassins. Ce fut pour les dérober au supplice qu’ils supprimèrent, au mois de décembre, les justices prévôtales, à l’occasion d’une procédure criminelle qui s’instruisait à Marseille contre plusieurs chefs d’émeute, dont quelques-uns furent ensuite députés au Corps législatif. Mirabeau et quelques autres dirigeaient de Paris ces mouvements populaires. Volney, de son côté, obtint de rassemblée un sursis pour quatre scélérats condamnés au supplice par le prévôt de Château-Gontier.

Cette coupable indulgence de l’assemblée pour les séditieux et les malfaiteurs, les manœuvres plus coupables encore des factieux qui la subjuguaient, prolongèrent dans plusieurs provinces les ravages dont elles avaient déjà été le théâtre. La Bretagne eut vingt-deux châteaux dévastés ; on n’entendait que les cris des familles ruinées et fugitives qui se sauvaient à travers les flammes. Les brigands conduisaient avec eux des archivistes, pour n’être pas trompés aux papiers qu’on leur présentait ; car ils en voulaient particulièrement aux titres qui établissaient les droits seigneuriaux.

L’Agenais, le Périgord, le Quercy, le haut et bas Limousin, offraient le même spectacle. Des paysans armés, ramenés par les droits de l’homme à l’état de sauvages, échauffés par des adresses incendiaires, exigeaient, dans quelques lieux, la renonciation des droits féodaux déclarés rachetables ; dans d’autres, ils brûlaient les titres, comme en Bretagne ; ailleurs, ils pillaient ou brisaient les meubles, maltraitaient les propriétaires, ou même les massacraient. Quand MM. de Foucault et Feydel firent le tableau de ces brigandages, et qu’ils demandèrent que les auteurs fussent punis, des cris redoublés à l’ordre du jour les interrompirent. Emery prétendit que si chacun entretenait l’assemblée des mouvements de sa province et de l’histoire de sa correspondance, on n’en finirait pas. Il fit renvoyer ces détails au comité des rapports, où ils restèrent pour la plupart ensevelis. Tels étaient les fruits des efforts qu’on avait faits à l’assemblée pour supprimer les justices prévôtales, et pour soustraire quelques criminels à la rigueur des lois.

Cette impunité donnait aux factieux qui la procuraient un grand pouvoir sur les brigands. Ils tenaient la horde principale à Paris, comme dans le centre de leur empire. Ils en avaient toujours quelques détachements autour de l’assemblée ; mais le corps d’armée était logé dans les ateliers de charité. Ils en avaient aussi des compagnies éparses dans les faubourgs. Ceux-ci avaient la double destination de travailler à des métiers et de servir au premier signal sous les étendards de la révolte.

Avec des forces si redoutables, il n’y avait rien que les conjurés n’osassent dire dans l’Assemblée nationale, sous prétexte du bien public. « Toute démarche ayant le bien public pour motif, acquiert un grand caractère », disait, le 29 décembre 1789, Charles de Lameth, qui crut justifier, par cette maxime, l’arrestation d’une somme de 600 000 livres destinée pour des négociants de Lyon. Sous ce prétexte, on refusa de décerner une peine contre les membres de l’assemblée qui se permettaient des dénonciations calomnieuses. Sous le même prétexte, les sections, les municipalités exerçaient le plus cruel despotisme, et lui donnaient un grand caractère

C’était encore pour le bien public qu’on ouvrait les lettres à la poste ; enfin c’est sans doute par le même motif que le patriote Camus proposa de faire mourir de faim une infinité de personnes recommandables par leurs talents ou par leurs services, en suspendant jusqu’au 1er juillet 1790 les paiements des pensions échues le 1er janvier, ce qui fut décrété bientôt après.

Adrien Duport (1759-1798), député de Paris. Gravure de Jean-Baptiste Vérité (1756-1837)
Adrien Duport (1759-1798), député de Paris. Gravure de Jean-Baptiste Vérité (1756-1837)

Duport proposa, de son côté, d’établir une correspondance et un lien entre les régénérateurs de l’empire et ses défenseurs ; comme un moyen propre à donner une nouvelle activité à la révolution. Ce projet d’une correspondance entre l’Assemblée nationale et l’armée ne fut pas adopté ; mais on ne le suivit pas moins. Il donna lieu à l’insurrection des troupes et aux désordres qui accompagnèrent cette insurrection. Le président écrivit à tous les régiments une lettre qui exprimait les sentiments de l’assemblée à leur égard, et qui fut lue à la tête de tous les corps.

Voilà comment finit l’année 1789, qui vit les ordres détruits, le trône ébranlé, la noblesse dégradée, le clergé ruiné et avili, les parlements suspendus, les provinces dépouillées de leurs noms et de leurs privilèges, le peuple sans frein, l’armée sans discipline, le roi sans autorité, la nation sans crédit et le trésor public presque sans revenus.

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