LA FRANCE PITTORESQUE
Poste (La) de l’avenir :
projet d’acheminement du courrier
par gares aériennes en 1902
(Extrait de « Le Petit Parisien », paru en 1902)
Publié le dimanche 12 mars 2017, par LA RÉDACTION
Imprimer cet article
Au tout début du XXe siècle et cependant que l’émerveillement suscité par l’électricité demeure, Le Petit Parisien, retraçant la lente évolution des techniques d’acheminement du courrier, tente d’imaginer quelles voies rapides emprunteront dans un avenir proche colis et missives : l’hypothèse de fils d’acier aériens supportant des wagonnets évoluant à 400 kilomètres par heure semble alors crédible...
 

Notre âge est celui des changements continus et des inventions successives, avance Le Petit Parisien en 1902. La science n’arrête jamais ses efforts, l’esprit humain rêve de conquêtes indéfinies. A peine une découverte est-elle entrée dans le domaine de l’application pratique qu’une autre surgit, la pousse, la relègue au rang des choses connues et vulgarisées, et s’impose au premier plan de l’actualité.

La télégraphie sans fil, expérimentée en cent lieux à la fois, organisée simultanément en Angleterre, en Amérique et jusqu’au lointain Japon, était hier encore une utopie. L’étonnement qu’elle avait de prime abord suscité s’est évanoui maintenant c’est de la poste électrique que les savants et les inventeurs nous entretiennent, et peut-être demain nos lettres, dont les retards nous donnent tant d’ennuis, courront-elles à traders la France et l’Europe à des vitesses invraisemblables.

Il y avait en vérité de longues années que le système des postes ne s’était point modifié. Non qu’on n’ait essayé de procurer quelques satisfactions au public qui réclame toujours plus de rapidité et plus d’exactitude : au contraire, de multiples services sans cesse élargis se sont créés à côté du transport des missives qui fut le premier objectif de l’administration. Mais depuis chez 1844, chez nous, nos lettres étaient véhiculées par voie ferrée. Pendant plus d’un demi-siècle, aucun changement ne s’était réalisé. A notre époque de vertigineuse évolution, pareille stabilité peut être taxée de routine. La poste électrique viendrait-elle rompre le charme ?

Avant de regarder l’avenir, tournons-nous vers le passé. Plaignons une fois de plus nos ancêtres qui, eux, n’ont même pas connu les chemins de fer, et qui n’avaient pas la faculté d’envoyer des compliments de jour de l’An, en quinze heures à Marseille, ou en neuf heures à Bordeaux. Quelle complication d’existence avec la méthode en vigueur il y a quelques siècles, ou même il y a moins d’un siècle, lorsqu’une invitation à un mariage était confiée à la lourde diligence ou au courrier royal ! Comme il fallait calculer ses dates et examiner les horaires, nécessairement erronés, pour faire parvenir en temps utile un billet à destination ! Encore les contemporains de Charles IX étaient-ils favorisés, car avant le XVe siècle, la poste pour l’usage des particuliers était à peu près inconnue.

Nos aïeux les Gaulois, s’il leur plaisait d’écrire, étaient tenus d’être leurs propres facteurs. Jules César, après la conquête de notre pays, avait bien établi avec Rome un système de relais qui lui permettait d’expédier un message en quatre semaines de la pointe de l’Armorique jusqu’à la capitale de la République, mais il s’en réservait l’usage. Il faut ajouter que les contemporains de Vercingétorix n’éprouvaient guère le besoin d’échanger leurs impressions par lettre ; à peine quelques chefs communiquaient-ils avec d’autres chefs, mais alors des soldats portaient les ordres.

L’habitude d’écrire, soit pour assurer des transactions commerciales, soit pour demander ou prendre des nouvelles, soit simplement pour avoir le plaisir de manier la plume et d’arrondir des phrases, est née à une époque très récente. Elle est aussi un produit de notre civilisation et les explorateurs n’ont jamais relevé ni dans l’Afrique centrale, ni en Papouasie, la présence d’une administration postale organisée.

Les sujets de saint Louis s’arrangeaient encore tant bien que mal pour communiquer à travers les provinces, on profitait d’une occasion qui était d’ordinaire assez rare. L’Université de Paris, qui attirait à elle des écoliers de province, se chargea au XIIIe siècle de faire parvenir leurs messages à leurs parents et ne tarda pas à étendre son service à d’autres particuliers. Louis XI créa pour la première fois une poste d’Etat, moins pour être utile à ses sujets que pour pouvoir examiner à loisir leurs correspondances. Il fut en effet l’inventeur du cabinet noir.

Dès lors jusqu’à la Révolution, peu d’innovations furent introduites. Selon les pratiques du temps, l’Etat consentait à un traitant, c’est-à-dire à un financier moyennant redevance, la concession de cette administration spéciale. Elle n’était pas encore très développée à la veille de 1789, puisqu’en 1778 la petite poste de Paris se contentait de 9 bureaux et de 117 facteurs. Nos ancêtres étaient donc peu soucieux de noircir des pages. Que les temps sont changés !

Le transport pneumatique ou le transport électrique contrasteront singulièrement avec nos usages présents. Il y aura aussi loin du wagon postal actuel au wagonnet sur câble de demain que de nos rapides voitures sur rails à la lourde et solennelle patache du siècle dernier.

L’envoi des messages par tube pneumatique n’a rien qui doive stupéfier, puisqu’il est déjà pratiqué dans l’enceinte de la capitale. Il ne s’agirait que de le généraliser pour toute la France, en installant une canalisation le long des voies ferrées. L’administration a déjà été saisie de propositions en ce sens et leurs auteurs croyaient assurer un service de 240 kilomètres à l’heure. Ce serait un magnifique résultat, puisqu’il suffirait de soixante minutes pour adresser une lettre à Lille et à un peu plus de deux heures pour l’expédier à Lyon. Seulement la valeur du système n’a jamais été éprouvée et nul n’a pu jusqu’ici indiquer avec précision son coût.

Le transport pneumatique est, au reste, primé en actualité maintenant par le transport électrique. L’électricité qui, depuis dix ans, triomphe partout, qui nous éclaire, qui nous distribue la force à domicile, et qui éveille à la vie industrielle les gorges les plus reculées de nos Alpes dauphinoises, l’électricité enfin qui meut nos trains de voyageurs révolutionnerait-elle notre vieille poste ?

Des Français, des Américains, et en dernier lieu des Italiens ont déclaré que rien n’était plus aisé que de lui confier nos lettres et même nos petits colis. En Angleterre, et dans la péninsule, le principe est soumis à des études pratiques ; notre sous-secrétariat d’Etat n’est pas non plus étranger à la question ; il s’en préoccupe et il a raison parce qu’aucune invention, en ce siècle de découvertes, ne doit être écartée de prime abord, et que celle-ci se justifie très aisément.

A quinze mètres au-dessus du sol, on tendrait une sorte de voie en fils d’aciers, portée par des poteaux de distance en distance. Sur elle circuleraient des wagonnets qui contiendraient non seulement des lettres mais même des parquets de faible poids. On commencerait par relier les grands centres, puis sur ces artères de premier ordre viendraient s’embrancher des lignes secondaires qui détacheraient à leur tour des rameaux dans toutes les directions.

Chaque chef-lieu, et plus tard chaque commune aurait ainsi sa gare postale, juchée en l’air et c’est là que s’opérerait l’expédition ou que s’arrêteraient les convois minuscules. De là encore partiraient des voies urbaines desservant les multiples boîtes aux lettres qui se videraient automatiquement. Ce ne sont ici que des indications à grands traits, car on devine qu’en réalité le mécanisme serait des plus complexes.

Les inventeurs espèrent obtenir des vitesses de 300 ou 400 kilomètres à l’heure. Autrement dit une missive traverserait la France de Dunkerque à Marseille en trois ou quatre heures, et par ailleurs les courriers pourraient être indéfiniment multipliés. Le plan est superbe et il n’est personne qui demeure insensible à sa beauté. En théorie, il est acceptable, mais en pratique peut-il fonctionner ?

Le grand reproche qu’on lui adressera sera d’être très onéreux, car il nécessitera la pose d’innombrables lignes d’acier qui se croiseront et s’entrecroiseront dans le ciel. D’après les évaluations les plus modestes, pour doubler toutes nos voies ferrées d’un réseau électrique, il ne faudrait pas dépenser moins de deux cents millions.

En outre, il sera toujours à redouter, en dépit de toutes les précautions, que des collisions de trains postaux ne se produisent dans les airs, au grand effroi des passants qui risqueraient de recevoir les colis sur la tête. Enfin les lettres chargées seront-elles bien à l’abri des voleurs, et les cambrioleurs ne parviendront-ils pas à nous donner une preuve nouvelle de leur ingéniosité en arrêtant — sans escopettes au poing, il est vrai —, les mandats lancés à cent lieues à l’heure ? Il faudra à tout le moins une police spéciale, pour prévenir tout danger.

Ce sont là des considérations qui ne sont pas dénuées d’intérêt, mais aucune d’elles ne constitue non plus une objection irréfutable. Il n’est point d’invention qui n’ait fourni de bonnes raisons aux humoristes, et pourtant les humoristes n’ont jamais réussi à écarter une innovation utile.

La poste électrique, ou pneumatique peu importe, aérienne ou souterraine mérite qu’on en étudie la possibilité de fait. Et le jour où nos lettres courront sur leurs câbles ou dans leurs tubes quatre ou cinq fois plus vite que nos express les plus tumultueux, il nous restera à envier leur sort et à réclamer l’égalité de traitement.

Copyright © E-PROD
Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

Imprimer cet article

LA FRANCE PITTORESQUE