LA FRANCE PITTORESQUE
Écriture caroline : à l’origine
de la ponctuation et de la police
Times New Roman
(Source : France 3 Hauts-de-France)
Publié le jeudi 13 avril 2023, par Redaction
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Entre le VIIIe et le IXe siècle, l’abbaye de Corbie dans la Somme joue un rôle important dans le rayonnement culturel de l’Empire carolingien. Elle contribue au développement de l’écriture caroline, ancêtre de notre écriture actuelle et de la police d’écriture Times New Roman.
 

Les points d’interrogation, les virgules et autres espacements entre les mots que nous écrivons, nous paraissent bien naturels. Pourtant, ils ont comme toute chose une origine. En l’occurrence, ils descendent de l’écriture caroline, développée au Moyen Âge à l’abbaye de Corbie dans la Somme.

Charlemagne, empereur réformateur
Au Moyen Âge, Charlemagne, roi des Francs et empereur de 768 à 814, s’engage durant son règne à unifier l’Empire, à développer les lettres et les arts et à évangéliser le plus grand nombre. Ainsi, depuis son palais d’Aix-la-Chapelle où il s’est installé en 790, l’Empereur édicte des lois — des capitulaires — et s’appuie sur les abbayes pour asseoir son pouvoir à travers tout le territoire.

Écriture mérovingienne dans le Lectionnaire de Luxeuil. Manuscrit latin n°9427 de la BnF (vers 700). L'écriture mérovingienne est difficilement lisible, les mots ne sont pas espacés
Écriture mérovingienne dans le Lectionnaire de Luxeuil. Manuscrit latin n°9427 de la BnF (vers 700).
L’écriture mérovingienne est difficilement lisible, les mots ne sont pas espacés

Dans chaque évêché, une école est créée pour instruire l’élite franque au latin, langue commune de l’administration et de l’Église dans tout l’Empire. « Il fallait que toutes les populations soient sous la même religion, il fallait que le catholicisme soit répandu le plus largement sur le territoire. Évidemment, la transmission de la religion passait par les livres », rapporte Charlotte Denoël, conservatrice en chef à la Bibliothèque nationale de France (BnF) et spécialiste des manuscrits médiévaux.

La nécessité d’une écriture lisible
Seulement, un frein subsiste à l’unification de l’Empire : il n’existe pas d’écriture unique. « À l’époque, il y avait beaucoup d’écritures différentes en circulation sur tout le territoire, d’un endroit à l’autre. Parfois, on n’arrivait pas à lire un document et ça créait des erreurs de compréhension », indique Charlotte Denoël. D’autant que l’écriture diplomatique de l’époque est très difficilement lisible : « C’était une écriture mérovingienne, très allongée. Même pour les spécialistes, elle est très difficile à déchiffrer ». L’écriture dite semi-onciale, datant de l’Antiquité, est également utilisée. Correspondant à un mélange de lettres majuscules et minuscules, elle est « très utilisée dans des livres liturgiques, bibliques. Mais elle était très calligraphique donc vraiment longue à tracer ».

En 789, Charlemagne promulgue un capitulaire nommé en latin Admonitio generalis, « une sorte de guide avec des conseils de bonnes pratiques pour son gouvernement. Il demande que l’on produise des documents de chancellerie plus lisibles », poursuit la spécialiste. Dès lors, les scribes de l’Empereur se mettent à développer une écriture lisible de tous, en se basant sur les précédentes. « Parallèlement, il y avait des mouvements dans les abbayes pour développer une écriture lisible dans les livres. Ainsi, il y a eu une convergence ».

L’abbaye de Corbie comme centre culturel européen
Dans le même temps, l’abbaye de Corbie, fondée entre 657 et 662 par la reine Mathilde, régente du royaume de France, rayonne dans toute l’Europe. « À l’époque, Corbie était un grand centre culturel », explique Michel Damagnez, président des Amis du vieux Corbie, association œuvrant à faire connaître le passé historique de la ville picarde. Le rôle principal de l’abbaye « était de mettre en valeur la région, mais aussi d’évangéliser les populations », précise-t-il. Placée sous protection royale, elle a des moyens importants et tient un rôle majeur dans le développement culturel de l’Empire, notamment grâce à l’écriture. « Corbie était un très grand centre de copistes, très tôt dès l’époque mérovingienne », ajoute Charlotte Denoël.

Bible de Maurdramne ou Livre des Maccabées (VIIIe siècle). Bibliothèques d'Amiens Métropole
Bible de Maurdramne ou Livre des Maccabées (VIIIe siècle). Bibliothèques d’Amiens Métropole

La minuscule caroline : une écriture lisible, élaborée à Corbie
C’est dans ce contexte de réformes et de rayonnement culturel que la minuscule caroline est créée. Cette nouvelle écriture se veut plus lisible et plus rapide à écrire. « La caroline présente des lettres bien détachées les unes des autres, et des mots séparés les uns des autres, contrairement aux écritures précédentes de l’époque mérovingienne. Il y a aussi des abréviations latines standards qui se sont mises en place », détaille l’experte.

« Il y a des virgules, beaucoup d’esperluettes, il y a même l’arobase ! On pense que ça vient de l’époque moderne, mais on n’a rien inventé », sourit Michel Damagnez. Pour le président des Amis du vieux Corbie, une chose est sûre : « Corbie a été le centre principal de son élaboration. La mise au point des caractères a été effectuée par les moines dans le scriptorium de l’abbaye de Corbie. Ils vont affiner l’écriture pour que tout le monde puisse comprendre les édits et les lois ».

Charlotte Denoël est quant à elle plus modérée : « Les origines de l’écriture caroline sont beaucoup discutées. On place traditionnellement la naissance de cette écriture dans l’abbaye de Corbie sous l’abbatiat d’un abbé à l’époque de Charlemagne qui s’appelle Maurdramne. Mais de fait, l’écriture caroline n’est pas née comme ça à une date précise. C’est plutôt un long processus d’élaboration et d’évolution des écritures précédentes pour aboutir à une écriture plus lisible. Quels que soient le lieu et la date où cette écriture a été mise au point, il est vrai qu’elle a été employée très tôt dans l’abbaye de Corbie ».

Dans l’objectif de faire prospérer son abbaye autant sur le point économique qu’intellectuel, Maurdramne, abbé de Corbie de 772 à 281, a effectivement fait copier de nombreux manuscrits dans cette nouvelle écriture. Son manuscrit, la Bible de Maurdramne ou Livre des Maccabées, rédigé entre 772 et 780 — soit bien avant l’Admonitio generalis de Charlemagne — est le plus vieux parchemin rédigé en minuscule caroline. C’est également sous son abbatiat qu’est mis au point un système de ponctuation — inexistant auparavant — et en particulier le point d’interrogation. « À l’époque, on l’appelait l’écriture de Maurdramne car on attribuait son invention à l’abbé », ajoute la spécialiste en manuscrits médiévaux.

L’écriture sera par la suite perfectionnée, notamment grâce à l’abbé Adalhard, cousin de Charlemagne et successeur de Maurdramne à Corbie. « Il aura la charge de diriger le scriptorium et de développer cette écriture. À l’époque, il y avait 300 moines à Corbie et 800 manuscrits à l’abbaye. Une vraie entreprise », indique Michel Damagnez. « Adalhard offrira l’écriture à son cousin Charlemagne. Elle prendra alors le nom de minuscule caroline », précise-t-il.

Un développement fulgurant
Introduite ensuite à l’abbaye de Saint-Martin-de-Tours par l’abbé Alcuin — nommé en 796 et proche conseiller de Charlemagne — la caroline atteint son apogée. Devenue écriture officielle du royaume, « elle s’est répandue comme une traînée de poudre dans tous les centres religieux de l’Empire carolingien », note Charlotte Denoël. Elle est diffusée partout via les codices, capitulaires et divers textes religieux. « Elle s’impose, elle est unanimement acceptée. Elle est diffusée très tôt en Allemagne, puis en Espagne vers le XIIe siècle ».

La police d’écriture Times New Roman descend de l’écriture caroline

À la fin du Moyen Âge, elle est concurrencée par l’écriture gothique avant de revenir en force à la Renaissance avec l’invention de l’imprimerie par Gutenberg. « Au XVe siècle, on cherchait une écriture très lisible pour les caractères d’imprimerie. Ils ont pris la caroline minuscule en pensant avoir une écriture de l’Antiquité comme modèle, mais en fait, c’était une écriture du IXe », sourit la conservatrice. Elle sert alors de modèle aux imprimeurs. « À l’heure actuelle, elle existe encore, la police de caractère Times New Roman, c’est en fait la caroline ! » affirme Michel Damagnez.

La caroline, c’est l’ancêtre de notre minuscule actuelle. « C’est l’écriture qui a duré historiquement le plus longtemps. C’est quand même une longévité exceptionnelle et elle appartient au patrimoine mondial », souligne Charlotte Denoël. D’autant qu’elle a une descendance connue : la police de caractère Times New Roman, apparue en 1932 dans le journal The Times et popularisée par Microsoft, dans son logiciel d’édition Word.

Sylvia Bouhadra
France 3 Hauts-de-France

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