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Vieux métiers, métier ancien : histoire aiguilleurs de trains au XIXe siècle, aiguilleur train - Histoire de France et Patrimoine


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Métiers anciens / oubliés

Histoire des métiers, origine des corporations, statuts, règlements, us et coutumes. Métiers oubliés, raréfiés ou disparus de nos ancêtres.


Aiguilleurs de trains au XIXe siècle
(D’après un article paru en 1870)
Publié / Mis à jour le mercredi 13 janvier 2010, par LA RÉDACTION

 

N’avez-vous pas été parfois réveillé en sursaut par l’arrêt subit du wagon dont le mouvement vous avait bercé et endormi ? Qu’arrive-t-il ? Nous ne pouvons être encore au terme du voyage. La nuit est noire, la campagne rase. Il vente, il fait froid. A travers la pluie vous apercevez une lumière rouge : c’est un oeil qui veille sur vous, c’est un signal. Le train sans doute se trouve à un embranchement ; il doit prendre une nouvelle voie, et la sentinelle est là qui attend et va ouvrir le chemin : c’est l’aiguilleur.

Qui de nous n’a cent fois observé, de distance en distance, de petites guérites en planches, un abri tout auprès, quelques fleurs, des liserons, des lierres, une oasis au milieu du chemin aride, un peu de poésie dans la monotone réalité ? Qui n’a jeté un regard de sympathie sur la cabane du pauvre aiguilleur, pilote dont la main éclaire, dirige, arrête ou lance en avant, selon qu’il est nécessaire, la machine et ce qu’elle emporte ?

Deux trains se présentent-ils en même temps, l’aiguilleur arrête l’un des deux, non pas l’un ou l’autre indifféremment, mais celui qui, d’après sa consigne, ne doit passer que le second ; il dirige le premier sur la voie qu’il doit suivre.

L'Aiguilleur. Dessin de E. Lorsay
L’Aiguilleur.
Dessin de E. Lorsay

Avez-vous remarqué les deux sortes de leviers qui les uns manoeuvrent les signaux et les font parler à distance, les autres qui font mouvoir les aiguilles ? Le langage de l’aiguilleur est bien simple ; tout son vocabulaire se borne à trois mots : Avancez, Arrêtez, Ralentissez ; encore ne les prononce-t-il pas ; il les mime, le jour, à l’aide d’un drapeau qu’il laisse enroulé, ou dont il déploie soit le côté rouge, soit le côté vert ; la nuit, à l’aide d’une lanterne à trois verres, blanc, rouge et vert. Un brouillard épais couvre-t-il la voie, le mécanicien du train qu’il attend court-il le risque de ne pas voir le signal, il a recours à un moyen extrême : il place sur le rail des pétards que la roue de la machine fait éclater en passant ; le mécanicien est averti. Un cornet d’appel complète l’équipement de l’aiguilleur, et lui permet d’avertir le poste le plus rapproché de l’arrivée prochaine du train.

En somme, tout le code de cet utile auxiliaire se borne à trois règlements : celui des aiguilles, celui des signaux et celui de la surveillance de la voie. Ajoutons le tableau de la marche des trains, qui lui indique les heures de passage des divers trains au poste qu’il occupe.

Mais s’il n’a besoin que de peu d’études et de théorie, on exige de lui des qualités morales et physiques peu ordinaires. Ce qu’il faut admirer plus que son langage laconique, plus que sa science modeste, ce sont les qualités particulières dont il est doué : une grande vigueur, une forte constitution, une santé robuste capable de résister à tous les temps, un sang-froid inébranlable, une assiduité sans la moindre défaillance. Ne tient-il pas en ses mains la vie des voyageurs qui vont passer ?

Une fausse manoeuvre, le moindre oubli, une absence de quelques secondes, ne causeraient-ils pas les événements les plus funestes ? L’aiguilleur le sait ; il a le sentiment de toute l’étendue de sa responsabilité ; et quoi qu’il puisse avoir à souffrir du froid, de la faim ou de la fatigue, il reste à son poste toujours ferme et vigilant.

D’ordinaire, les aiguilleurs sont d’anciens soldats, qui ont l’habitude de la consigne militaire. De même qu’autrefois ils ont monté la garde, en se promenant de long en large sur un rempart ou à la porte d’une préfecture, de même ils montent encore la garde près de leurs aiguilles ou de leurs signaux, continuant à s’oublier eux-mêmes pour servir d’instruments dévoués à une volonté supérieure.

Dans l’intervalle des trains, leur temps se passe à frotter ces barres de fer comme ils astiquaient autrefois leur fusil, à les graisser comme ils graissaient leur fourniment, à ne laisser sur ces plaques de frottement pas un caillou, pas un grain de sable que l’inspection la plus minutieuse puisse y découvrir.

Si quelque loisir lui reste, et lorsque signaux et aiguilles sont brillants, que l’écoulement de la pluie est assuré, que toutes les petites réparations nécessaires sont faites, il lui est permis de se livrer au jardinage. Comme plus de la moitié de sa vie se passe au dehors, il cherche à se défendre des injures de l’air en se constuisant un petit toit, et des ardeurs du soleil en arrosant un peu de verdure : quelquefois il fait grimper autour de sa maisonnette des volubilis ou de modestes haricots. Le règlement, à la rigueur, n’autorise pas tout ce luxe ; mais on ferme à demi les yeux.

Chacune des factions de l’aiguilleur est de douze heures consécutives pendant huit jours ou pendant huit nuits. Les postes importants sont, en effet, confiés à deux aiguilleurs au moins, qui sont de garde tantôt le jour tantôt la nuit. Le huitième jour, la faction devrait être de dix-huit heures pour chacun d’eux, si un aiguilleur auxiliaire ne venait prendre le service pendant douze heures et réduire le temps de garde des deux titulaires à six heures seulement. Cette mesure est indispensable. Comment un homme qu’on laisserait attaché à son poste durant dix-huit heures pourrait-il toujours répondre d’une présence d’esprit de toutes les minutes ?

Nous citerons comme exemple un gendre d’accident qui se présente de temps en temps, et qui deviendra peut-être plus fréquent par suite de l’extension des lignes à voie unique et de l’adoption plus fréquentes des fortes pentes. Il arrive parfois qu’une des chaînes d’attelage qui réunissent entre eux les wagons d’un train vient à se rompre en gravissant une pente rapide, ou bien que des wagons chargés dans une gare au sommet d’un faîte sont entraînés par le vent. Les véhicules lancés sur la pente descendent alors avec une vitesse vertigineuse et sans cesse croissante.

Qu’un train de voyageurs arrive sur la même voie, et un choc effrayant est inévitable. Un seul homme peut l’empêcher, c’est l’aiguilleur. Il a compris le danger ; il court à son levier, dirige les wagons échappés sur une voie de garage, et les envoie se heurter sur un talus ou dérailler en plein champ.

Ajoutons qu’on a cherché à simplifier la tâche de l’aiguilleur en la rendant pour ainsi dire automatique. On a construit d’ingénieux appareils où, par une combinaison de leviers faisant verrous à mouvements combinés, une voie n’est ouverte que lorsque les voies concurrentes sont fermées, c’est-à-dire protégées par une digue. On arrive ainsi à supprimer tout calcul de la part de l’aiguilleur, et à réduire le travail de ses mains et celui de sa pensée, de manière à rendre toute collision impossible.


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