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Fin des livres : l'omnipotence de l'audiovisuel entrevue à la fin du XIXe siècle - Histoire de France et Patrimoine


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L’Histoire éclaire l’Actu

L’actualité au prisme de l’Histoire, ou quand l’Histoire éclaire l’actualité. Regard historique sur les événements faisant l’actu


Fin des livres : l’omnipotence
de l’audiovisuel entrevue
à la fin du XIXe siècle
(D’après « Le Figaro. Supplément littéraire », paru en 1894)
Publié / Mis à jour le mercredi 3 janvier 2018, par LA RÉDACTION

 
 
 
Au début des années 1890, l’éditeur, journaliste et homme de lettres Octave Uzanne improvise un discours visionnaire sur la fin des livres au profit d’appareils de poche diffusant à l’avenir pléthore de sons et d’images animées, opérant ainsi une profonde révolution dans les domaines de la culture et de l’information, et répondant aux exigences d’une société de loisir

Octave Uzanne venait d’assister, à Londres, à la conférence donnée par sir William Thompson, l’éminent physicien à l’origine de la pose du premier câble transatlantique. Devant un auditoire brillant de savants et de gens du monde, il avait annoncé que mathématiquement la fin du globe terrestre et de la race humaine devait se produire avec exactitude dans dix millions d’années.

À l’issue de cette conférence, un groupe de huit personnes y ayant assisté et composé de philologues, d’historiens, de journalistes, et de statisticiens, alla souper et entreprit de deviser des destinées futures de l’humanité. Octave Uzanne, fondateur quelques années plus tôt de la Société des bibliophiles, en était. Lorsque ce fut à son tour de parler dans ce petit comité d’intimes où il faisait bon s’écouter penser, il choisit d’improviser sur la destinée future des livres et s’exprima en des termes qu’il rapporta deux ans plus tard de la façon suivante :

Affiche pour le Sheridan Fritz's Phonograph Festival de 1890, avec un portrait de Thomas Edison près de son invention
Affiche pour le Sheridan Fritz’s Phonograph Festival de 1890,
avec un portrait de Thomas Edison près de son invention

« Ce que je pense de la nature des livres dans l’avenir, mes chers amis, la question est intéressante et me passionne d’autant plus que je ne me l’étais jamais posée jusqu’à cette heure. Si par livres nous entendons la façon de nos innombrables cahiers de papier imprimé, ployé, cousu, broché sous une couverture annonçant le titre de l’ouvrage, je vous avouerai franchement que les progrès de l’électricité et de la mécanique moderne m’interdisent de croire à la perpétuation de l’invention de Gutenberg.

« L’imprimerie que Rivarol appelait si judicieusement « l’artillerie de la pensée » et dont Luther disait qu’elle est le dernier et le suprême don par lequel Dieu avance les choses de l’Évangile, l’Imprimerie qui a changé le sort de l’Europe et qui, surtout depuis deux siècles, gouverne l’opinion, par le livre, la brochure et le journal ; l’Imprimerie qui, à dater de 1436, régna si despotiquement sur nos esprits, est menacée de mort, à mon avis, par les divers enregistreurs du son qui ont été récemment découverts et vont, n’en doutez pas, peu à peu se perfectionner.

« Malgré les progrès énormes apportés successivement dans la science des presses, en dépit des machines à composer faciles à conduire et qui fournissent des caractères neufs fraîchement moulés dans des matrices mobiles, il me paraît que l’art où excellèrent successivement Füster, Schœffer, Es tienne et Vascosan, Alde Manuce et Nicolas Jenson a atteint à son apogée de perfection et que nos petits-neveux ne confieront plus leurs ouvrages à ce procédé assez vieillot et en réalité facile à remplacer par la phonographie encore à ses débuts. »

Ce fut un tollé d’interruptions et d’interpellations parmi mes amis et auditeurs, des oh ! étonnés, des ah ! ironiques, des eh eh ! remplis de doute et, se croisant de toute part, des dénégations véhémentes ou hâtives, se souvient Octave Uzanne en 1894. J’eus quelque peine, avoue-t-il, à reprendre la parole pour m’expliquer plus à loisir.

« Laissez-moi vous dire que les idées que je vais vous exposer sont d’autant moins affirmatives qu’elles ne sont aucunement mûries par la réflexion et que je vous les sers telles qu’elles m’arrivent avec leur fruste apparence de paradoxe, mais il n’y a guère que les paradoxes qui contiennent des vérités et les plus folles prédictions des philosophes du XVIIIe siècle se sont aujourd’hui déjà en partie réalisées.

« Je me base sur cette constatation indéniable que l’homme de loisir repousse chaque jour davantage la fatigue et qu’il cherche avidement ce qu’il appelle le confortable, c’est-à-dire toutes les occasions de ménager autant que possible la dépense et le jeu de ses organes. Vous admettrez bien avec moi que la lecture, telle que nous la pratiquons aujourd’hui, amène vivement une grande lassitude, car non seulement elle exige de notre cerveau une attention soutenue qui consomme une forte partie de nos phosphates cérébraux, mais encore elle place notre corps en diverses attitudes courbées et lassantes. Elle nous force, si nous lisons un de vos grands journaux, à déployer une certaine habileté dans l’art de retourner et de plier les feuilles ; elle surmène nos muscles tenseurs si nous tenons le papier largement ouvert, enfin si c’est au livre que nous nous adressons, la nécessité de couper les feuillets, de les chasser tour à tour l’un sur l’autre produit un énervement excessif à la longue.

« Or, l’art de se pénétrer de l’esprit, de la gaieté et des idées d’autrui demanderait plus de passivité ; c’est ainsi que dans la conversation notre cerveau conserve plus d’élasticité, plus de netteté de perception, plus de béatitude et de repos que dans la lecture, car les paroles qui nous sont transmises par le tube auditif nous donnent une vibrance spéciale des cellules qui, par un effet constaté par tous les physiologistes, excite de nouveau la sensation de nos propres pensées.

« Je crois donc au succès de tout ce qui flattera la paresse et l’égoïsme de l’homme ; l’ascenseur a tué les ascensions dans les maisons ; le phonographe détruira probablement l’imprimerie. Nos yeux sont faits pour voir et refléter les beautés de la lecture et non pas pour s’user à la nature des textes ; il y a trop longtemps qu’on en abuse et il n’est pas besoin d’être un savant ophtalmologiste pour connaître la série des maladies qui accablent notre vision et nous astreignent à avoir recours chaque jour davantage aux artifices de la science optique.

« Nos oreilles, au contraire, sont moins souvent mises à contribution ; elles s’ouvrent à tous les bruits de la vie, mais nos tympans demeurent moins irrités ; nous ne donnons pas une excessive hospitalité dans ces golfes ouverts sur les sphères de notre intelligence et il me plaît d’imaginer qu’on découvrira bientôt la nécessité de décharger nos yeux pour charger davantage nos oreilles. Ce sera une équitable compensation apportée dans notre économie physique générale.

Encart publicitaire pour les phonographes Victor-Victrola (1913)
Encart publicitaire pour les phonographes Victor-Victrola (1913)

« — Très bien, très bien, soulignaient mes camarades attentifs. Mais la mise en pratique, cher ami, c’est là que nous vous attendons ! Comment supposez-vous qu’on puisse arriver à construire des phonographes à la fois assez portatifs, légers et résistants pour enregistrer sans se détraquer de longs romans qui actuellement contiennent quatre, cinq cents pages ; sur quels cylindres de cire durcie clicherez-vous les articles et nouvelles du journalisme, enfin à l’aide de quelles piles actionnerez-vous les moteurs électriques de ces futurs phonographes ? Tout cela est à expliquer et ne nous paraît pas d’une réalisation aisée.

« — Tout cela cependant se fera, repris-je ; il y aura des cylindres inscripteurs légers comme ces nouveaux porte-plumes modernes en celluloïd qui comprendront cinq et six cents mots et qui fonctionneront sur des axes très ténus, susceptibles de tenir enfermés dans notre poche ; toutes les vibrations de la voix y seront reproduites, on obtiendra la perfection des appareils, comme on obtient la précision des montres les plus petites et les plus bijoux ; quant à l’électricité, on la trouvera aisément, on la recueillera souvent sur l’individu même et chacun pourra actionner par un courant fluidique ingénieusement établi les appareils de poche, de tour de cou ou de bandoulière qui se placeront dans un simple étui de lorgnette.

« Pour le livre ou, disons mieux, car alors les livres auront vécu, pour le Nouvel Historyographe l’auteur deviendra son propre éditeur, et afin d’éviter les imitations et les contrefaçons, il devra préalablement se rendre au Patent-Office pour y déposer sa voix et en signer les basses et hautes notes, en donnant des contre-auditions nécessaires pour assurer les doubles de sa consignation.

« Aussitôt cette mise en règle avec la loi, l’auteur parlera son œuvre et la clichera sur des rouleaux enregistreurs et mettra en vente lui-même ses cylindres patentés qui seront livrés en étuis à la consommation des auditeurs.

« On ne nommera plus en ce temps assez proche les hommes de lettres des écrivains, mais plutôt des narrateurs ; le goût du style et des phrases pompeusement parées se perdra peu à peu, mais l’art de la diction prendra des proportions invraisemblables ; il y aura des narrateurs très recherchés pour l’adresse, la sympathie communicative, la chaleur vibrante, la parfaite correction et la ponctuation de leurs voix.

« Les dames ne diront plus, parlant d’un auteur à succès : J’aime tant sa façon d’écrire ! Elles soupireront toutes frémissantes : Oh ! ce diseur a une voix qui pénètre, qui charme, qui émeut ; ses notes graves sont adorables, ses cris d’amour déchirants. Il vous laisse toute brisée d’émotion après l’audition de son œuvre, c’est un ravisseur d’oreille incomparable.

« L’ami James Wittmore m’interrompit : Et les bibliothèques ? Qu’en ferez-vous, mon cher ami des livres ? Les bibliothèques deviendront les phonographothèques ou bien les clichéothèques. Elles contiendront sur divers étages ou petits casiers successifs les cylindres bien étiquetés des œuvres des génies de l’humanité. Les éditions recherchées seront celles qui auront été autophonographiées par des artistes en vogue : on se disputera, par exemple, le Molière de Coquelin, le Shakespeare de Irwing, le Dante de Salvini, le Dumas fils d’Eléonore Duce, le Hugo de Sarah Bernhardt, le Balzac de Mounet-Sully, tandis que Gœthe, Milton, Byron, Dickens, Emerson, Tennyson, Musset et autres auront été vibrés sur cylindres par d’habiles diseurs de choix et de réputation.

Kinétoscope d'Edison de 1897
Kinétoscope d’Edison de 1897. Le kinétoscope était
destiné à visualiser une oeuvre photographique
donnant l’illusion du mouvement, tandis que
le kinétographe était l’appareil permettant
d’enregistrer une oeuvre

« Les bibliophiles, devenus les phonographophiles, s’entoureront encore d’œuvres rares ; ils donneront comme auparavant leurs cylindres à relier en des étuis de marocain ornés de dorures fines et d’attributs symboliques. Les titres se liront sur la circonférence de la boîte et les pièces les plus rares contiendront des cylindres ayant enregistré à un seul exemplaire la voix d’un maître du théâtre, de la poésie ou de la musique ou donnant des variations imprévues et inédites d’une œuvre célèbre.

« Les narrateurs, auteurs gais, diront le comique de la vie courante, s’appliqueront à rendre les bruits qui accompagnent et ironisent parfois, ainsi qu’en une orchestration de la nature, les échanges de conversations banales ; les sursauts joyeux des foules assemblées, les dialectes étrangers. Les évocations de Marseillais ou d’Auvergnat amuseront les Français comme le jargon des Irlandais et des Westermen excitera le rire des Américains de l’Est.

« Les auteurs privés du sentiment des harmonies de la voix et des flexions nécessaires à une belle diction emprunteront le secours des gagistes, acteurs ou chanteurs pour emmagasiner leur œuvre sur les complaisants cylindres. Nous avons aujourd’hui nos secrétaires et nos copistes ; il y aura alors des phonistes et des clamistes, interprétant les phrases qui leur seront dictées par le créateur de littérature.

« Les auditeurs ne regretteront plus le temps où on les nommait lecteurs, leur vue reposée, leur visage rafraîchi, leur nonchalance heureuse indiqueront tous les bienfaits d’une vie contemplative.

« Étendus sur des sofas ou bercés sur des rocking-chairs, ils jouiront, silencieux, des merveilleuses aventures dont des tubes flexibles apporteront le récit dans leurs oreilles dilatées par la curiosité.

« Soit qu’ils stagnent à la maison, soit qu’ils ambulent dans la campagne, en parcourant pédestrement les sites les plus remarquables et les plus pittoresques, les heureux auditeurs éprouveront le plaisir ineffable de concilier l’hygiène et l’instruction, d’exercer en même temps leurs muscles et de nourrir leur intelligence, car il se fabriquera des phono-opéragraphes de poche, utiles pendant l’excursion dans les montagnes des Alpes ou à travers les canyons du Colorado.

« — Votre rêve est très aristocratique, insinua l’humanitaire Jullius Pollok ; l’avenir sera plus démocratique ; j’aimerais à voir le peuple plus favorisé. — Il le sera, mon doux poète, repris-je allègrement en continuant à développer ma vision future, rien ne manquera au peuple sur ce point ; il pourra se griser de littérature comme d’eau claire, à bon compte, car il aura ses distributeurs littéraires des rues comme il a aujourd’hui ses fontaines Wallace.

« À tous les carrefours des villes, des petits édifices s’élèveront autour desquels pendront, à l’usage des passants studieux, des tuyaux d’audition correspondant à des œuvres faciles à mettre en action par la seule pression sur un bouton indicateur. D’autre part, des sortes d’automatic-libraries, mues par le déclenchement opéré par le poids d’un sou jeté dans une ouverture, donneront pour cette faible somme des fragments d’œuvres de Dickens, de Dumas père ou de Longfellow contenues sur de longs rouleaux faits pour être actionnés à la volonté du passant.

« Je vais même au delà : l’auteur qui voudra exploiter personnellement ses œuvres à la façon des trouvères du Moyen Age et qui se plaira à les colporter de maison en maison, pourra en tirer un bénéfice modéré et toutefois rémunérateur, en donnant en location à tous les habitants d’un même immeuble une infinité de tuyaux qui partiront de son magasin d’audition, sorte d’orgue porté en sautoir pour parvenir par les fenêtres ouvertes aux oreilles des locataires désireux un instant de distraire leur loisir ou d’égayer leur solitude.

Réplique du kinétoscope d'Edison de 1889. Vue de l'intérieur de l'appareil
Réplique du kinétoscope d’Edison de 1889.
Vue de l’intérieur de l’appareil

« Moyennant quatre ou cinq cents par heure, les petites bourses, avouez-le, ne seront pas ruinées et l’auteur vagabond encaissera des droits relativement importants par la multiplicité des auditions fournies à chaque maison d’un même quartier.

« Est-ce tout ?... non pas encore, le phonographisme futur s’offrira à nos petits-fils dans toutes les circonstances de la vie ; chaque table de restaurant sera munie de son répertoire d’œuvres phonographiées, de même les voitures publiques, les salles d’attente, les cabinets de steamers, les halls et chambres d’hôtel posséderont des phonographothèques à l’usage des passagers. Les chemins de fer remplaceront les parloirs-cars par des sortes de Pullman circulating Libraries, qui feront oublier aux voyageurs les distances parcourues, tout en laissant à leurs regards la possibilité d’admirer les paysages des pays traversés.

« Je ne saurais entrer dans les détails techniques sur le fonctionnement de ces nouveaux interprètes de la pensée humaine, sur ces multiplicateurs de la parole, mais soyez sûrs que le livre sera abandonné par tous les habitants du globe, et que l’imprimerie cessera absolument d’avoir cours en dehors des services qu’elle pourra rendre encore au commerce et aux relations privées, et encore, la machine à écrire, très développée alors, suffira-t-elle probablement à tous les besoins.

« Et le journal quotidien, me direz-vous, la presse si considérable en Angleterre, en France et en Amérique, qu’en ferez-vous ?

« N’ayez crainte, elle suivra la voie générale, car la curiosité du public ira toujours grandissant, et on ne se contentera bientôt plus des interviews imprimées et rapportées plus ou moins exactement ; on voudra entendre l’interviewé, ouïr le discours de l’orateur à la mode, connaître la chansonnette actuelle, apprécier la voix des divas qui ont débuté la veille, etc.

« Qui dira mieux tout cela que le journal phonographique ?

« Ce seront des voix du monde entier qui se trouveront centralisées dans les rouleaux de celluloïd que la poste apportera chaque matin aux auditeurs abonnés, les valets de chambre et les chambrières auront l’habitude de les déposer dans leur axe sur les deux paliers de la machine motrice, et ils apporteront les nouvelles au maître ou à la maîtresse à l’heure du réveil : télégrammes de l’étranger, cours de la Bourse, articles fantaisistes, revues de la veille, on pourra tout entendre en rêvant encore sur la tiédeur de son oreiller.

« Le journalisme sera naturellement transformé, les hautes situations seront réservées aux jeunes hommes solides, à la voix forte chaudement timbrée, dont l’art de dire sera plutôt dans la prononciation que dans la recherche des mots ou la forme des phrases. Le mandarinisme littéraire disparaîtra, les lettrés n’occuperont plus qu’un petit nombre infime d’auditeurs, mais le point important sera d’être renseigné en quelques mots sans commentaires.

« Il y aura, dans tous les offices de journaux, des halls énormes, les spoking-halls où les rédacteurs enregistreront à haute voix les nouvelles du jour ; les dépêches reçues téléphoniquement se trouveront immédiatement inscrites par un ingénieux appareil établi dans le récepteur de l’acoustique. Les cylindres obtenus seront clichés à grand nombre et mis à la poste en petites boîtes avant trois heures du matin, à moins que, par suite d’une entente avec la Compagnie des téléphones, l’audition du journal puisse être portée à domicile par les fils particuliers des abonnés, ainsi que cela se pratique déjà pour les théâtrophones. »

William Blackross, poursuit Uzanne, l’aimable critique et asthète qui jusque-là avait bien voulu prêter attention à mon fantaisiste bavardage sans m’interrompre, jugea le moment opportun de m’interroger :

« — Permettez-moi de vous demander, dit-il, comment vous remplacerez l’illustration des livres ? L’homme, qui est un éternel grand enfant, réclamera toujours des images et aimera à voir la représentation des choses qu’il imagine ou qu’on lui raconte.

« — Votre objection, repris-je, ne me démonte pas, l’illustration sera abondante et réaliste ; elle pourra satisfaire les plus exigeants. Vous ignorez peut-être la grande découverte de demain, celle qui bientôt nous stupéfiera. Je veux parler du kinétographe de Thomas Edison, dont j’ai pu voir les premiers essais à Orange-Park, dans une récente visite faite au grand électricien près de New-Jersey.

« Le kinétographe enregistrera le mouvement de l’homme et le reproduira exactement comme le phonographe enregistre et reproduit sa voix. D’ici cinq ou six ans, vous apprécierez cette merveille basée sur la composition des gestes par la photographie instantanée ; le kinétographe sera donc l’illustrateur de la vie quotidienne ; non seulement nous le verrons fonctionner dans sa boîte, mais, par un système de glaces et de réflecteurs, toutes les figures actives qu’il représentera en photo-chromos pourront être projetées dans nos demeures sur de grands tableaux blancs, à la façon des lanternes magiques.

Intérieur d'un théâtre kinétographique : le kinéto-phonographe restitue les sons et les images animées. Illustration extraite de History of the kinetograph, kinetoscope and kinetograph, par William Kennedy Laurie Dickson and Antonia Dickson (1895)
Intérieur d’un théâtre kinétographique : le kinéto-phonographe restitue les sons
et les images animées. Illustration extraite de History of the kinetograph, kinetoscope
and kinetograph
, par William Kennedy Laurie Dickson and Antonia Dickson (1895)

« Les scènes des ouvrages fictifs et des romans d’aventures seront mimées par des figurants bien costumés et aussitôt reproduites ; nous aurons également comme complément au journal phonographique les illustrations de chaque jour, des tranches de vie palpitante, comme nous disons aujourd’hui, fraîchement découpées dans l’actualité. On verra les pièces nouvelles, le théâtre et les acteurs, aussi facilement qu’on les entend déjà chez soi ; on aura le portrait et mieux encore la physionomie mouvante des hommes célèbres, des criminels, des jolies femmes ; ce ne sera pas de l’art, il est vrai, mais au moins ce sera la vie elle-même, naturelle, sans maquillage, nette, précise et parfois même cruelle.

« Il est évident, dis-je en terminant ce trop vague aperçu de la vie intellectuelle de demain, qu’il y aura dans tout ceci des côtés sombres encore imprévus. De même que les oculistes se sont multipliés depuis l’invention du journalisme, de même avec la phonographie à venir, les médecins auristes foisonneront ; on trouvera moyen de noter toutes les sensibilités de l’oreille et de découvrir plus de noms de maladies auriculaires qu’il n’en existera réellement, mais aucun progrès ne s’est jamais accompli sans déplacer quelques-uns de nos maux ; la médecine n’avance guère, elle spécule sur des modes et des idées nouvelles qu’elle condamne lorsque des générations en sont mortes dans l’amour du changement.

« En tout cas, pour revenir à notre sujet, je crois que si les livres ont leur destinée, cette destinée est à la veille de s’accomplir, le livre imprimé va disparaître. Après nous la fin des livres ! »

Cette boutade, servie au dessert de notre souper, explique Octave Uzanne, reçut bon accueil de la part des indulgents auditeurs ; les plus sceptiques pensaient qu’il pouvait bien y avoir quelque vérité dans cette prédiction instantanée, et John Pool obtint un hourrah de gaieté et d’estime, lorsqu’il s’écria, au moment de nous séparer :

« Il faut ou que les livres disparaissent ou qu’ils nous engloutissent ; j’ai calculé qu’il parait dans le monde entier quatre-vingt à cent mille ouvrages par an qui, tirés à mille en moyenne, font plus de cent millions d’exemplaires dont la plupart contiennent de grandes extravagances et de folles chimères et propagent d’innombrables préjugés et erreurs. Par notre état social, nous sommes obligés d’entendre tous les jours bien des sottises ; un peu plus, un peu moins, ce ne sera certes pas une bien grosse souffrance, mais quel bonheur de n’avoir plus à en lire et de pouvoir enfin fermer voluptueusement ses yeux sur le néant des imprimés. »

Jamais Hamlet, conclut Octave Uzanne, m’aura mieux dit : Words ! Words ! Words ! Des mots... ! des mots qui passent et qu’on ne lira plus.




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