LA FRANCE PITTORESQUE
Il ne faut pas vendre la peau
de l’ours avant de l’avoir tué
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Publié le vendredi 7 avril 2017, par LA RÉDACTION
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Ne pas se flatter trop tôt d’un succès incertain, ni disposer d’une chose avant de la posséder
 

On ne doit pas compter sur le résultat d’une affaire avant que celle-ci ne soit terminée. Il y a un proverbe turc qui dit à peu près la même chose : On ne vend pas le poisson qui est encore dans la mer.

L’empereur Frédéric III fit l’application de ce proverbe, lorsque le duc de Bourgogne lui proposa de partager les états de Louis XI, roi de France, dont la conquête n’était encore qu’à l’état de projet.

Que de gens prennent des engagements au-dessus de leurs moyens, comme ces deux chasseurs de La Fontaine et ne retirent que du ridicule de leurs propos inconsidérés. C’est cette fable qui se trouva dans le livre V, intitulée l’Ours et les deux Compagnons, qui a donné naissance à notre proverbe. En voici les premiers vers :

Deux compagnons pressés d’argent
A leur fourreur voisin vendirent
la peau d’un ours encore vivant.
Mais qu’ils tueraient bientôt, du moins à ce qu’ils dirent.

Ils se rendent donc dans la forêt, pour accomplir leur dessein ; mais leur ardeur ne dura pas longtemps. Saisis de frayeur à l’approche de l’animal, l’un grimpe au faîte d’un arbre, l’autre se couche par terre et fait le mort. L’ours arrive à pas lents, et, voyant ce corps étendu, le retourne et le flaire en tous sens :

C’est, dit-il un cadavre, ôtons-nous, car il sent.

Puis, il retourne dans sa forêt. Celui des deux compagnons qui était sur l’arbre en descend et s’adressant à son camarade :

Mais que t’a-t-il dit à l’oreille ?
Il m’a dit qu’il ne faut jamais
vendre la peau de l’ours qu’on ne l’ait mis par terre.

L’apologue de La Fontaine a été tiré des Mémoires de Philippe de Commines, historien du XVe. Voici ce passage en vieux français de cette époque :

« Auprès d’une ville d’Allemagne y avoit (avait) un grand ours qui faisait beaucoup de mal. Trois compagnons de la dicte (dite) ville qui hantoient les tavernes, vindrent (vinrent) à un tavernier, à qui ils devoient, prier qu’il leur accreust (accorda) encore un escot (écot) et qu’avant deux jours le payeroyent (paieraient) du tout : car ils prendroyent (prendraient) cet ours qui faisoit tant de mal et dont la peau valoit beaucoup d’argent, sans les présents qui leur seroyent (seraient) faits des bonnes gens.

« Le dict (dit) hôte accomplit leur demande et quand ils eurent disné, ils allèrent au lieu ou hantoit cest ours et comme ils approchèrent de la caverne, ils le trouvèrent plus près d’eulx (eux) qu’ils ne pensoyent (pensaient) ; ils eurent paour (peur), si se mirent en fuite. L’un gaigna (gagna) un arbre, l’autre fuit vers la ville : le tiers (troisième), l’ours le print (prit) et le foula fort soubs (sous) lui en lui approchant le museau fort près de l’oreille. Le pauvre homme estoit (était) couché tout plat contre terre et faisoit le mort.

« Or ceste beste (cette bête) quand elle veoit qu’il ne se remue plus elle le laisse là cuidant (croyant) qu’il soit mort et ainsi le dict (dit) ours laissa le pauvre homme sans lui avoir fait guères de mal et se retira en sa caverne et quand le pauure (pauvre) homme se veit (vit) délivré, il se leva tirant (se dirigeant) vers la ville. Son compagnon qui estoit (était) sur l’arbre ayant veu (vu) ce mystère, descend, court et crie après l’autre qui estoit devant, qu’il attendist, lequel se retourna et l’attendist. Quand ils furent joincts (joints), celui qui estoit dessus l’arbre demanda à son compagnon par serment ce que l’ours lui avait dit en conseil, que si longtemps lui avoit tenu le museau vers l’oreille ; à quoi son compagnon lui respondit : Il me disoit que jamais je ne marchandasse de la peau de l’ours jusques à ce que la beste fust morte. »

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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