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Légendes, croyances, superstitions. Pacte d'un fermier du Nord avec le Diable. Mauvaise récolte - Histoire de France et Patrimoine


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Légendes, Superstitions

Légendes, superstitions, croyances populaires, rites singuliers, faits insolites et mystérieux, récits légendaires émaillant l’Histoire de France


Pacte d’un fermier du Nord
avec le Diable lors d’une mauvaise récolte
au début du XVe siècle
(D’après « Légendes et traditions surnaturelles des Flandres », paru en 1862)
Publié / Mis à jour le samedi 9 mai 2015, par LA RÉDACTION

 
 
 
Une année du début du XVe siècle que la récolte avait été mauvaise et comme pour achever de mettre au désespoir les malheureux fermiers, de grosses pluies commencèrent à tomber par torrents, vers le mois de septembre, et mirent en grand péril de se gâter les gerbes qui couvraient les champs. Au milieu de cette désolation générale, un fermier reçoit l’aide en apparence providentielle d’un mystérieux étranger...

On ne pouvait même pas, suivant la coutume du pays, amasser en meules les bottes de blé : la pluie trouvait moyen de tout percer et de tout pourrir. Un jeune paysan de Montecouvez, marié depuis peu de mois, ressentit cette calamité climatique plus que tout autre ; car, se fiant aux beaux jours qui adviennent d’ordinaire au temps de la moisson, il avait remis à cette époque de faire bâtir une grange pour abriter ses récoltes. Les anciens des villages environnants lui en avaient même donné le conseil : « Allez par les champs, lui disaient-ils. surveillez les moissonneurs : l’œil du maître grossit les gerbes, diminue la part du glaneur, et donne un troisième bras aux mercenaires. »

Il écouta docilement ces préceptes de gens à cheveux blancs et dont les mains, depuis soixante années, s’appuyaient sur la charrue. Mal lui en advint cependant ; mais ceux qui avaient parlé comme on l’a ouï et causé la ruine du pauvre jeune fermier n’en vinrent pas pour cela davantage à son aide, et le laissèrent se désespérer tout seul.

Or, un soir, Pierre Margerin (ainsi le nommait-on) revenait en son logis, la mort dans le cœur : il songeait qu’il ne pourrait pas tirer trente écus de sa récolte ; qu’il lui serait impossible de payer ses rendages, et qu’il lui faudrait se louer comme valet de charrue chez quelque fermier du voisinage. Le ciel est témoin que ce n’était pas à cause de lui qu’il ressentait le plus d’affliction ; mais sa femme !... son enfant qui devait venir au monde à quatre mois de là.

De telles pensées, de nature à pousser un homme à faire quelque mauvais coup, l’assaillaient lorsqu’il se jeta au pied d’un arbre, et, tirant un grand couteau de sa poche, l’examina en silence puis l’approcha de sa poitrine. A ce moment survint un étranger, qui s’informa de Margerin quel sentier conduisait au château du Câtelet. Il fallut qu’il répétât deux fois sa question, car le fermier rêvait si profondément, qu’il n’entendit pas la voix sèche et mordante qui l’interrogeait.

— Je vais vous servir de guide, répondit-il à la deuxième fois : venez, monseigneur.

Il lui donnait ce titre, parce que l’étranger, richement vêtu, portait l’épée, et annonçait par ses façons un homme de haut lieu. Tandis que Margerin marchait avec lui :

— Vous paraissez bien triste, brave homme, demanda celui qu’il conduisait : vous est-il advenu quelque malencontre ?

— S’il m’en est advenu ! Ma récolte pourrit encore là, au milieu des champs ; elle y pourrit à loisir et exposée à la pluie, car je n’ai pas de grange pour l’abriter. Voici tantôt huit jours que les ouvriers travaillent pour en construire une... Ils n’avancent en aucune façon, et, quand ils auront fini, ce qu’ils bâtissent me deviendra inutile, car il ne me restera que du fumier à y mettre. Je suis ruiné à tout jamais, à moins que pour me sauver il n’advienne un miracle de Dieu.

L’étranger pâlit et frissonna. Margerin crut voir dans cette émotion soudaine un signe de grande compassion, et il se remit à conter ses doléances.

— En effet, vous êtes dans un mauvais pas, et je ne vois qu’un moyen de vous en tirer.

— Un moyen ! Lequel ? Lequel ? dites. S’il en est un, je l’accepte, quel qu’il soit, dût-il m’en coûter la vie ! Au moins ma femme et mon enfant seront préservés de la misère.

— Eh bien, reprit froidement l’étranger, je vous donnerai cent louis d’or ; je ferai bâtir votre grange, et je la remplirai de blé sec de bonne qualité, et qui vaudra pour le moins sept écus du mencaud.

— Que le ciel vous bénisse ! mon généreux seigneur ! s’écria Margerin en passant du plus amer désespoir au comble de la joie... Ma reconnaissance...

Pacte du diacre Théophile avec le diable (détail du vitrail de Gercy)
Pacte du diacre Théophile avec le diable (détail du vitrail de Gercy)

Il s’arrêta tout à coup, car un rayon de la lune, s’échappant alors d’un nuage, éclairait la pâle figure de l’étranger et donnait à sa physionomie une expression effrayante. On aurait dit un cadavre, si ses yeux noirs, petits et enfoncés, n’eussent brillé d’un éclat surnaturel et d’une joie odieuse.

— Il me faut pourtant des sûretés ; voyons : voulez-vous signer un contrat avec moi ? Voici mes conditions : avant le premier chant du coq, vous aurez tout ce que je vous ai promis ; mais vous vous reconnaîtrez mon vassal, et jurerez de me suivre dans un an en ma sénéchaussée.

— Votre sénéchaussée est-elle loin d’ici ?

— Il ne faut pas une heure pour s’y rendre.

— Il va s’en dire que vous m’y donnerez un logis qui vaudra le mien, et que ma femme et mon enfant m’y accompagneront.

L’étranger eut de la peine à comprimer un éclat de rire.

— Mettons aussi votre femme et votre enfant sur le contrat. Je vous donne cent louis pour la femme, et cinquante pour l’enfant.

— Affaire conclue ! répondit Margerin : allons signer l’acte chez le tabellion.

— Il n’est pas besoin de tabellion en cette affaire : je porte sur moi plume et parchemin. D’ailleurs, j’ai grande hâte d’arriver au château, et je ne puis perdre plus de temps pour une si mince affaire. Faites-vous une légère piqûre à la main gauche, et nous nous servirons de sang en guise d’encre.

— Soit fait comme vous le dites.

Le contrat transcrit et signé, l’or compté et donné, l’étranger se dirigea du côté du château, et disparut au milieu du sentier, à la grande surprise de Margerin. Ce dernier revint à son logis ; chemin faisant, il se sentait tourmenté d’une secrète inquiétude sur le marché qu’il venait de conclure.

Qu’est donc ce seigneur ? songeait-il : sa sénéchaussée ne se trouve qu’à une lieue d’ici : apparemment c’est le fils du sire de Villers-Outréaux, d’Esnes, ou d’un autre village des environs. Ma foi ! deux cent cinquante louis d’or et une grange remplie de bonnes récoltes valent bien la peine que l’on change de village.

A son arrivée devant la ferme, il trouva les ouvriers de l’inconnu qui remplissaient déjà les conditions du contrat. Ils travaillaient avec une promptitude merveilleuse : tandis que les uns posaient les poutres et les pièces de bois, les autres maçonnaient les briques ; et il leur suffisait de poser la main sur le mortier pour qu’il durcit et séchât incontinent. Une lueur rougeâtre éclairait tout ce monde, et cependant on ne voyait aucune torche qui la produisit.

Mais ce qu’il y avait de plus incompréhensible, c’était le silence profond qui régnait au milieu d’une telle activité de cent cinquante maçons, charpentiers et autres. Il n’y a point à minuit de silence pareil dans un cimetière abandonné : le marteau frappait sans retentir, la scie rongeait, s’élevait, retombait, enlevait de grands éclats de chêne, et l’on n’entendait ni la respiration subite de l’ouvrier ni le déchirement du bois.

Saisi d’une terreur inexprimable, il entra dans sa maison. Il y trouva sa femme surprise et consternée ; les animaux domestiques, agités d’une terreur secrète, se pressaient les uns contre les autres et pénétraient dans le corps des bâtiments de la ferme, comme pour se dérober à un grand danger. Les chiens hurlaient lamentablement, et ajoutaient encore à l’horreur de ce qui se passait.

Il y avait dans la ferme un coq d’une rare beauté, et qu’affectionnait surtout la maîtresse de la maison. Cet animal, qui se montrait effrayé plus que les autres, s’élança soudainement sur les genoux de sa maîtresse ; surprise par cette irruption brusque et inattendue, elle poussa un cri, se signa et rejeta le coq, qui se mit à chanter. Soudain on entendit un bruit comme un coup de foudre : la terre trembla, et les ouvriers disparurent, laissant la grange inachevée.

Le lendemain, on s’ébahit dans le village de voir cette grange non seulement construite en une nuit, mais encore remplie de gerbes, sans que l’on eût employé ni chariots, ni valets pour les transporter. Margerin se garda bien de dire ce qui en était. Après s’être confessé à un saint prêtre et avoir remercié le ciel du péril auquel Dieu l’avait soustrait — car il ne le savait que trop, hélas ! maintenant l’étranger n’était autre que Satan en personne —, il se mit à l’ouvrage pour finir un pignon resté inachevé. Mais, quand il voulut y poser une brique, elle tomba soudain renversée par une force surnaturelle ; jamais il ne put venir à bout de terminer ce pignon, qui se trouve encore aujourd’hui dans le même état où les ouvriers infernaux l’ont laissé.

Et depuis ce temps-là aussi un coq se met à chanter dans la même ferme bien longtemps avant le lever du soleil, à l’heure à laquelle les maçons de Satan prirent la fuite. Margerin mourut dans un grand âge, et avec des sentiments de piété fervente.

 
 

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