LA FRANCE PITTORESQUE
Protestations déclenchées par une motion
substituant le tutoiement au vouvoiement
sous la Révolution française
(D’après « La Lanterne magique », paru en 1833)
Publié le lundi 10 avril 2017, par LA RÉDACTION
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Ce fut à la section du Panthéon que fut faite pour la première fois la motion de remplacer le vous aristocratique et cérémonieux par le tu fraternel et sans façon.
 

Cette motion fut accueillie avec transport, et des députations furent envoyées à toutes les autres sections pour leur soumettre cette décision nouvelle.

Une de ces députations, qui avait pour chef un ex-professeur du collège Louis le Grand, se présenta à l’assemblée de la section de Bondi. Les artisans et les femmes de la halle qui y siégeaient, adoptèrent avec un tel enthousiasme le tutoiement général que, sur la proposition d’une honorable harengère, il fut décrété que l’orateur recevrait l’accolade, non seulement du président, mais de tous les citoyens et de toutes les citoyennes de la section.

Sans-culotte parisien
Sans-culotte parisien

Noirci par les charbonniers, blanchi par les fariniers, les joues barbouillées de tabac par les aimables tricoteuses, pressé, tiré par tout le monde, le professeur parvint enfin à gagner la porte, et dans l’ivresse de son triomphe, il ne s’aperçut pas même qu’il avait perdu un morceau de sa culotte et les deux pans de son habit.

Arrivé à la section des Filles-Saint-Thomas, il monte à la tribune : « Citoyens, dit-il, je viens au nom de la section du Panthéon vous proposer de remplacer le vous monarchique par le tu républicain. » Mais au lieu de l’approbation à laquelle il s’attendait, un long murmure s’élève, et l’un des bons bourgeois de cette section s’écrie : « La proposition que vous venez d’entendre ne peut avoir été faite que par un manant qui vient se moquer de nous : pour lui apprendre la politesse, je propose de mettre à la porte le préopinant. »

« Adopté, adopté », s’écrie-t-on de toutes parts, et déjà le professeur, saisi par une dizaine de gros gaillards, voyait même ouvrir la fenêtre, lorsqu’il obtint à grand’ peine un moment de silence : « Citoyens, dit-il, je partage fortement votre opinion sur le tutoiement, et j’ai avec tant d’insistance combattu cette proposition, que c’est pour me punir qu’on m’a chargé de vous la communiquer. »

Ces paroles calmèrent un peu l’effervescence générale ; cependant le malencontreux orateur ne put sortir sans être reconduit d’une manière assez vive par ceux que sa proposition fraternelle avait mécontentés.

Un pareil traitement produisit une exaltation toute révolutionnaire dans la tête du pauvre député, d’autant plus que dans ce brusque adieu il avait à peu près achevé de perdre le reste de son vêtement intime : grâce aux modérés de la section des Filles-Saint-Thomas, il se trouva donc tout à fait sans-culotte, et fut un des plus ardents à faire triompher la proposition du tutoiement qui plus tard fut formellement décrété.

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