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28 août 1925 : mort du journaliste et critique de théâtre Adolphe Brisson, co-fondateur et directeur des Annales politiques et littéraires - Histoire de France et Patrimoine


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Éphéméride, événements

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28 août 1925 : mort du journaliste et
critique de théâtre Adolphe Brisson,
co-fondateur et directeur des
Annales politiques et littéraires
(D’après « Les Annales politiques et littéraires » du 6 septembre 1925,
« Le Temps » du 29 août 1925, « Le Figaro » du 29 août 1925,
« Le Petit Parisien » du 29 août 1925 et « Candide : grand hebdomadaire
parisien et littéraire » du 3 septembre 1925)
Publié / Mis à jour le mercredi 28 août 2019, par LA RÉDACTION

 
 
 
C’est sa collaboration au journal Le Temps qui impose le nom d’Adolphe Brisson au grand public, avec des chroniques vivantes, documentées, sublimant l’art de l’interview, sport intellectuel d’origine américaine, en l’imprégnant de littérature bien française pour donner à la chose une dimension esthétique : l’impartialité, le bon sens, l’extrême bonne volonté et la grande culture de celui qui à 23 ans créa avec son illustre père ses chères Annales politiques et littéraires, lui valurent une autorité légitime et lui assurèrent une place incontournable dans l’histoire littéraire de son époque

Fils de Jules Brisson, l’un des plus brillants journalistes de la fin du second Empire et du début de la troisième République, Adolphe Brisson naît à Paris, 9 rue des Beaux-Arts, le 17 avril 1860. Ses vacances d’enfant, il les passe dans le Bordelais, à Cabara, sur les rives de la Dordogne, où se dressait la maison paternelle. Il a décrit, en des pages exquises, le ravissement infini qu’il éprouvait à regagner, chaque année, ces lieux rustiques. De ces juvéniles échappées, il avait gardé d’adorables souvenirs.

Il écrit notamment à ce propos : « Je revois notre maison, située au bord de la Dordogne, avec son toit de tuiles grises, son pigeonnier et ses jardins en terrasse ; je revois les rosiers, le vieil orme, les bosquets où grimpaient la glycine et le chèvrefeuille ; je respire l’odeur amère des buis géométriquement taillés, et celle, plus capiteuse, des fleurs de magnolias, qui s’épanouissaient sous nos fenêtres. C’est là que, chaque année, je revenais à la belle saison ; et j’éprouvais un ravissement infini à regagner ce lieu modeste, où tant de joies m’attendaient. »

Adolphe Brisson. Photographie non datée d'Henri Manuel (1874-1947)
Adolphe Brisson. Photographie non datée d’Henri Manuel (1874-1947)

Il y retrouvait sa grand-mère qui « sortait de la cuisine, où, depuis le matin, elle s’occupait à préparer un repas délicieux : la poule au pot du roi Henri, dont elle possédait la recette véritable ; le confit d’oie, le gigot et les millasses, gâteaux frits dans la graisse et qui m’induisaient, rien que par leur parfum, en péché de gourmandise. Quel moment que celui du retour ! Comme on se serrait autour de la table ! Comme on s’aimait ! C’étaient des interrogations sans fin sur ce qu’on avait fait, sur ce que l’on comptait faire. Grand’mère ne tarissait pas, un œil au service, une oreille aux confidences, agitée, inquiète, ainsi qu’une poule qui réunit ses poussins. Et quand, étourdi et fatigué du voyage, je m’étais endormi dans mon assiette, elle m’entraînait, avec précaution, vers le lit blanc placé près du sien ; elle m’y accommodait, s’agenouillait près de moi (car sa foi était profonde), et mes paupières achevaient de se clore entre sa prière et son baiser.

« Le lendemain, j’étais réveillé par le bruissement du vent dans les feuilles et la chanson des oiseaux. Je m’habillais à la hâte ; j’avalais la tasse de lait crémeux et les rôties beurrées que notre servante, l’excellente Jeannette, m’apprêtait ; puis, je prenais ma volée. Et je croisais, sur le seuil, quelques personnages de la commune, qui venaient saluer mon père et lui exprimer leur sympathie.

« Je n’ai compris que plus tard les sentiments qu’il leur inspirait et les raisons de cette estime respectueuse dont ils lui offraient l’hommage. Sans doute, mon père était pour eux un compatriote, mais il incarnait des choses lointaines et mystérieuses : la vie de Paris, la politique, la littérature, tout un monde qu’ils connaissaient mal et qui excitait étrangement leur curiosité. Il était, comme eux-mêmes, fils de cultivateur et de vigneron ; mais on l’avait mis au collège, à une époque où l’instruction du peuple était assez peu développée ; il y avait remporté des succès, moissonné des prix ; le village était fier de ce jeune bachelier qui collaborait à La Tribune de Bordeaux, feuille d’avant-garde, imprégnée d’un esprit hardiment républicain, et qui se délassait de la polémique en composant des vers élégiaques, qu’avait loués Lamartine.

« Lamartine ! Songez au prestige qu’exerçait ce nom à la veille de 1848 ! Jules Brisson possédait des lettres de l’homme illustre ; il les montrait à ses concitoyens, au charron, au menuisier, au scieur de long, ses camarades de catéchisme ; il les lisait, il les commentait ; et sa gloire naissante s’illuminait, à leurs yeux naïfs, des rayons de ce soleil. Lorsque l’Empire fut proclamé, il prit la tête de l’opposition ; il fut dénoncé, condamné, un moment proscrit ; il quitta sa province, vint exercer à Paris son métier de journaliste.

« Mais, toujours, il éprouvait une satisfaction indicible à fouler ce sol auquel il était attaché par de si fortes racines. Et, toujours, on l’y accueillait comme l’enfant prodigue ; sa mère, son frère, qui s’étaient imposés de lourds sacrifices pour l’aider à réaliser son ambition, lui tendaient la main. Et j’étais, moi tout petit, moi chétif, de moitié dans leur tendresse.

« Ah ! les heureuses, les chères années ! Je les revis en traçant ces lignes. Elles chantent dans ma mémoire ; elles surgissent, une à une, rayonnantes et fleuries !... Je parcours, auprès de ma mère bien-aimée, les prairies qui s’abaissent jusqu’au fleuve. J’accompagne mon père à la chasse, portant avec orgueil son carnier, jouant avec la chienne Siska et m’amusant à cueillir des pâquerettes. Je me mêle aux moissonneurs et aux vendangeurs ; j’écoute le bruit cadencé des fléaux qui frappent la terre dure ; j’aspire les vapeurs grisantes qui s’exhalent du pressoir ; et le soir, assis à table, parmi ces braves gens, je bois avidement les vieux contes qu’ils tiennent de leurs aïeux et dont ils bercent ma jeune imagination. Je plains ceux qui n’ont pas, à l’aurore de leur vie, quelques-uns de ces tableaux de grâce et de fraîcheur. Ils sont ineffaçables ; et c’est par eux que l’âme s’ouvre et se façonne à la poésie... »

Francisque Sarcey. Photographie de J. M. Lopez
Francisque Sarcey. Photographie de J. M. Lopez

Sur les bancs de l’école Monge ou du lycée Condorcet, il est déjà passionné de littérature. Il passe dans les théâtres ou à des lectures de théâtre toutes ses heures de loisir, ne jurant que par Francisque Sarcey, ne manquant jamais d’aller l’entendre, le jeudi soir, à la salle des Capucines et, le dimanche, aux matinées Ballande... Au sortir de ces matinées, avec quelle impatience n’attend-il pas l’heure où paraissent les feuilletons ! Chaque journal, alors, a le sien. Adolphe Brisson se précipite, achète toutes les feuilles, lit tous les articles. Sa bourse d’étudiant, il la vide pour acheter Le Temps, Le National, Le Moniteur, Le Bien Public, La Patrie, La Presse, où trônent Francisque Sarcey (1827-1899), Théodore Banville (1823-1891), Paul de Saint-Victor (1827-1881), Émile Zola (1840-1902), François Coppée (1842-1908), Jules Claretie (1840-1913) qui enthousiasment sa jeunesse.

Il collectionne les feuilletons et les moindres écrits de ses maîtres. « Je les goûtais tous, confia-t-il ; je les comparais, je les opposais les uns aux autres ; j’avalais sans sourciller dix comptes rendus d’un seul ouvrage, même les plus incolores et les plus indifférents ; je dévorais la prose de l’honnête Clément Caraguel des Débats et de l’humble Lorbac de la Liberté. Telle était l’occupation de mes soirées dominicales ; puis je coupais soigneusement ces morceaux de papier, qui formaient au bout de l’an une liasse épaisse, et les faisais relier, en y annexant une table des matières. »

À dix-neuf ans, impatient de faire ses premières armes, il juge les productions théâtrales dans un journal financier. Un dimanche, Sarcey, à qui rien n’échappait, cite une de ses chroniques en l’accompagnant d’un mot d’éloge. Tout ému, et bien que timide, le néophyte s’empresse d’aller remercier l’illustre critique qui l’accueille à bras ouverts et le retient à sa table. L’un et l’autre ne prévoyaient guère, à ce moment, quels liens étroits et puissants les uniraient un jour... Car dès lors, la carrière d’Adolphe Brisson était faite, et sa vie près de l’être, puisqu’il devait bientôt devenir, lui, le gendre du célèbre « bon oncle », dont tout le monde, à Paris et en province, était plus ou moins le neveu ou la nièce. Adolphe Brisson, quelques années plus tard, allait trouver, en la fille de son maître, la femme la plus charmante, la plus dévouée, la compagne au grand cœur, aussi active que lui-même, aussi curieuse de tout et aussi renseignée, qui saurait le comprendre, l’aider, le rassurer.

En 1883, son volontariat d’un an au 28e d’infanterie ayant pris fin, il décide de créer, avec son père, un magazine, Les Annales politiques et littéraires, dont il veut faire l’ami du foyer, le conseiller, de la famille. Les ressources sont modestes, mais la foi est grande. Pour tâter l’opinion, il lance un prospectus où son programme est largement développé. Aussitôt, les adhésions affluent. Il installe ses bureaux au cœur de Paris, 8 rue Hérold, dans une très vieille maison, qui était alors l’officine où s’élaboraient tous les journaux.

Après onze numéros du même format que le supplément illustré du Petit Parisien, il porte son choix sur le format in-quarto, qui était encore, à sa mort, celui des Annales. Adolphe Brisson ne boude pas à la besogne. Il mène de front la rubrique théâtrale et celle des livres ; il est attaché à la rédaction du Bien Public... 1886 : Les Annales émigrent 5 rue Coq-Héron, où elles resteront trois ans. Mais, durant ce court séjour, Jules Brisson fonde un quotidien : Le Parti National. Son fils, qui ne recule devant aucun effort, accepte de tenir le feuilleton.

Puis, la revue se transporte 15 rue Saint-Georges, dans l’un des deux hôtels qu’avait construits, un siècle auparavant, Bellanger, l’architecte du comte d’Artois. Nous sommes en 1889. Le 21 août de la même année, en l’église Saint-Philippe-du-Roule, on célèbre le mariage du jeune rédacteur en chef et de Mlle Madeleine-Yvonne Sarcey, « Cousine Yvonne », dont le nom et l’influence sont indissolublement liés à l’essor et au rayonnement de la revue.

Très vite, Adolphe Brisson se taille une place importante dans le mouvement littéraire contemporain. Il observe hommes et choses d’un œil perspicace et souriant. Il esquisse, comme en se jouant, d’un crayon d’autant plus ferme qu’il semble léger, des silhouettes d’écrivains, d’artistes, de politiciens. Un jour, il est chargé de retracer la carrière d’une cantatrice en vogue. Manquant de certaines précisions, il se « résigne » — le mot est de lui — au métier d’interviewer. Heureuse résignation !... Elle allait lui permettre d’élargir le journalisme en créant une formule nouvelle.

Yvonne Sarcey, épouse d'Adolphe Brisson. Photographie non datée d'Henri Manuel (1874-1947)
Yvonne Sarcey, épouse d’Adolphe Brisson. Photographie non datée d’Henri Manuel (1874-1947)

Tout de suite, il se convainc que l’interview, ce genre de sport intellectuel d’origine américaine, peut et doit s’imprégner de littérature bien française, acquérir une valeur esthétique ; de sèche monographie, devenir peinture vivante. Doué d’une rare agilité de compréhension — note fort justement l’un de ses biographes, Frédéric Loliée —, vif à surprendre sous les réticences d’une parole qui se garde le secret enclos dans la conscience, il se fait, en peu de temps, le psychologue de l’interview. Il porte de tous côtés ses Promenades et visites, rapportant de chacune d’elles de belles surprises pour le lecteur et, pour lui, le contentement d’un jeu d’esprit en continuelle transformation.

On ne se doute pas que, sous la cordialité du reporter, se cache l’acuité d’un analyste, la pénétration d’un fouilleur d’âmes. Par delà les mots entendus et les décors aperçus, il devine l’être intime, qui souvent s’ignore lui-même. Il le force à se découvrir. Et lorsqu’il se retire, toujours souriant, ayant confessé son interlocuteur qui ne sait pas jusqu’à quel point il s’est livré, il a rassemblé les merveilleux éléments dont il brossera un portrait criant de ressemblance et de vérité. On s’arrache les pages de ce jeune homme de trente-deux ans. On le salue du nom de « petit-fils de Saint-Simon ».. Jules Lemaître rallie tous les suffrages en le consacrant roi de l’interview...

Son activité est prodigieuse. Tout en donnant un ou deux grands articles hebdomadaires aux Annales, il collabore au Temps, au Gaulois, à La Revue Illustrée. Il envoie de la copie à dix journaux de province... En 1894, paraît la première galerie de ces Portraits Intimes qui allaient fournir la matière de cinq volumes. Il ne s’arrête pas en si beau chemin. Ses œuvres s’accumulent, précieux témoins de son époque : La Comédie littéraire (1895), Pointes sèches (1898), Un Coin du Parnasse (1898), Paris intime (1899), Nos humoristes (1900), Scènes et types de l’Exposition (1900), Florise Bonheur (1902) — émouvant essai et peut-être le seul « roman par interview » —, Les Prophètes (1903), L’Envers de la Gloire (1905). Il commente, en le publiant, Le Journal de jeunesse de Sarcey, dont il choisit les meilleures chroniques pour en former Quarante Ans de Théâtre.

Voici 1903. Gustave Larroumet disparaît du Temps, où il avait remplacé Francisque Sarcey... Adolphe Brisson prend la relève le 13 septembre 1903 : il assurera pendant vingt ans le feuilleton dramatique, analysant, commentant, jugeant des centaines de pièces, d’une plume toujours alerte et sûre, avec bienveillance. Cela lui vaudra un certain nombre de polémiques, quelques-unes assez vives, mais qu’il prendra toujours lui-même en souriant, de la meilleure grâce du monde. Il n’était pas homme à se tourmenter de ces menus incidents de la vie parisienne et il n’en laissera altérer ni sa bonne humeur ni sa sincérité.

Parallèlement, et depuis la mort récente de son père (1902), il assume l’entière direction des Annales : Adrien Hébrard lui confie le rez-de-chaussée fameux. « Maintenant, dit-il dans son feuilleton d’entrée, me voici ramassant la plume que mon maître et mon ami ont laissé tomber : le premier, au terme d’une existence pleine de jours glorieux ; le second, fauché dans sa fleur, tous deux ayant illustré les lettres et rehaussé notre profession.

L'Envers de la Gloire, par Adolphe Brisson. Édition de 1905
L’Envers de la Gloire, par Adolphe Brisson. Édition de 1905

« Que de talent il faudrait pour leur succéder dignement et continuer leur œuvre ! À défaut d’autres mérites, j’aurai celui d’appliquer les méthodes qu’ils m’ont enseignées, de suivre les conseils que m’ont prodigués leur expérience et leur affection... Sarcey me répétait : Quoi qu’il puisse advenir, dis toujours ce que tu penses. Larroumet ajoutait : N’imite personne... Sois toi-même. Dans cette rude tâche, j’espère être aidé, comme ils le furent, par l’efficace sympathie de nos lecteurs... Si je me trompe, ce qui ne manquera pas de m’arriver souvent, ils seront assurés, du moins, de ma bonne foi. Ce fut la principale vertu de mes chers prédécesseurs. Je n’oublierai jamais qu’ils me l’ont léguée. Toujours je m’en inspirerai... »

De fait, vingt années durant, il remplira les douze colonnes du feuilleton. Il supporte allègrement ce fardeau. Il lutte contre l’envahissement de la scène par l’amoralité, la brutalité, le cynisme, le pessimisme de certains auteurs à la mode. Il exerce la critique comme un sacerdoce, avec une conscience, une autorité, une sagesse, une indépendance non dépourvues d’humour et d’ironie, auxquelles ceux-là même des dramaturges dont il ne partage pas les conceptions — et il le leur dit le plus librement du monde — finissent par se ranger, après maintes polémiques retentissantes. Aussi le voit-on bientôt à la tête de l’Association de la Critique. Il en était, à sa mort, le président d’honneur. Chaque année, il réunit les plus marquantes de ses chroniques. Neuf volumes de Théâtre s’ajouteront à son œuvre, portant à vingt-trois le nombre de ses ouvrages publiés en librairie.

1906... Il conduit Les Annales au 51 de la rue Saint-Georges, berceau de cette Université que devait fonder Mme Brisson. Durant sept ans et demi, jusqu’au coup de tonnerre de 1914, l’ancien hôtel de Polydore Millaud est le rendez-vous de tout Paris... À ses chroniques, ses feuilletons, ses livres, ses articles, ses discours — il en prononça de nombreux aux obsèques de ses collègues et de ses confrères —, Adolphe Brisson adjoint les conférences. Il n’était pas novice en cet art. La Bodinière et l’École du Journalisme l’avaient déjà vu à leur tribune. Sa parole chaude, son geste mesuré, son verbe élégant et fluide, sa documentation impeccable, lui valent de francs succès.

La guerre... Adolphe Brisson a cinquante-quatre ans. Il veut se rendre utile mieux que par la plume. Au service de santé, cet officier quinquagénaire offre son concours dévoué. Il est chargé de restituer aux parents éplorés les reliques des leurs tombés au champ d’honneur. Il apporte à cette tâche délicate le meilleur de son âme. Il n’abandonne pas pour cela ses autres occupations. Il suit le mouvement du théâtre pendant la guerre, continue son feuilleton, est envoyé en mission sur le front, puis à Berne, écrit d’innombrables pages débordantes d’optimisme et de foi en la victoire finale.

Il se débat, presque seul, au milieu des pires difficultés, causées par la mobilisation de son personnel, la pénurie de main-d’œuvre, de charbon, de papier. Tous les sept jours, le tour de force se renouvelle. Chaque semaine, le numéro paraît. Mais le lecteur n’imagine pas la dépense considérable d’énergie que nécessitent ces surhumains efforts. Adolphe Brisson s’épuise... Après l’armistice, supplié de se reposer un peu, il s’indigne, ou, plutôt, il sourit. Le travail seul peut le délasser du travail.

Cependant, en mai 1922, il se voit contraint d’adresser au directeur du Temps une lettre de démission : « Ce n’est pas sans beaucoup de regret et d’émotion, écrit-il, que j’interromps une tâche si longtemps, si passionnément poursuivie. Celle décision m’est imposée par l’état d’une santé ébranlée, astreinte à de grands ménagements et qui ne saurait se plier aux croissantes exigences du métier de critique. Rude métier, très différent de ce qu’il était jadis et dont, chaque jour, les devoirs se multiplient. Il faut laisser ces fatigues à de plus robustes, à de plus jeunes... »

Florise Bonheur, par Adolphe Brisson. Édition illustrée de 1906
Florise Bonheur, par Adolphe Brisson. Édition illustrée de 1906

Désormais, il ne se consacre plus qu’à ses chères Annales. La salle de la rue Saint-Georges est devenue trop exiguë. Il est décidé que les conférenciers parleront aux Champs-Élysées. Les locaux du journal sont transférés rue La Bruyère, dans l’ancienne demeure du peintre Jules Lefebvre. Là, Adolphe Brisson poursuit la réalisation d’un vaste projet. Il veut que son journal serve de trait d’union entre la France et les peuples qui furent à nos côtés lors de la tourmente. Il remue ciel et terre, institue la rubrique des Nations Amies, a la joie de voir son idée approuvée par les lecteurs français et étrangers... Il fait de la bonne, de l’utile, de l’excellente besogne.

Cependant, d’inquiétants symptômes se manifestent. Une sourde menace pèse sur lui. Le cerveau, le lumineux cerveau est intact, mais la résistance physique faiblit... Va-t-il enfin songer à la retraite si vaillamment gagnée ? Non ! Le pilote lâchera la barre quand la vie l’abandonnera. Tout autre que lui fût tombé d’épuisement. Il ne veut pas qu’on s’imagine qu’il puisse être fatigué. Magnifique leçon d’énergie...

Un matin, il s’affaisse, dans son bureau, frappé à son poste de combat. Le mal qui le minait sourdement venait de triompher de son indomptable volonté. Il doit obéir à l’injonction formelle de la Faculté, s’aliter... Il ne s’arrêtera point. Ce qu’il accomplissait assis ou debout, il le fera couché ! De sa chambre, il mène le journal. On lui lit les moindres épreuves dès qu’elles sont arrivées de l’imprimerie. Il donne ses directives, veille aux plus minimes détails, met en garde contre des oublis possibles. Torturé dans son corps, il plaisante alors que sur lui plane l’ombre de la mort. Si on lui demande des nouvelles de sa santé, il s’enquiert de notre propre état... On l’écoute, le cœur serré, escomptant le miracle.

Alternatives d’espoir et d’abattement. L’angoissante lutte se prolonge. Les soins éclairés, la science, la constante sollicitude des éminents praticiens, les docteurs Thiercelin et Raoul Baudet, ne peuvent avoir raison du mal. Rien ne saurait plus retarder le moment fatal, pas même le dévouement surhumain, la prodigieuse vaillance de son épouse qui, trente semaines durant, de la nuit à l’aurore et de l’aube au crépuscule, demeura rivée au douloureux chevet.

Jusqu’à ses derniers instants, Adolphe Brisson eut le souci de ses chères Annales. Il en parlait sans trêve, avec orgueil, avec amour. Il envisageait sa fin d’une âme pacifiée : il savait que la revue, grâce à « Cousine Yvonne », grâce à son fils Pierre Brisson — dont les brillants et rapides débuts lui furent une suprême joie —, ne périrait pas. Au lendemain de sa mort, on pouvait lire dans Le Petit Parisien, qu’avec lui « disparaît non seulement un critique distingué, mais encore une école de critique, l’école de la bonhomie. C’est la dernière lueur vivante du prestige de Francisque Sarcey qui s’efface. (...) Adolphe Brisson était un lettré de race qui ne se croyait pas obligé de rouler de grands yeux en maniant sa férule et qui ne glissait pas une rosserie sous chaque approbation. »

Adolphe Brisson à son bureau. Photographie de l'agence de presse Meurisse (1912)
Adolphe Brisson à son bureau. Photographie de l’agence de presse Meurisse (1912)

Sa curiosité était exigeante, insatiable, buissonnière. Elle interrogeait les hommes et les œuvres, le magasin des costumes et celui des idées, les vieilles archives et les jeunes manuscrits, les doctrines et les mœurs, l’histoire et l’anecdote. Il résulte de cette vaste enquête si allègrement et si sérieusement menée pendant trente années, vingt volumes, replis de vifs portraits, de croquis exacts, de propos pittoresques ou significatifs, de confidences d’hommes de lettres, c’est-à-dire de ces confidences dont il est bien entendu qu’elles n’ont rien de confidentiel. Sa série d’ouvrages inaugurait un genre, qui devait s’épanouir par la suite : celui du grand reportage littéraire. Une phrase jetée au hasard en dit parfois plus long sur les dessous d’une œuvre que les plus doctes dissertations.

Des Annales politiques et littéraires, qui furent la revue de la famille Brisson par excellence, Paul Bourget définissait ainsi l’œuvre hebdomadaire dans une lettre adressée à Adolphe Brisson pour le 2000e numéro de sa publication, en 1923 : « Chaque semaine met au premier plan de l’actualité un événement, un pays, un homme, un livre, un problème. Écrire sur ce pays, cet homme, ce livre, ce problème, une page qui provoque la réflexion : découvrir dans des volumes récents et anciens, dans des périodiques oubliés, dans des journaux périmés, d’autres pages qui se raccordent à cette même actualité ; y joindre des nouvelles et des romans, et que le fascicule, composé de la sorte, puisse aller dans toutes les mains, qu’il intéresse tous les esprits de haute comme de moyenne culture, ce programme paraît bien modeste. Quiconque connaît la presse admirera que vous ayez pu l’exécuter sans défaillance. »

Adolphe Brisson avait longtemps présidé l’Association de la critique dramatique et musicale et était commandeur de la Légion d’honneur.

 
 

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