LA FRANCE PITTORESQUE
Danses sous l’Ancien Régime : de la
Pavane à la Gavotte, en passant par
la Courante, le Passe-Pied et le Menuet
(D’après « Revue de la Société des études historiques », paru en 1897)
Publié le vendredi 25 septembre 2015, par Redaction
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Pratiquée par Sully lui-même et régnant sans partage au XVIe siècle cependant que les personnages les plus graves et les plus austères aiment danser, la Pavane est bientôt supplantée par la Courante que lui préfère Louis XIV, puis le Passepied, avant que le Menuet, s’exécutant par couple, le danseur et la danseuse étant éloignés l’un de l’autre, ne prenne à son tour l’avantage tant à la cour, qu’à la ville ou encore au théâtre, jusqu’à la Révolution
 

La Pavane est la danse noble par excellence. Dans le second quart du XVIe siècle elle remplaça à la cour la Basse-Danse, qui n’était guère qu’un défilé en musique. La Pavane était moins grave que cette dernière par le pas même, et par sa mesure qui est binaire : elle était également plus aimable, puisque dans la Basse-Danse le cavalier, de temps en temps, « dérobe discrètement une œillade à sa dame, tandis qu’à la fin de la Pavane, il lui dérobe un baiser », écrit Thoinot Arbeau dans son Orchésographie.

Malgré tout, la Pavane restait noble et majestueuse, aussi les Français lui donnèrent le nom de Grand Bal. Les gentilshommes la dansaient le chapeau sur la tête, avec la cape et l’épée ; les gens de Justice avec leurs longues robes, mortier en tête ; les Princes avec leurs grands manteaux et les Dames avec la queue de leur robe abaissée et traînante. Les gens d’Église même y prenaient part. Louis XII donna un grand bal à Milan auquel dansèrent les cardinaux de Narbonne et de Saint-Séverin.

La Pavane lors d'un bal à la cour de Henri III

La Pavane lors d’un bal à la cour de Henri III

Quand Philippe II, roi d’Espagne vint en 1562 à Trente pendant les sessions du Concile, on organisa un grand bal de cérémonie en son honneur. « Le jour fut pris, les Dames les plus qualifiées furent invitées et après un grand festin, le cardinal de Mantoue, président du Concile, ouvrit ce bal par une pavane ou le roi d’Espagne et tous les pères du Concile, dit le cardinal Palavicini, qui rapporte cette histoire, dansèrent avec autant de modestie que de dignité. » (Histoire générale de la danse, par Bonnet)

A l’Eglise même c’est une Pavane qu’on jouait lorsque les prêtres marchaient processionnellement ou lorsque entrait dans le sanctuaire le cortège de quelque jeune mariée. La véritable étymologie du nom de cette danse pourrait bien venir de ce que le cavalier, arrondissant les bras sous la cape, appuyait sur la poignée de l’épée pour relever le manteau par derrière ; la dame en marchant, arrondissait sa traîne, et cela l’un devant l’autre, ce qui donnait exactement la reproduction de la roue des paons.

Marguerite de Valois, la fameuse reine Margot, passait pour la danseuse la plus accomplie de ce temps. Brantôme parle longuement de la belle et majestueuse grâce déployée par la princesse dansant les pavanes avec son frère le duc d’Anjou, le futur Henri III. En 1576, Don Juan d’Autriche, vice-roi des Pays-Bas, était venu exprès à Paris, incognito, pour la voir danser à mi bal de la cour.

Pendant un siècle environ les dieux et les déesses des grands ballets-opéras eussent trouvé leurs entrées manquées ou incomplètes, si leurs chars n’avaient été traînés aux sons de la Pavane. Au reste elle n’était pas seulement en usage à la cour et nous voyons par les textes du temps que le bourgeois français la prisait tout. Les personnages les plus graves, les plus austères, aimaient la danse. Tallemant des Réaux raconte que la danse était une des folies du grand Sully lui-même. « Tous les soirs, jusqu’à la mort de Henri IV, un nommé La Roche, valet de chambre du Roy, jouait sur le luth les danses du temps, et M. de Sully les dansait tout seul avec je ne sais quel bonnet extravagant en tête qu’il avait d’ordinaire quand il était dans son cabinet. » (Historiettes de Tallemant des Réaux)

Louis XIV préféra à la Pavane la Courante, et à partir du XVIIe siècle, la Pavane disparut des bals de la cour. Le Passe-Pied, apparu plus tard que la Pavane eut aussi une fortune plus durable. C’est une danse légère, très vive, très rapide. « La ténacité du mouvement de passade en avant du pied, toujours le même, le gauche, qui s’avance en glissant et s’allongeant à terre comme une patte de jeune chat, la rend coquettement enjouée. » Aussi quand un auteur du XVIIIe siècle veut dépeindre Mlle Prévôt, une étoile de l’Opéra, exécutant cette danse, il écrit : « Mlle Prévôt courait le passe-pied avec élégance. »

Quand le Passe-Pied apparut à la cour, à la fin du XVIe siècle, sa mesure était binaire et légère. II venait de Bretagne, où depuis longtemps c’était une danse populaire. En 1597, Henri IV termine une longue lettre politique à Duplessis-Mornay, le pape des Huguenots, par ce post-scriptum qui devait remplir d’une joie très mitigée l’âme de son austère destinataire : « Je serai le 26 décembre à Blois, sans faillir, bien résolu d’apprendre le Passe-Pied de Bretagne. Signé : Henri » (Journal de l’Estoile)

Sous Louis XV, le Passe-Pied est encore très en faveur au bal et au théâtre, mais sa mesure a changé : elle est à trois temps. Musicalement, elle admet la syncope, ce qui la différencie de la mesure du menuet : l’air, au lieu de commencer sur le frappé de la mesure, doit le faire, dans chaque reprise, sur la dernière croche de la mesure précédente. Un Passe-Pied célèbre était celui qu’écrivit le compositeur Campra dans un grand ballet, l’Europe Galante, en 1697.

Le Menuet est sorti d’une danse populaire du Poitou, le Bransle du Poitou. Comme lui, le Menuet est à trois temps, d’un mouvement modéré, mais au lieu d’aller toujours à gauche, le Menuet change de parcours. « Que de choses dans un Menuet ! » s’écriait un danseur célèbre, Marcel. Et effectivement quand on parcourt la théorie de cette danse, les observations et les recommandations qu’on y fait sur la manière de tenir la tête, les bras, les mains, les genoux, les pieds, de soulever sa jupe, ou tenir son chapeau, on s’écrie aussi : Que de choses dans un Menuet !

Rappelez-vous la jolie scène du Bourgeois Gentilhomme, où M. Jourdain répète le menuet avec son maître à danser. Celui-ci chante un air et, de temps à autre, s’interrompt pour rectifier une attitude : « ...La, la, la, la, la, en cadence, s’il vous plaît ;la, la, la, la, la jambe droite, la, la, la, ne remuez bas tant les épaules, la, la, la, la, la, vos deux bras sont estropiés, la, la, la, haussez la tête, tournez la pointe du pied en dehors, la, la, la, dressez votre corps... ».

Le Menuet. Peinture de Giandomenico Tiepolo

Le Menuet. Peinture de Giandomenico Tiepolo

Le Menuet eut une égale fortune à la cour, à la ville et au théâtre. C’est la danse officielle aux lieu et place de la Pavane. A tous les bals de la Cour il y a un Menuet. L’auteur d’une histoire de la danse nous a laissé du bal qui eut lieu en l’honneur des noces du duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, une exacte description chorégraphique. Le spectacle est pour les invités, car avant qu’ils puissent danser eux-mêmes, il faut que tous les princes du sang aient séparément exécuté leur pas particulier. « Monsieur et Madame de Bourgogne ouvrirent le bal par une Courante ; ensuite Madame de Bourgogne prend le roi d’Angleterre pour danser : lui, la reine d’Angleterre : elle, le feu roi Louis XIV, qui prend Madame de Bourgogne. Elle prend Monseigneur le Dauphin. Lui invite Madame la duchesse d’Orléans, qui prend le duc de Berry », et ainsi de suite, pour les d’Orléans, les Condé, les Conti.

« M. le duc de Chartres, aujourd’hui Régent, y dansa le Menuet de si bonne grâce avec Madame la princesse de Conti, qu’ils s’attirèrent l’admiration de toute la Cour... Depuis ce magnifique bal, ajoute avec mélancolie l’écrivain, les danses nobles et sérieuses se sont abolies d’année en année : à peine a-t-on conservé la Courante et le Menuet, les jeunes gens de la Cour ayant substitué au bon le plaisir de la nouveauté et introduit des danses baladines comme la Jalousie, le Cotillon, les Manches vertes, les Rats, la Cabarretière, la Testard, le Rémouleur. » (Histoire de la danse, par Bonnet)

Quoi qu’en ait ainsi écrit Compan, le Menuet persista jusqu’à la Révolution. Marie-Antoinette dansait merveilleusement un arrangement fait par Grétry sur son ballet de Céphale et Procris, et qui garda le nom de Menuet de la Reine. Au théâtre, le Menuet était, s’il est possible, encore plus en faveur qu’à la cour. Lulli, Exaudet, Fischer en écrivirent beaucoup. On connaît celui que Mozart a placé dans le premier finale de Don Juan. Grétry en écrivit aussi. Le plus célèbre est celui de la Dansomanie. Le Menuet était la pierre de touche d’un bon danseur. Le grand Vestris y était superbe. Pour les danseuses, citons ce madrigal de Voltaire, voulant ménager et la Camargo et sa rivale, Mademoiselle Sallé :

Ah, Camargo, que vous êtes brillante,
Mais que Sallé, grands dieux, est ravissante !
Que vos pas sont légers, et que les sons sont doux ;
Elle est inimitable et vous êtes nouvelle.
Les Nymphes sautent comme vous,
Mais les Grâces dansent comme elle.

La Gavotte, originaire du pays de Gap, est la première danse grave dans laquelle, au lieu de glisser ou marcher des pas, les danseurs sautent. L’air est à deux temps, d’un mouvement modéré, coupé en deux reprises. Très ancienne comme danse populaire, la Gavotte fut d’abord exécutée au théâtre, plus tard seulement on la dansa à la ville. Elle subit de très nombreux changements et au commencement de notre siècle la Gavotte devint une sorte de Menuet, plus vif que le véritable.

Les Gavottes les plus célèbres au théâtre furent celles d’Armide, d’Orphée, de Gluck ; et surtout celle de Panurge, de Grétry. La Gavotte était encore très en honneur vers 1800. Il y avait à cette époque un négociant, M. Trénis, qui jouissait pour cette danse d’une réputation presque européenne : avec cela fat et suffisant comme il convient.

La duchesse d’Abrantès rapporte dans ses mémoires une curieuse anecdote à ce propos. Un jour, Trénis se trouvait à un grand bal chez un général. Bonaparte, alors premier consul, causait avec Talleyrand, lorsqu’il entend Trénis soutenir avec le maître de la maison un de ces paradoxes chorégraphiques qui lui étaient habituels. Trénis était pour lui un original qu’il ne comprenait pas, bien qu’il l’étonnât beaucoup : il fit signe au général de continuer de faire causer Trénis :

« Et comment êtes-vous avec M. de Rastignac ? (C’était un autre original et aussi célèbre danseur que Trénis). — Mais, répond celui-ci, aussi bien que deux hommes de talent comme nous peuvent être ensemble... Sa danse à lui est vive et vigoureuse ; il a l’avantage sur moi dans les 8 premières mesures de la Gavotte de Panurge. Oh pour cela, il n’y a pas matière à discussion ! Mais aussi dans les jetés... je le foudroie ! En général, ajoute Trénis avec un sérieux imperturbable, il m’écrase dans le jarret, mais je l’étouffe dans le moelleux ».

Le premier consul ouvrait des yeux et des oreilles inaccoutumées à entendre débiter de semblables rêveries. « C’est prodigieux, disait-il, cet homme est beaucoup plus insensé que bien des gens enfermés à Charenton ! »

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