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Le Mont-Saint-Michel livre de nouveaux secrets - Histoire de France et Patrimoine


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Patrimoine en vidéos

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Mont-Saint-Michel (Le)
livre de nouveaux secrets
(Source : CNRS)
Publié / Mis à jour le samedi 3 février 2018, par LA RÉDACTION

 
 
 
On pensait tout savoir sur le Mont. Armés des dernières technologies, historiens et archéologues profitent des travaux de restauration menés sur le célébrissime rocher pour éclairer d’un jour nouveau l’histoire de ce monument plus que millénaire. Une palpitante enquête à retrouver dans un documentaire diffusé sur arte.tv jusqu’au 21 février 2018.

C’est l’un des monuments les plus célèbres au monde. Chaque année, 2,5 millions de visiteurs partent à l’assaut du Mont-Saint-Michel, classé monument historique depuis 1874. Mais derrière son apparente homogénéité, l’abbaye fondée au VIIIe siècle par Aubert, évêque d’Avranches, et devenue au Xe siècle un puissant monastère bénédictin, cache un véritable millefeuille architectural : elle s’est construite par empilement, destructions, reconstructions, sur plus d’un millénaire... De quoi sacrément brouiller les pistes ! Pourtant, c’est seulement depuis une vingtaine d’années que les scientifiques, historiens et archéologues en tête, explorent le monument dédié à l’archange saint Michel.

« Pendant longtemps, on a cru que l’histoire du Mont était écrite, raconte Yves Gallet, professeur d’histoire de l’art médiéval à l’université Bordeaux-Montaigne. Au XVIIe siècle, les moines de la congrégation de Saint-Maur qui venaient de s’y installer ont retracé toute l’histoire du site depuis sa fondation. Ce manuscrit édité au XIXe siècle était d’autant plus précieux que les moines avaient eu accès à des archives médiévales aujourd’hui disparues – elles ont été détruites lors des bombardements de Saint-Lô en 1944. » Ce sont en réalité les grands travaux de restauration menés suite à la décision, à la fin des années 1990, de rétablir le caractère maritime du Mont, qui ont relancé l’intérêt autour du monument et permis les premières découvertes scientifiques.

L’énigme de l’église primitive
La chapelle Notre-Dame-sous-Terre, accessible lors de rares visites guidées, figure parmi les sites les plus mystérieux du Mont. « Tout le monde s’accordait à dire que c’était l’endroit le plus ancien du monastère, avec ses murs en briques typiques des constructions du premier millénaire, mais s’agissait-il de l’église primitive bâtie au VIIIe siècle, ou d’une construction des IXe ou Xe siècles ? » interroge Christian Sapin. L’archéologue, spécialiste d’architecture médiévale au laboratoire ArtehisLaboratoire Archéologie, terre, histoire, sociétés (CNRS/Université de Bourgogne/Ministère de la Culture/Inrap)., a mené sur la chapelle les premières études de datation jamais réalisées au Mont-Saint-Michel.

Le jour se lève sur le Mont Saint-Michel. Peinture de Richard Harpum (2011)
Le jour se lève sur le Mont Saint-Michel.
Peinture de Richard Harpum (2011) (http://www.richardharpum.com)

La centaine de briques analysées dans les années 2000 grâce à trois techniques différentes — la datation au carbone 14, l’archéomagnétisme et la thermoluminescence — ont révélé que la construction de la chapelle à double nef remontait pour partie à la première moitié du Xe siècle, pour partie à la deuxième moitié du Xe siècle. Il ne s’agit donc pas de l’église d’Aubert.

« L’hypothèse la plus probable est qu’une grande salle a d’abord été construite dans la première moitié du Xe siècle, et que les deux nefs en berceau ont été ajoutées dans un deuxième temps, sans doute avec l’arrivée des moines », précise Christian Sapin. À l’automne 2016, l’utilisation d’un radar à pénétration de sol (RPS) ou géoradar, habituellement employé par les géologues pour sonder le sous-sol, a permis d’établir qu’aucune construction antérieure ne subsistait sous le sol de Notre-Dame-sous-Terre : l’église primitive du Mont-Saint-Michel continue de se dérober aux chercheurs...

Sur le célèbre rocher, même les noms des édifices peuvent prêter à confusion. Notre-Dame-sous-Terre donne ainsi l’impression d’avoir été creusée dans les entrailles du Mont-Saint-Michel ; de fait, il faut aujourd’hui descendre des escaliers pour pouvoir l’atteindre. « Pourtant, il s’agissait bien à l’origine d’une construction extérieure, bâtie à flanc de rocher. C’est l’enveloppement de la chapelle par d’autres constructions qui crée l’illusion de l’enterrement », raconte Florence Margo, doctorante au laboratoire Archéologie et archéométrie.

Un géoradar au cœur de l’église abbatiale
C’est l’une des nombreuses prouesses architecturales du monument : il porte en son sommet une église abbatiale majestueuse, construite au XIe siècle suite à l’installation du monastère bénédictin, alors que l’assise fournie par le rocher ne dépasse pas 10 mètres de long. « Trois cryptes ont été bâties tout autour du sommet et fournissent avec Notre-Dame-sous-Terre le socle nécessaire à l’église abbatiale qui s’élève juste au-dessus », explique Florence Margo.

L’une des trois cryptes, la crypte des gros piliers, a longtemps intrigué les chercheurs. « En 1421, le chœur de l’église romane s’est effondré et avec lui, une partie de la crypte qui le supportait, raconte Yves Gallet. Le chœur et la crypte dite des gros piliers ont été reconstruits au XVe siècle dans le plus pur style gothique. » De nombreux vestiges romans visibles dans la crypte des gros piliers ont cependant conduit l’historien à s’interroger sur l’âge véritable des piliers de granit. « La physionomie du chœur gothique situé juste au-dessus m’a mis la puce à l’oreille : bien que de style gothique flamboyant, typique du XVe siècle, il reprend le plan d’églises plus anciennes de style gothique rayonnant, comme la cathédrale d’Évreux construite 200 ans plus tôt. »

Le Mont Saint-Michel
Le Mont Saint-Michel

Hypothèse de l’historien : une partie des piliers du chœur roman ont résisté à l’effondrement et ont été « chemisés » — renforcés — pour pouvoir supporter le chœur gothique, dont les murs s’élèvent plus haut que le précédent chœur roman ; et c’est pour que les piliers de l’église soient à l’aplomb des piliers de la crypte que son plan s’inspire d’un bâtiment plus ancien. Une hypothèse confortée par l’utilisation à l’automne 2016 du géoradar : « Les enregistrements révèlent la présence d’un noyau de maçonnerie à l’intérieur des piliers gothiques », rapporte l’historien.

Modélisation 3D de l’abbaye
L’organisation du monastère elle-même continue de susciter des interrogations : où étaient accueillis les pèlerins, où se situaient les espaces de vie des moines ? « En théorie, la règle très stricte de saint Benoît interdit aux moines de croiser civils ou pèlerins, toutes les abbayes bénédictines sont d’ailleurs construites suivant des plans comparables. Mais ici, la contrainte topographique est forte : on a dû construire en hauteur, ce qui rend la lisibilité des différents espaces de l’abbaye difficile », poursuit Florence Margo. Ajoutez à cela les effondrements, comme celui du bâtiment des cuisines disparu au XVIIIe siècle, et les agrandissements réalisés au fil des siècles — comme la spectaculaire « Merveille » et ses deux bâtiments de trois étages accrochés au flanc nord du rocher depuis le XIIIe siècle — et l’interprétation vire au cauchemar.

Durant l’hiver 2016, un scan 3D de l’abbaye a pu être réalisé par photogrammétrie et a notamment permis de mieux comprendre les circulations à l’intérieur du bâtiment. « Avec cette modélisation 3D, des couloirs de l’époque romane, dissimulés dans l’épaisseur des murs et dont certains débouchaient sur le vide, ont pu être articulés les uns avec les autres, raconte Florence Margo. Mon hypothèse est qu’ils reliaient le bâtiment des cuisines — aujourd’hui disparu — au réfectoire des moines et permettaient de contourner les espaces de la vie monastique. »

À chaque chantier, de nouvelles découvertes
Au-delà des études réalisées sur les parties accessibles du bâtiment, les nombreuses fouilles réalisées par l’Institut national d’archéologie préventive (Inrap) ces vingt dernières années ont, elles aussi, apporté leur lot de découvertes. « Depuis 1997, nous intervenons systématiquement chaque fois qu’un chantier démarre au Mont-Saint-Michel, raconte François Caligny Delahaye qui a dirigé les chantiers de fouilles de l’Inrap de 2002 à 2015. Qu’il s’agisse de chantiers de restauration, comme le renforcement des remparts en prévision du rétablissement du caractère maritime du site, de chantiers d’aménagement de l’abbaye pour mieux accueillir le public, de travaux d’étanchéité comme ceux menés dans le cloître à de janvier à novembre 2017, ou encore des travaux de voirie, comme ceux planifiés de 2015 à 2022 pour rénover les réseaux (eaux usées, électricité, etc.) dans la rue principale du village... »

Premier fouillé, le rempart qui enserre le Mont-Saint-Michel s’est révélé dans toute sa complexité. « Malgré l’apparente uniformité que lui confèrent les mâchicoulis ajoutés au XVe siècle, le rempart que l’on voit aujourd’hui a été construit du XIIIe au XVIIIe siècle, raconte François Caligny Delahaye. Le premier rempart du XIIIe siècle passait au niveau de l’église du village, l’église Saint-Pierre, où une porte avait été édifiée. Seule la partie située au nord du Mont, côté mer, est conservée. Une deuxième enceinte rudimentaire a été construite au pied du rocher au XIVe siècle et a été renforcée au XVe siècle pendant la guerre de Cent Ans (1337-1453). »

À cause de l’occupation par les Anglais de l’îlot de Tombelaine, situé au nord-est du Mont, une porte ménagée dans le rempart à l’est du Mont est obturée par une tour (cette porte que l’on a longtemps prise pour une simple voûte est visible dans les caves d’un restaurant du Mont) et le pôle économique du village se déplace. « Le village des XIIIe et XIVe siècle, avec ses nombreux commerçants, était vraisemblablement situé sur le rocher. Depuis la guerre de Cent Ans, il s’est déplacé progressivement au pied du Mont, où nous le connaissons encore aujourd’hui », explique l’archéologue.

Mise au jour d’une nécropole médiévale
Autre découverte d’importance, non loin de l’entrée de l’abbaye : celle d’un atelier d’enseignes des XIVe et XVe siècles. « Ce chantier lié à la chute d’un arbre sur des murs de terrasse, durant la tempête de 1999, a permis de retrouver les fragments de moules en schiste d’enseignes de pèlerinage, les « souvenirs » rapportés par les pèlerins de l’époque : on y voit l’archange saint Michel, la vierge, mais aussi la fameuse coquille Saint-Jacques ou des trompes de pèlerin… », détaille François Caligny Delahaye. Preuve que le business autour du Mont ne date pas d’hier !

Cloître de l'abbaye du Mont Saint-Michel
Cloître de l’abbaye du Mont Saint-Michel

« Au Mont-Saint-Michel, chaque pierre qu’on soulève réserve une surprise », confirme Elen Esnault, qui conduit désormais les fouilles préventives. L’année 2017 a été particulièrement fructueuse. Les travaux d’étanchéité menés dans le cloître ont permis de retrouver l’ancien dallage du XIIIe siècle, situé 40 centimètres plus bas que le sol actuel. Mais la plus incroyable découverte a été faite dans la rue principale du village, à l’occasion des travaux de réseaux : une quarantaine de sépultures médiévales ont été mises au jour ! « On savait qu’il y avait un cimetière autour de l’église, dont une partie avait été abandonnée suite à l’édification du rempart au XIIIe siècle, rapporte l’archéologue. Mais on ne s’attendait pas à cette découverte : certaines sépultures sont complètes et on reconnaît des hommes, des femmes, probablement des enfants. Ce sont les plus vieux habitants connus du Mont. »

À quelle époque vivaient ces gens ? De quelles pathologies souffraient-ils ? « On devrait le savoir courant 2018, grâce aux analyses au carbone 14 et au diagnostic sanitaire qui seront conduits par les anthropologues de l’Inrap », précise Elen Esnault. C’est en tout cas une première historique : jusque-là, aucun scientifique n’avait eu accès à des sépultures du Mont-Saint-Michel. Preuve que la recherche n’est pas près de s’arrêter sur le célèbre rocher.

Voir le documentaire « Mont-Saint-Michel, le labyrinthe de l’archange » (disponible jusqu’au 21 février 2018) : https://www.arte.tv/fr/videos/069092-000-A/mont-saint-michel/

Laure Cailloce
CNRS

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