LA FRANCE PITTORESQUE
Légendes des dragons de vertu
se préservant des entreprises
brutales des séducteurs
(D’après « Superstitions et survivances » (tomes 3 et 4), parus en 1896)
Publié le vendredi 20 mai 2011, par LA RÉDACTION
Imprimer cet article
Dans l’histoire de la Provence, mais également de quelques autres anciennes provinces de France, il est des aventures sensationnelles de filles et de femmes accomplissant les choses les plus extraordinaires pour sauvegarder leur vertu ; et qui purent, ainsi, échapper, parfois, aux entreprises brutales des séducteurs, en la personne des Sarrasins, de simples visiteurs d’un couvent, ou encore de François Ier lui-même...
 

Voici quelques-unes de ces légendes, consignées par Laurent Béranger-Féraud à la fin du XIXe siècle, qui nous explique par ailleurs que les conteurs modernes, comme les hagiographes du Moyen Age, n’ont fait, en réalité, que répéter des légendes qui avaient cours dans l’Antiquité. Nous trouvons, en effet, dans l’histoire écrite ou orale, dans la mythologie, en un mot, dans les croyances populaires de tous les pays, des aventures aussi remarquables sous le rapport du nombre comme de la variété.

La légende de sainte Eusébie
Le dictionnaire d’hagiographie de Migne (tome I) prétend qu’Eusébie, vierge et martyre de Marseille, était abbesse du monastère de Saint-Cyr, fondé par le célèbre Cassien, près de cette ville ; lorsque les Sarrasins, ayant pénétré en France, sous la conduite d’Abdérame et voyant que les barbares approchaient, elle détermina ses religieuses au nombre de quarante, à se défigurer le visage afin de conserver leur chasteté par un expédient héroïque dont elle fut la première à donner l’exemple. Elle se coupa elle-même le nez, et toutes firent la même chose.

Les Sarrasins étant arrivés, enfoncèrent les portes du monastère ; et, saisis d’horreur à la vue d’un spectacle aussi hideux, ils massacrèrent les saintes épouses de Jésus-Christ, qui obtinrent ainsi la double couronne de la chasteté et du martyre (le 23 octobre 731). Cette sainte Eusébie, qui eut le courage de se couper ainsi le nez, et qui décida ses quarante compagnes à en faire autant, n’a pas eu, semble-t-il, une grande réputation dans le monde chrétien ; car on ne la trouve pas, même indiquée, dans le Martyrologue de Simon Martin ; ce qui nous porte à penser que jusqu’au XVIIe siècle, cette légende était purement locale.

Remarquons, par ailleurs, que le monastère de Sainte-Eusébie était, d’après le dictionnaire de Migne, à Saint-Cyr, et qu’à une douzaine de kilomètres de là, à peine, il y a la petite ville de Sanary, longtemps appelée Saint-Nazaire, et placée sous le patronage d’un saint qui a le nez coupé. Dans le dictionnaire de Migne, il n’est pas question de cette amputation dans le martyre des divers saints Nazaires qu’honore l’Église. Nous pouvons être alors portés à penser que la donnée de cette mutilation a frappé les habitants de la contrée, plus ou moins longtemps avant l’ère chrétienne ; et que, lors de l’établissement du christianisme, elle en a subi l’influence d’une manière différente, suivant les localités. Quand il s’est agi d’un saint masculin, on lui a fait perdre le nez comme persécution de sa foi. Quand il s’est agi d’une sainte, on lui a fait avoir le courage de s’amputer elle-même, pour conserver sa chasteté.

Les Cassianites de la vallée de l’Huveaune
Les religieuses Cassianites de l’ordre de saint Cyriaque qui habitaient sur les bords de l’Huveaune, firent comme Eusébie et ses compagnes, d’après une vieille légende. C’est encore aux Sarrasins que le méfait est imputé, et la légende affirme que ces barbares massacrèrent les saintes filles, sans les violer au préalable, grâce à cette amputation qu’elles avaient eu le courage de se faire.

Les béguines de la Sainte-Baume
Sur la montagne de la Sainte-Baume, dans l’est du Saint-Pilon, on voit une hauteur qui s’appelle le Baou dei Béguinos (le rocher des Béguines). La légende raconte que ce nom lui a été donné à la suite d’un miracle survenu en cet endroit.

Sainte-Baume : chapelle du Saint-Pilon

Sainte-Baume : chapelle du Saint-Pilon

Au temps où il y avait des couvents d’hommes et de femmes dans divers endroits de cette montagne, il arriva un jour que deux jeunes Béguines, aussi jolies que pures et pieuses, se promenant dans le bois, s’égarèrent, parce qu’en disant leur chapelet, elles n’avaient pas fait suffisamment attention au chemin qu’elles faisaient. Or, elles étaient arrivées ainsi, jusqu’au sommet de la montagne, lorsqu’elles furent rencontrées par deux jeunes chevaliers, en quête de bonnes fortunes.

Les deux débauchés, frappés de la beauté des Béguines, leur dirent des paroles déplacées, et bientôt, s’enhardissant, ils voulurent passer des paroles aux actes. Les deux saintes filles, effarouchées, se mirent à courir ; les jeunes gens, se piquant au jeu, les poursuivirent ; et il arriva un moment où les pauvres filles se trouvèrent acculées contre le bord du précipice, sans autre alternative que la mort ou le péché.

Elles préférèrent la mort. D’un commun accord, elles recommandèrent leur âme à sainte Magdeleine, et s’élancèrent dans le vide. Mais la sainte ne les abandonna pas ; elles furent soutenues par des anges, firent leur terrible saut, de près de trois cents mètres de hauteur, sans éprouver le moindre mal. Délivrées ainsi, miraculeusement, des obsessions des deux impies, elles rentrèrent dans leur couvent, en continuant à égrener leur chapelet.

La jeune fille de Manosque
Dans l’histoire légendaire de la Provence, il est question d’une jeune fille de Manosque qui, pour échapper aux entreprises amoureuses de François Ier, se défigura de la manière la plus cruelle. Le 17 janvier 1516, le roi arriva à Manosque, en revenant d’Italie, après la bataille de Marignan. Le premier consul de la cité, Antoine Voland, vint à sa rencontre et lui fit présenter les clefs de la ville par sa fille qui était belle à ravir.

François Ier

François Ier

Le roi friand, on le sait, de jolies filles, regarda Mademoiselle Voland d’un air qui lui fit comprendre le danger qu’elle allait courir ; aussi, arrivée chez elle, exposa-t-elle sa figure aux vapeurs du soufre enflammé et se défigura horriblement. Lorsque le roi voulut faire violence à la pauvre enfant, il fut arrêté par cette laideur et la vertueuse jeune fille sauvegarda ainsi son honneur au prix de sa beauté. Cette légende, dans laquelle se trouvent une date précise et le nom de l’héroïne, pour en imposer davantage à la crédulité, n’est, fort probablement, qu’un récit très inexact d’un fait réel de minime importance, précise Béranger-Féraud qui ajoute que peut-être on a « prêté au riche » comme dit le proverbe, car on sait combien la réputation de galanterie de François Ier est bien établie.

Le couvent de l’Almanarre
Denis et Chassinat, dans leur livre sur Hyères, racontent que les religieuses du couvent de l’Almanarre menaient, au cours du XVIIIe siècle, une vie assez joyeuse et songeaient plus au plaisir qu’au salut de leur âme. Ces dames menaient une vie toute mondaine, recevant des visites, donnant des réunions auxquelles assistait la jeunesse des deux sexes du pays. Il faut dire pourtant au rapport des contemporains, que pour respecter la règle monastique et sauver les apparences, les bonnes dames avaient recours à un singulier et tout à fait plaisant compromis.

Pour remplacer la grille derrière laquelle se tenaient parfois les religieuses, quand elles avaient à parler avec des personnes du dehors, on avait tracé sur le plancher de la salle de réception, une ligne qui la coupait en deux parties. A cheval sur cette ligne, des tables de jeu étaient placées. D’un côté se tenaient les saintes filles de Saint-Bernard, de l’autre, les visiteurs profanes, comme en deux camps séparés. Mais le Diable n’y perdait rien : les regards provocateurs, les douces pensées, les ardents désirs franchissaient de part et d’autre la ligne de séparation, de tendres sentiments s’échangeaient ; si bien que quand les religieuses furent déliées de leurs vœux et rendues à la liberté par l’Assemblée Constituante, l’une d’elle s’unit, en bon et légitime mariage, avec un des habitués les plus assidus et les plus aimables de ces agréables réunions.

L’abbaye de la Celle
La fameuse abbaye de la Celle, près de Brignoles, a fait beaucoup parler d’elle, dans son temps. Citons l’aventure mentionnée par Rabelais, de la jeune et jolie religieuse qui, ayant le défaut de trop parler, reçut de son confesseur, pour pénitence, l’ordre de garder le silence d’une manière absolue pendant un mois. Or, un godelureau profita de l’occasion pour l’assaillir ; et la sainte fille préféra subir toutes ses attaques amoureuses, plutôt que de violer son vœu de silence.

M’éri un paou clignado
En réponse à l’amputation du nez et à l’exposition du visage aux vapeurs de soufre, on oppose souvent cette aventure de la jeune fille, poursuivant devant la justice un jeune homme qui l’avait violentée. « Comment donc cela a-t-il pu se faire, lui dit le juge, vous êtes plus grande que lui ; et il est matériellement impossible qu’il ait pu réussi dans ses mauvais desseins. » Ce à quoi l’ingénue lui répondit : « M’éri un paou clignado (je m’étais un peu baissée) », pour charger davantage son agresseur, et montrer que les outrages n’avaient pas été de vains efforts tentés contre sa vertu.

Les religieuses de Fécamp
Les religieuses d’une abbaye de Fécamp firent, dit la légende normande, comme les compagnes de sainte Eusébie, de Marseille ; elles se coupèrent le nez pour échapper à la lubricité des Normands qui envahissaient leur monastère. Le dictionnaire des pèlerinages et celui d’hagiographie, de Migne, ne parlent pas de cette légende. Le premier dit, seulement, qu’à l’église de Fécamp, on conserve, entre autres reliques, celles de sainte Atre, vierge et martyre. ce nom semble être le féminin de Ater ; triste, chagrin. Il est assez naturelle qu’une sainte qui se coupait le nez ne fût pas très gaie dans ce moment. Par conséquent, nous pouvons nous interroger sur le fait qu’il ne s’agit pas, à Fécamp, comme à Saint-Cyr et à Sanary, d’une légende toute locale, christianisée avec le temps.

Les femmes de Charroux
Une légende, assez semblable aux précédentes, est rapportée pour les femmes de la petite ville de Charroux, dans le Bourbonnais. Elle dit qu’en 1568, la ville étant sur le point d’être prise par les protestants, les femmes se lacérèrent le visage, et se couvrirent le corps d’immondices, pour éloigner des vainqueurs l’idée d’abuser d’elles.

Copyright © LA FRANCE PITTORESQUE
Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

Imprimer cet article

LA FRANCE PITTORESQUE