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Rites royaux : incarnations du pouvoir des souverains français

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Histoire des Français
L’Histoire des Français : systèmes politiques, contexte social, population, économie, gouvernements à travers les âges, évolution des institutions.
Rites royaux : incarnations du pouvoir
des souverains français
(D’après « Annales. Économies, Sociétés, Civilisations », paru en 1986)
Publié / Mis à jour le dimanche 28 février 2021, par LA RÉDACTION
 
 
 
La majesté des rois de France se voyait notamment confortée par quatre rites, de la période médiévale et du début de l’époque moderne, considérés comme inhérents à l’État : le sacre — indissociable du couronnement —, les funérailles avec dès 1422 l’usage d’une effigie plus tard considérée comme un être vivant, l’ « entrée », prétexte à décoration et spectacles pour divertir le roi, enfin le « lit de justice », le premier de ces cérémonials révélant combien audacieuse était l’opinion que les Français eurent très tôt de leurs souverains, les trois autres étant, juste avant ou durant le règne de Louis XIV, abandonnés ou abolis

Au cours du IXe siècle courut la légende que l’huile utilisée pour oindre les rois de France était la même que celle de la Sainte-Ampoule envoyée par Dieu dans le bec d’une colombe lors du baptême de Clovis. Ce baptême avait converti au christianisme toute la nation franque ; la conséquence fut qu’ensuite, le sacre des rois par le chrême du baptême de Clovis les liait personnellement au plus grand événement de l’histoire de leur nation, l’adoption de la foi chrétienne. Pendant près de mille ans, le même événement eut lieu à la même place, avec la même huile sainte et le même officiant.

Sacre et couronnement
Dans la pratique, seule une infime partie de la précieuse huile de Clovis était utilisée, mélangée à une huile consacrée, réservée à l’investiture des évêques. Le sacre, à l’aide de cette huile sainte, a conduit certains historiens à considérer le culte royal franc comme une « royauté sacerdotale » ; aucun roi, cependant, eut jamais les pouvoirs d’un prêtre. Il ne pouvait, par exemple, administrer les sacrements comme s’il avait été reçu dans les ordres par ordination.

Sacre de Charles V le 19 mai 1364. Enluminure extraite des Grandes Chroniques de France de Charles V (manuscrit n°2813 de la BnF, vers 1380)
Sacre de Charles V le 19 mai 1364. Enluminure extraite des Grandes Chroniques
de France de Charles V
(manuscrit n°2813 de la BnF, vers 1380)

Cette carence était largement compensée par le fait que le sacre d’un roi de France fut rapidement considéré comme un sacrement particulier de l’Église. Sacrement très particulier, en effet, puisqu’une seule personne pouvait le recevoir. Bien que les sacrements aient été fixés au nombre de sept au début des années 1200, les Français continuèrent pendant des siècles de considérer le sacre de leur roi comme le « huitième sacrement ».

Le pouvoir sacramental donné par huile sainte au roi de France acquit finalement un pouvoir magique unique — du moins au moment où les rois Angleterre se l’attribuèrent eux aussi — qui en fit sinon un roi-prêtre, du moins un roi thaumaturge. Cet événement trouve son origine dans l’association de la tradition du baume de Clovis et de la légende de saint Marcoul qui produisit le miracle de « guérir les écrouelles » (le « mal du roi »). Saint Marcoul, un saint français régional dont le tombeau est près de Reims, était supposé avoir le pouvoir de guérir une maladie des ganglions lymphatiques qui défigurait beaucoup et que l’on désigne aujourd’hui sous le terme de scrofule. Au cours du XIe siècle ce pouvoir fut également attribué au roi de France grâce l’huile sainte de Clovis utilisée lors du sacre.

Ainsi, conséquence du sacre à Reims, les rois de France consacrés se rendaient, afin de « toucher et guérir les écrouelles », au tombeau de saint Marcoul où s’assemblaient tous les malades qui le pouvaient. Le « toucher royal » introduit un élément thaumaturgique réel dans le sacre et le couronnement des rois de France, et nous permet de parler à leur propos de « royauté sacrée ».

Des quatre modèles de cérémonies royales dans la France avant les Bourbons évoquées, le sacre royal est le principal et le plus durable car les autres disparurent alors que le sacre se pratiqua jusqu’en 1825.

Au cours du XIIIe siècle, la cérémonie du couronnement en tant qu’acte constitutif de la royauté perd son pouvoir légal. Jusqu’à cette époque, le roi n’était pas désigné par ce nom avant son couronnement et son règne ne comptait qu’à partir de cet événement. En 1270 cependant, à la mort de saint Louis au cours d’une croisade en Afrique du Nord, il fut impossible à son fils Philippe, qui était ses côtés, de se faire couronner à Reims avant des mois. Sur place donc, les barons proclamèrent roi Philippe III, et ce dernier exerça aussitôt les pouvoirs légaux de monarque malgré un couronnement retardé de plus d’une année. Cet usage d’assumer immédiatement le pouvoir légal fut suivi par tous les autres rois.

La succession de 1270 prouve que l’exercice de la royauté peut être séparé du sacre et du couronnement d’un roi : c’est le cas de dira et dura necessitas, terme utilisé par les théoriciens du XIIIe siècle, qui justifie un acte extraordinaire dans l’intérêt du bonum commune (bien commun). Dans la mesure où il est facile d’imaginer le retour d’une telle nécessité, la raison ordonne que soit considérée comme normale la séparation entre l’exercice de la royauté et la cérémonie d’investiture. Ainsi, il importe peu que le nouveau roi soit plus ou moins éloigné de Reims à la mort de son prédécesseur (ou qu’il ne puisse gagner cette ville rapidement pour d’autres raisons) : il n’a pas à redouter que son autorité soit diminuée et ses sujets n’ont à craindre aucun bouleversement de l’ordre public.

Funérailles
La reconnaissance immédiate du pouvoir royal, si elle évite un interrègne dans l’ordre constitutionnel des choses, en crée un dans le cérémonial. Il appartint d’abord à un autre rite de prendre en compte l’ « interrègne cérémoniel » par la gestuelle et par la parole. La légalité d’un roi non couronné mais exerçant le pouvoir royal posait un problème ; aussi, le nouveau cérémonial puisa-t-il ses forces vives dans la pensée juridique relative à la monarchie En réalité, au cours des dernières années du Moyen Âge, dans le cérémonial comme dans d’autres domaines, nous découvrons que le modèle juridique du pouvoir se superpose à un modèle sacré qui l’avait précédé.

Le rituel étudié est celui des funérailles royales et l’effet surprenant qu’il provoque à notre époque provient de l’exposition d’une effigie réaliste du roi défunt, revêtue des insignes royaux. L’utilisation d’une effigie commence, en France, à la mort de Charles VI, en 1422, imitant ainsi une coutume anglaise vieille d’un siècle. La fonction de l’effigie était purement pratique : elle se substituait au corps (ou le « représentait ») lorsque la période d’exposition sur un lit de parade devait être prolongée, pour une raison quelconque, au-delà du temps où le corps lui-même était en état d’être montré. Les Anglais comme les Français utilisèrent l’effigie jusqu’au XVIIe siècle, mais jamais ils ne la mirent autant en valeur.

Henri II guérissant les écrouelles. Enluminure extraite de Horae ad usum romanum dites Heures Henri II (manuscrit latin n°1429 de la BnF)
Henri II guérissant les écrouelles. Enluminure extraite de Horae ad usum romanum
dites Heures Henri II (manuscrit latin n°1429 de la BnF)

À l’origine l’effigie représente le monarque mort comme un défunt, mais en 1498 le Parlement de Paris considère l’effigie comme un être vivant, et le rituel comme un service dû à un roi vivant. Pour que cet événement soit crédible, le nouveau souverain doit être absent des funérailles de son prédécesseur car sa présence aurait imposé deux rois de France au peuple : l’un vivant mais non couronné, l’autre couronné mais décédé. Dans le passé, des circonstances avaient empêché certains rois de participer aux funérailles de leur prédécesseur ; les exigences du cérémonial les obligeaient désormais à le faire.

Les effigies funéraires des rois de France semblaient plus réalistes grâce à l’utilisation de masques mortuaires qui, à partir de 1498, furent rendus plus vivants encore lorsque, sur le visage de cire, les yeux parurent ouverts. Le mannequin funéraire était revêtu de tous les insignes de la royauté, unique occasion après celle du couronnement.

Avant 1515, durant la procession des funérailles, l’effigie est placée sur le cercueil renfermant le corps ; à partir de cette date, effigie et corps sont transportés séparément. Le corps apparaît le premier sur un catafalque drapé de noir ; effigie suit, portée en triomphe sous un dais, privilège réservé, à l’époque, au seul roi. Désormais, l’effigie ne se substitue plus au défunt ; elle est, en quelque sorte, le vivant. Le roi possède donc deux corps lors de la procession des funérailles : l’un, enfermé dans un cercueil et bientôt enchâssé à Saint-Denis, la nécropole royale ; l’autre, une image de lui-même qui paraît éclatante de vie et qui représente la dignité royale abstraite qui ne meurt jamais.

En 1547, lors des funérailles de François Ier, l’exposition contrastée du cercueil et de l’effigie fut mise en scène pour la dernière fois Les funérailles furent retardées pour des raisons pratiques, mais cercueil et effigie étaient déjà dans un palais dans les faubourgs de Paris, prêts à gagner Notre-Dame puis Saint-Denis. Pour occuper cette attente, on exposa successivement l’effigie et le corps dans une mise en scène théâtrale.

D’abord, l’effigie royale fut présentée reposant sur un lit de parade dans la salle d’honneur ornée avec éclat, et des repas furent servis en sa présence. L’un des participants aux funérailles de François Ier raconte que « les trois services de ladicte table continüez, avec les mesmes formes, cérémonies et essais, comme ils se souloyent faire en la vie du dict Seigneur, sans oublier ceux de vin, avec la présentation de la coupe aux endroicts et heures, que le dict Seigneur avoit accoustumé de boire deux fois à chascun de ses repas ».

Ce rituel dura une semaine, puis la mise en scène changea totalement en une nuit. Les tentures aux couleurs vives furent recouvertes de draperies noires et l’effigie couchée fut remplacée par le cercueil voilé dans une chapelle ardente , la salle d’honneur était devenu une salle de deuil.

Dans les écrits juridiques français de cette période, l’effigie s’identifie à la Justice, principale fonction royale qui ne meurt jamais. À la même époque, la fiction légale des « Deux Corps du Roi » apparaît chez les juristes anglais. En 1562 les légistes de la couronne indiquent que « le Roi possède deux Corps, un corps naturel et un corps politique. Son Corps naturel (...) est mortel, sujet à toutes les infirmités naturelles ou accidentelles (...) Son Corps politique en revanche ne peut être vu ou touché puisqu’il est et la Politique et le Gouvernement, il est destiné à diriger le Peuple ».

Les Anglais furent maîtres de la fiction légale, les Français du symbolisme rituel. À l’opposition corps politique/corps naturel élaborée par la jurisprudence anglaise correspond, dans le rituel français, l’opposition effigie/cadavre. Dans la jurisprudence anglaise, la phrase énigmatique « le roi ne meurt jamais » est une formule lapidaire exprimant la notion des Deux Corps du Roi. En France, le rituel des funérailles royales exprime également le paradoxe de cette idée dans l’expression « Le roi est mort, vive le roi ! » Alors que le corps est enseveli à Saint-Denis (l’effigie ayant été écartée), les bâtons des officiers de la Maison du Roi s’abaissent vers le cercueil et le cri retentit (pour la première fois depuis la mort du roi) : « Le roi est mort ! », puis, un moment après, les bâtons sont relevés au cri de « Vive le roi ! »

Que ce soit à travers une fiction légale ou une effigie funéraire, la même idée est présente : la dignité royale, dignitas regia, ne meurt pas. Au XIVe siècle, Baldus, un des princes de la jurisprudence italienne, définit la dignitas comme « quelque chose d’intellectuel, miraculeusement toujours vivant bien que de manière incorporelle ». Ces mots correspondent à la définition alors courante d’un ange : ainsi le pensait Sir John Fortescue lorsqu’il comparait les pouvoirs surhumains du roi à ceux des anges. C’était une seconde nature pour les juristes, que d’utiliser les concepts des théologiens, et l’analogie entre angelus et dignitas exprime remarquablement les valeurs symboliques d’éternité et d’immuabilité conférées à l’État par intermédiaire de la royauté.

Effigie de Charles VI transportée sur une litière (octobre 1422). Enluminure extraite de La Cronicque du temps de tres chrestien roy Charles, septisme de ce nom, roy de France, faitte et compillée par Jehan Charetier (manuscrit français n°2691 de la BnF)
Effigie de Charles VI transportée sur une litière (octobre 1422). Enluminure extraite
de La Cronicque du temps de tres chrestien roy Charles, septisme de ce nom,
roy de France, faitte et compillée par Jehan Charetier
(manuscrit français n°2691 de la BnF)

Entrée dans Paris
La fin du Moyen Âge vit fleurir fêtes et cérémonies. L’essentiel du phénomène traduit un épanouissement tardif de la chevalerie où le prince a sa place. Cependant, les principales manifestations des différents modèles de royauté se retrouvent dans les cérémonies d’ « État ». Les services religieux traditionnels peuvent en fournir l’occasion, ainsi que nous avons vu dans le spectaculaire développement du rituel de l’effigie lors du service des morts ; mais il existe aussi des rituels entièrement séculiers sensibles aux nouvelles formes de royauté. L’entrée officielle du roi dans une cité et son accueil constituent l’un d’entre eux.

L’évolution du style de l’entrée, du Moyen Âge à l’époque moderne, est révélée avec clarté par l’entrée solennelle du roi de France dans la capitale après le couronnement Reims. Au XIVe siècle, lorsque l’événement devint coutume, le problème essentiel est constitutionnel : les citoyens jurent fidélité en échange de la promesse royale de garantir à la cité ses privilèges. Très rapidement cependant, certaines haltes le long du parcours du cortège deviennent, pour les guildes et corporations, prétexte à décoration ou à saynettes pour divertir et édifier le roi lors de son passage.

Avant 1500, la religion est l’élément essentiel de ces tableaux peints ou vivants : modèles bibliques de royauté et autres tableaux religieux dans l’esprit des mystères. Néanmoins, le roi est régulièrement confronté à ses glorieux ancêtres : Clovis baptisé avec l’huile sainte, Pharamond (l’ancêtre mythique de Clovis) promulguant la loi salique, saint Louis, modèle de tous les rois. De ces deux thèmes, le biblique et l’historique, seul le dernier subsiste quelque peu dans les entrées de la Renaissance alors que le premier décline jusqu’au moment où, au début des années 1500, les thèmes bibliques sont remplacés presque en totalité par des thèmes païens.

Le « modèle humaniste » de la royauté tire essentiellement son inspiration de l’histoire classique et de la mythologie païenne considérée comme un phénomène historique (et non religieux). On ne peut trouver de plus belle expression à l’antique de la royauté française que l’entrée de Henri II à Paris, en 1549. La recherche de « miroirs » antiques à présenter à des princes modernes avait conduit à inventer, peu de temps auparavant, l’Hercule Gaulois ; une image grandeur nature de cette fabuleuse figure se dressait Porte Saint-Denis, l’entrée traditionnelle, afin que Henri II puisse la contempler avant sa première apparition publique à Paris en tant que roi. L’Hercule Gaulois avait été créé à partir d’un récit de Lucain qui déclarait avoir vu en Gaule l’image d’une divinité lui rappelant Hercule, même si l’exploit représenté tenait davantage de la persuasion orale que de la contrainte physique.

Henri II découvrit Hercule sous les traits de son père François Ier : quatre chaînes sortaient de sa bouche pour s’accrocher aux oreilles de quatre personnages représentant différents corps du royaume : clergé, noblesse, magistrature et monde du travail. Au cours de sa vie, François Ier avait reçu le titre de « Père des Arts et des Sciences » qui faisait de lui, en France, la parfaite incarnation du demi-dieu gaulois ainsi intellectualisé ; cette scène, ainsi que l’inscription qui accompagnait et qui semblait suggérer l’idée : « Tel père, tel fils », incitait Henri II à poursuivre la politique de protection des arts. L’antique demi-dieu gaulois et le roi de France disparu, protecteurs exemplaires des arts à leur époque, exhortaient le nouveau roi à devenir leur émule.

Dans la ville, sur le chemin du cortège, d’autres haltes mêlent de façon originale les thèmes antiques et modernes. Un rhinocéros et un obélisque, selon le goût italien récemment introduit, rappellent le thème de la porte d’entrée : au sommet, une personnification de la nation France ; sur l’obélisque, une inscription (latine, grecque et « hiéroglyphique ») qui célèbre la gloire du langage et de la littérature. Ce n’est pas avant d’avoir atteint le pont sur la Seine que Henri II rencontre sa propre statue : ses traits sont prêtés Thyphis, héros mythique encadré par Castor et Pollux. Typhis permit aux Argonautes de trouver la Toison Or en guidant leur bateau, dans des circonstances critiques, grâce aux étoiles jumelles (les Gémeaux), symboles de la sécurité de la navigation. En donnant à Henri le rôle de capitaine du vaisseau de l’État (l’emblème de Paris est un navire), le tableau évoque, avec subtilité, la rivalité entre Henri et l’empereur Charles Quint qui, en tant que duc de Bourgogne, est à la tête de l’ordre chevaleresque de la Toison d’Or.

L’épée en main, recouvert d’une armure, Henri II pénètre sur son cheval dans la ville à la manière qu’on imaginait être celle d’un empereur romain lors d’une entrée triomphale. L’esprit de l’entrée joyeuse de la fin du Moyen Âge est transformé en un adventus d’époque impériale. L’entrée, comme tous les autres cérémonials royaux, a pour but d’honorer le roi qui en est le principal acteur ; cependant, chaque événement fait appel à des créations théâtrales originales destinées à édifier le roi qui est également le principal spectateur. Le scénario de 1549 crée un admirable lien entre idées antiques et aspirations nationales, et le nouveau roi de France, vêtu « à l’antique », a le premier rôle dans une pièce qui l’initie aux modèles antiques du pouvoir.

Entrée de Jean II le Bon à Paris avec son épouse Jeanne d'Auvergne le 17 octobre 1350. Enluminure de Jean Fouquet extraite des Grandes Chroniques de France (manuscrit français n°6465 de la BnF)
Entrée de Jean II le Bon à Paris avec son épouse Jeanne d’Auvergne
le 17 octobre 1350. Enluminure de Jean Fouquet extraite des
Grandes Chroniques de France (manuscrit français n°6465 de la BnF)

Nul autre cérémonial n’invite les sujets une telle expression de leurs sentiments et l’entrée elle-même, jusqu’à sa disparition, ne connut jamais le niveau atteint en 1549. Relever les différents thèmes des entrées et des autres festivités de cour qui distrayaient le monarque à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe, permet de constater la rareté croissante des thèmes empruntés à l’histoire de France et le déclin du thème de la piété ancestrale qui devaient inspirer le roi alors que les thèmes classiques sont constamment mis en valeur afin de montrer ce que le souverain est déjà et non ce qu’il devrait être. Les cérémonials festifs deviennent davantage les vecteurs de la gloire et du pouvoir du monarque régnant que les symboles des plus hautes valeurs à la source de tout pouvoir royal. Un processus identique de changement peut s’observer, mutatis mutandis, dans le quatrième rituel traditionnel de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance : le lit de justice.

Lit de justice
Quelle que soit la diversité des formes que prend le lit de justice pour répondre aux besoins politiques de la Couronne de France du XIVe au XVIIIe siècle, il est ou il aurait dû être toujours la célébration d’un principe constitutionnel élevé : la présidence, par le monarque, de la plus haute cour du pays, le Parlement de Paris (ou, à l’occasion, une cour de province). Lors d’un lit de justice, le rôle de la cour peut être judiciaire à l’occasion de procès pour trahison de grands personnages ; les membres de la haute noblesse viennent alors se joindre à ceux du Parlement afin de constituer une « cour des pairs » : ainsi en fut-il souvent au XVIe siècle. En ce cas, l’événement se présente comme un acte rituel du pouvoir dans sa fonction la plus haute : la justice.

Au cours des funérailles royales, les présidents du Parlement, vêtus de leurs robes rouges, avancent aux côtés de l’effigie du roi qui, avec eux, symbolise la justice, élément fondamental de la couronne, qui ne meurt jamais. Lors d’un lit de justice, sous sa forme judiciaire, le roi se rend au Parlement pour affirmer, avec les présidents, le principe de justice. Dans ce sens, le lit de justice est une variante du modèle de royauté « juridique ».

Cependant, le processus législatif entre également dans les fonctions du Parlement de Paris dans la mesure où il doit enregistrer les édits royaux avant qu’ils ne prennent force de loi. Si le Parlement temporise dans l’enregistrement d’un édit du roi, en particulier en émettant des remonstrances sur la « constitutionnalité » de l’édit, ou si le roi prévoit une telle démarche et souhaite la prévenir, il peut se rendre en personne au Parlement et imposer l’enregistrement du texte en utilisant ce que nous pouvons appeler la forme « législative » du lit de justice.

Au XVIIIe siècle, c’est là sa forme exclusive. C’est sur elle que le souvenir historique se fonde généralement : aigre confrontation politique qui ne pouvait que déprécier la célébration des grands principes du pouvoir que le lit de justice avait coutume d’exprimer. S’il faut vraiment ranger le lit de justice du XVIIIe siècle parmi les cérémonials d’État, ce sera donc certainement en tant que modèle de royauté autocratique.

Ces deux modèles de royauté qu’il présente différentes époques — l’un où le roi, primus inter pares, se fait le champion de la justice, l’autre où il se montre comme un autocrate passant outre aux objections de la haute cour — n’en épuisent pas les potentialités. Le lit de justice est également un moyen de marquer l’accession au pouvoir du nouveau roi. Cette démarche fut introduite en 1568 lorsqu’un lit de justice se tint au Parlement de Rouen pour annoncer la majorité de Charles IX ; elle fut parachevée en 1610 lorsque Louis XIII, âgé de huit ans, au lendemain de l’assassinat de son père, fut intronisé par un lit de justice et qu’un édit, faisant de sa mère la régente, fut lu en son nom, lui conférant ainsi une autorité immédiate.

Rappelons qu’à la fin du XIIIe siècle déjà, le pouvoir juridique du nouveau roi était immédiatement reconnu à la mort de son prédécesseur ; dès lors, le « lit inaugural » de 1610 n’est que la mise en œuvre sur le plan rituel d’une coutume tacitement acceptée. C’est en apparence seulement qu’il est l’expression d’une forme « législative » du renforcement de l’autorité royale sur le Parlement. Ce jour-là, la prise du pouvoir par la régente a chargé de tension l’atmosphère des chambres du Parlement, mais l’enfant-roi, telle une marionnette, demeure, serein, sur son trône : ce contraste prouve la remarquable puissance, dans le règlement des plus graves tensions politiques, du symbole de majesté inhérent au lit de justice.

François Ier en Hercule Gaulois. Gravure extraite de C'est l'ordre qui a esté tenu à la nouvelle et joyeuse entrée, etc. (1549)
François Ier en Hercule Gaulois. Gravure extraite de C’est l’ordre qui
a esté tenu à la nouvelle et joyeuse entrée
, etc. (1549)

Ceux qui utilisèrent le lit de justice pour légitimer la régence ne songèrent pas à l’impact de cette attitude sur la puissance symbolique de deux autres rituels : le couronnement et les funérailles. Le couronnement en fut affecté : enfin il eut lieu à Reims, conférant au nouveau roi les emblèmes de la royauté, l’apparition, au Parlement de Paris, du petit roi revêtu d’emblèmes similaires lui avait enlevé une partie de sa valeur. Il en fut de même pour le symbolisme des funérailles : en effet, la présence du nouveau monarque, plusieurs semaines auparavant, lors de son intronisation au Parlement, abolissait la fonction de l’effigie du défunt Henri IV qui était de perpétuer le principe que « le roi ne meurt jamais ». Ces rituels devaient être modifiés ou ils ne seraient plus qu’une parodie.

Lors du lit de justice inaugural de Louis XIII, un témoin rapporta que le jeune souverain était « le vivant portrait du défunt roi ». Cette observation, si elle ne se réfère pas simplement à une ressemblance physique entre le père et le fils, est prophétique : elle préfigurait la parodie que l’effigie d’Henri IV aurait à jouer quelques semaines plus tard, lorsqu’elle serait exposée sur un lit d’honneur puis conduite en triomphe pendant le cortège funèbre comme un emblème de la nature immortelle du corps politique. Pour qu’on crût vraiment qu’il fallait traiter l’effigie du roi défunt comme un être vivant, le nouveau roi devait éviter toute manifestation publique de dignité royale ; le lit inaugural du nouveau monarque transformait donc l’effigie en mannequin commémoratif.

Charles Loyseau, éminent juriste de époque, déclara cette même année : « À l’instant où le vieux roi expire, son successeur devient pleinement roi. » Ainsi, le corps politique éternel du souverain peut-il toujours résider dans un corps naturel vivant ; les effigies « angéliques » appartiennent au passé. Il n’est donc pas surprenant que 1610 soit la dernière occasion où l’effigie fut utilisée pour les funérailles un roi de France. En 1643, lors de la nouvelle succession au trône, le futur roi était encore un enfant ; le lit de justice inaugural fut à nouveau l’occasion d’affirmer le pouvoir de la régence : il semble cependant que personne ne songea à honorer d’une effigie le roi défunt.

Célébré en 1610, le couronnement du jeune Louis XIII était menacé de perdre son symbolisme, tout comme la cérémonie funèbre quelques mois auparavant. Il fut donc nécessaire de prendre certaines dispositions car le couronnement et le sacre du roi constituaient le rituel le plus sacré de l’État. Ainsi, les maîtres de cérémonie embellirent-ils le couronnement avec une habileté telle qu’elle laisse intacte la fiction d’une autorité royale provenant du couronne ment et du sacre.

Au matin de la cérémonie, Louis XIII repose sur un lit d’apparat dans la « chambre du roi » du palais épiscopal jouxtant la cathédrale de Reims. Deux évêques, pairs ecclésiastiques, sont envoyés le chercher. Ils frappent à la porte ; de l’intérieur, le chambellan interroge : « qui voulez-vous ? », « Louis XIII, fils d’Henri le Grand » ; « il dort ». Cependant, après le troisième coup, alors qu’on leur demande qui ils viennent chercher, les évêques réclament « Louis XIII que Dieu nous donné pour roi ». Aussitôt, la porte ouvre sur l’enfant-roi étendu, attendant les évêques : ils entrent, le lèvent et le conduisent à la cathédrale pour y être sacré et couronné selon la tradition.

Les deux corps de Louis XIII ont répondu différemment à l’appel rituel : le corps physique, fils d’Henri, dormait ; le corps politique, le roi de droit divin, était éveillé et attendait le couronnement. Ce rituel du « roi dormant » ne donnait aucun nouveau pouvoir politique. Il s’agissait plutôt d’un écho de la cérémonie de succession qui avait eu lieu auparavant, lors du lit de justice inaugural. Grâce à l’inversion de l’ordre des choses autorisée par le rituel, le pouvoir de jure, considéré depuis des siècles comme acquis par le nouveau roi immédiatement après la mort de son prédécesseur, parut être seulement de facto : le couronnement était nécessaire pour en faire un pouvoir de jure. Le vide créé par l’ « interrègne cérémoniel », si merveilleusement comblé par le rituel des funérailles, qui séparait les deux corps du roi en les distinguant l’un de l’autre, était désormais rempli par le nouveau roi lui-même qui répondait différemment aux questions adressées à ses deux corps : l’un fils d’Henri le Grand, l’autre, le roi de droit divin.

Lit de justice du roi Charles VII réuni à Vendôme pour le procès du duc Jean d'Alençon (du 26 août au 10 octobre 1458). Enluminure de Jean Fouquet extraite de Des cas des nobles hommes et femmes par Boccace (manuscrit n°369 de la Bayerische Staatsbibliothek München, vers 1460)
Lit de justice du roi Charles VII réuni à Vendôme pour le procès du duc Jean d’Alençon
(du 26 août au 10 octobre 1458). Enluminure de Jean Fouquet extraite de
Des cas des nobles hommes et femmes par Boccace (manuscrit n°369 de
la Bayerische Staatsbibliothek München, vers 1460)

Le lien symbolique du lit de justice inaugural et du rituel du roi-dormant imaginé en 1610 convient parfaitement aux deux successions suivantes de 1643 et 1715, lorsque Louis XIV et Louis XV, encore enfants, doivent faire appel à une régence. En 1775, la parodie du roi-dormant est conservée malgré âge adulte de Louis XVI. Les trois autres cérémonies publiques tombèrent en désuétude ou connurent une éclipse totale. Nous avons noté la disparition de l’effigie funéraire après 1610.

L’entrée royale dans Paris eut lieu pour Louis XIII et pour Louis XIV mais, dans ce dernier cas, elle ne se produisit que dix-huit ans après l’accession au trône et visait essentiellement à célébrer son mariage et ses espoirs dans le renouveau de la dynastie des Bourbons. Durant son règne, Louis XIII fit plusieurs grandes entrées dans des villes de province. Louis XIV n’en fit plus aucune après celles des premières années. Le fait est qu’au XVIIe siècle, les entrées avec pompe se démodèrent un peu partout car l’art du divertissement, par et pour le souverain, quitta la rue pour les salons et les jardins des palais.

Enfin le lit de justice (sauf dans son rôle inaugural), fut utilisé par Louis XIII pour faire apparaître la majesté royale. La présence royale rehaussait le prestige du Parlement mais, vers la fin du règne de Louis XIII, l’aspect politique de la volonté d’imposer une législation impopulaire rendit l’événement de plus en plus provoquant. Au début des années 1670, Louis XIV abolit virtuellement à jamais le lit de justice (du moins le croyait-il). Ses derniers lits de justice de 1667 et 1673 imposèrent au Parlement une procédure enregistrement des futurs décrets sans possibilité de remontrances, et le roi n’apparut plus au Parlement au cours des quarante dernières années de son règne.

C’est désormais dans la salle du trône de Versailles, où et quand il le veut, que Louis se fait voir en majesté, et non plus comme au temps de sa jeunesse, au Parlement, où il lui fallait se rendre pour obtenir ce qu’il voulait. Son successeur étant mineur, on fit appel à un lit de justice inaugural, offrant ainsi au Parlement la chance de faire payer son approbation de la régence par un accord sur la restauration de son droit de remontrances ; par la suite cette restauration incita le roi à présider personnellement le Parlement, à chaque difficulté, afin d’imposer sa volonté. Sans la minorité de Louis XV, il n’y a aucune raison de supposer que le lit de justice aurait réapparu pour jouer un rôle important durant les dernières décennies de l’Ancien Régime.

 
 
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