LA FRANCE PITTORESQUE
19 septembre 1783 : le ballon
d’air chaud des frères Montgolfier
s’élève à Versailles
(D’après « L’art de voyager dans les airs, ou les ballons », paru en 1784)
Publié le vendredi 19 septembre 2014, par Redaction
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C’est en présence de curieux accourus en nombre, de la famille royale et de la Cour, que le 19 septembre 1783, les frères Montgolfier donnent à Versailles le spectacle de l’ascension d’un ballon à air chaud : d’une capacité de 1000 m3, il s’élève bientôt à 600 mètres et parcourt 3,5 kilomètres, avec à son bord, dans un simple panier suspendu en osier, les trois premiers passagers de l’espace : un mouton, un coq et un canard, qui supportent tous le voyage sans encombre
 

Le jour de l’expérience que Jacques-Etienne Montgolfier devait faire à Versailles suivant ses procédés ayant été fixé au 19 septembre, il commença dès le dimanche 14 à construire une machine aérostatique, en toile sorte et d’un tissu serré. Rien ne fut épargné, l’on travailla nuit et jour, et le jeudi 18, la machine fut entièrement finie, peinte et décorée : le soir même on en fit l’essai en présence de MM. les Commissaires de l’Académie qu’on eut l’attention d’y inviter ; elle réussit très bien.

Expérience du ballon des frères Montgolfier à Versailles le 19 septembre 1783

Expérience du ballon des frères Montgolfier
à Versailles le 19 septembre 1783

Sa forme était celle d’une tente de 60 pieds de hauteur sur 40 de diamètre, elle était peinte à fond d’azur, avec son pavillon et tous ses ornements en couleur d’or. Le lendemain 19, elle fut établie dans la grande cour du château de Versailles, sur un théâtre octogone qui correspondait à l’attirail et aux cordages tendus pour la manœuvrer. Cette espèce d’échafaud, recouvert et entouré de toiles de toutes parts, avait dans le milieu une ouverture de plus de quinze pieds de diamètre, autour de laquelle on pouvait circuler au moyen d’une banquette destinée à ceux qui faisaient le service de la machine. Une garde nombreuse décrivait une double enceinte autour de ce vaste théâtre.

Le dôme de la machine était déprimé, et portait horizontalement sur la grande ouverture de l’échafaud à laquelle il servait de voûte ; le reste des toiles était abattu, et se repliait circulairement sur les banquettes ; de sorte qu’en cet état, la machine n’avait aucune espèce d’apparence, et ressemblait à un amas de toiles de couleur qu’on aurait entassées sans ordre. Le dessous de l’échafaud était consacré pour les opérations propres à produire la vapeur. C’était sous la grande ouverture, recouverte par le dôme de la machine, que devait se faire ce travail.

Au milieu et à terre était un réchaud de fer à claire voie, de quatre pieds de hauteur, sur trois de diamètre, fait pour recevoir les matières combustibles. Un entourage en forte toile, peinte et de forme circulaire, adhérant à la base du ballon, et descendant par le trou jusque sur le pavé, pouvait être considéré comme un vaste entonnoir, comme une espèce de cheminée destinée à contenir les vapeurs, et à les conduire dans l’intérieur de la machine ; de sorte que les personnes qui devaient diriger le feu se trouvaient placées par ce moyen sous le ballon même ; elles avaient à leur portée des provisions de paille et de laine hachée pour produire la flamme, et une cage d’osier contenant un mouton, un coq et un canard ; tous les autres agrets nécessaires pour l’expérience étaient auprès d’eux.

Ces détails sont trop instructifs pour être négligés. Ils démontrent d’ailleurs combien cette expérience exigeait de soins et de combinaisons. Il est vrai que M. de Montgolfier trouva toutes les facilités et tous les moyens qu’il pouvait désirer.

A dix heures du matin la route de Paris à Versailles était couverte de voitures ; l’on arrivait en foule de toutes parts : et à midi les avenues, les cours du château, les fenêtres et même les combles, étaient garnis de spectateurs. Tout ce qu’il y a de plus grand, de plus illustre et de plus savant dans la nation, semblait s’être réuni comme de concert pour rendre un hommage solennel aux sciences, sous les yeux d’une Cour auguste qui les protège et les encourage.

Ce fut dans ce moment et au milieu de ce concours immense de citoyens de tout état, que le roi, la reine et la famille royale entrèrent dans l’enceinte, venant jusque sous la machine même pour en examiner les détails et se faire rendre un compte exact de tous les préparatifs de cette belle expérience. A une heure moins quatre minutes, le bruit d’une boîte annonça qu’on allait remplir la Machine ; on la voit presque aussitôt s’élever, se gonfler et déployer avec rapidité les plis et replis dont elle est composée ; elle se développe en entier.

La forme plaît à l’œil, sa capacité imposante étonne : elle atteint déjà jusqu’au plus haut des mâts. Une autre boîte avertit qu’elle est prête à-partir, et à la troisième décharge les cordes sont coupées, et on la voit s’élever pompeusement dans l’air, entraînant avec elle l’attirail et la cage dans laquelle étaient renfermés les animaux. Son volume imposant et sa marche majestueuse fit naître dans tous les spectateurs une espèce d’admiration silencieuse.

La machine s’éleva d’abord à une grande hauteur, en décrivant une ligne inclinée à l’horizon que le vent de sud la força de prendre ; elle parut rester ensuite quelques secondes en station, et produisit alors le plus bel effet. Sa marche horizontale dura 27 secondes, et ensuite elle commença à décliner plus sensiblement. Enfin elle descendit lentement dans le bois de Vaucresson, à 1800 toises (3500 m) du point d’où elle avait été enlevée, au lieu appelé le Carrefour Maréchal, près du chemin aux Bœufs. L’on ne resta que onze minutes pour la remplir, et elle se soutint huit minutes en l’air.

Jacques-Etienne Montgolfier

Jacques-Etienne Montgolfier

Dans l’expérience d’Annonay, la machine dont MM. de Montgolfier firent usage, s’éleva à une plus grande hauteur, puisqu’elle parvint au moins à mille toises (1950 m) ; cependant elle n’était pas à beaucoup près d’une construction aussi régulière : il y eut donc une cause qui s’opposa à l’ascension de celle-ci. Elle offrit à la vérité un superbe spectacle, mais elle ne parvint qu’à 300 toises (585 m) de hauteur. Cette cause qui ne fut connue que de quelques personnes placées très près de la machine, ne fut pas ignorée de ceux qui la manœuvraient.

Le coup de vent qui frappa sur le ballon, dans le moment où il présentait à l’air une si vaste surface, obligea tous ceux qui étaient chargés d’en faire le service, de le retenir avec effort ; cette force jointe à celle du vent et à la tendance qu’avait la machine à s’enlever, occasionnèrent deux déchirures de sept pieds d’ouverture sur son sommet et dans une partie où les toiles avaient été cousues dans un mauvais sens. Il n’était plus temps d’y parer, dans une expérience qui ne pouvait souffrir aucun retard : l’on eut seulement attention de développer alors une plus grande masse d’air, et la machine n’en partit pas avec moins de rapidité, sans être dérangée en rien par le poids qu’elle entraînait.

Les deux ouvertures supérieures occasionnant l’évaporation de l’air intérieur, la force d’ascension dut nécessairement s’affaiblir par le mélange de l’air atmosphérique ; il en résulta pendant quelques moments un équilibre parfait, et la machine qui ne montait ni ne descendait alors, fut très belle à voir, et fit dans cet état de station, le plus grand plaisir aux spectateurs ; mais à mesure que la vapeur se dissipait, le ballon descendait lentement du côté du bois de Vaucresson, et d’une manière si tranquille, que l’on comptait alors que, si elle eût porté des hommes, ils n’auraient couru aucun danger.

Il était développé sur la pelouse, un seul de ses côtés portait sur un petit chêne, dont il faisait à peine ployer les branches. Deux garde-chasse, qui se trouvèrent à dix pas du lieu où il était tombé, assurèrent qu’il était descendu avec une lenteur surprenante, en se repliant doucement sur lui-même, et dirent qu’un instant avant que le ballon eût touché terre, il passa au-dessus d’une grande meule de bois, et que comme la corde qui tenait la cage suspendue était très longue, elle toucha contre les bois et se rompit, sans que la cage, le mouton et les autres animaux en eussent éprouvé le moindre dérangement. Il faut donc absolument rejeter le récit qui annonça que le coq s’était rompu la tête ; on le trouva en bon état, et s’il avait le dessus de l’aile droite écorché, cet accident n’était du qu’à un coup de pied du mouton.

Cette belle machine, en toile de fil et de coton, était peinte en dehors et en dedans à la détrempe ; l’on avait mêlé de la terre d’alun dans la couleur de l’intérieur, comme très propre à résister à la plus forte chaleur. Son poids était de 7 à 800 livres (320 à 360 kg), et elle pouvait en outre porter un poids de 1200 livres (540 kg). Quatre-vingt livres de paille et cinq livres de laine hachée suffirent pour produire les 37500 pieds cubes (1062 m3) d’air dilaté ; et sans les deux déchirures de la partie supérieure, il n’eût fallu que cinquante livres de paille, ainsi qu’on l’avait éprouvé la veille.

M. de Montgolfïer, qui avait eu l’honneur de présenter au roi, avant l’expérience, une note par laquelle il annonçait que la machine se soutiendrait environ 20 minutes en l’air, et qu’elle parcourrait un espace d’environ 2000 toises (3900 m), s’était mis par-là à l’abri de toute critique. Un accident qu’il était impossible de prévoir, surtout lorsqu’on voudra faire attention que la machine avait été construite en quatre jours, l’empêcha d’avoir son effet entier ; mais elle resta cependant huit minutes en l’air, et parcourut un espace de 1700 toises. Les applaudissements et l’accueil honorable que reçut à ce sujet M. de Montgolfier, suffisent pour démontrer que cette belle expérience causa autant d’étonnement que de satisfaction.

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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