LA FRANCE PITTORESQUE
Suffrage universel : triomphe de
la sottise et règne des indignes ?
(D’après « Les erreurs modernes » (Tome 2) par Dom Paul Benoît, paru en 1885)
Publié le samedi 29 avril 2017, par LA RÉDACTION
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Est-il raisonnable et juste, s’interroge en 1885 le missionnaire et essayiste Paul Benoît, qu’au jour d’une élection, alors qu’il est opportun de reconnaître le mérite, d’avoir recours à la sagesse et de tenir compte de l’expérience et des autres autorités sociales, de décréter pour l’occasion l’égalité de tous, si bien résumée par la formule un homme une voix et qui confie les clefs du pays au scélérat le plus ambitieux qui aura su berner le peuple ?
 

Dans Les erreurs modernes, ouvrage paru en 1885, Dom Paul Benoît rappelle que « le suffrage universel établi comme un principe ou un droit absolu est l’application des deux dogmes révolutionnaires de la souveraineté du peuple et de l’égalité de tous les citoyens. D’une part en effet, si le peuple est souverain, il doit régner ; mais comme le peuple, personne morale, ne peut entrer clans tout le détail du gouvernement, il ne peut diriger les affaires publiques, en général du moins que par des mandataires. D’autre part si tous les citoyens sont égaux entre eux, tous ont le droit de concourir de la même manière à l’élection des représentants du peuple.

« Dans la pure théorie révolutionnaire, le suffrage universel nomme tous les fonctionnaires, quels qu’ils soient, chefs du pouvoir exécutif, membres du pouvoir législatif, magistrats, officiers militaires ; bien plus, il intervient dans toutes les affaires importantes pour les régler directement : aucune loi importante par exemple, n’est définitive avant d’être ratifiée par le peuple assemblé en comices. »

Candidat et électeur. Dessin humoristique paru au début du XXe siècle
Candidat et électeur. Dessin humoristique paru au début du XXe siècle

Mais pour Paul Benoît, le suffrage universel est « une institution absurde. En premier lieu, il ne tient pas compte du mérite, sous ses divers aspects, c’est-à-dire de l’expérience, de la plus grande responsabilité sociale, des services rendus, de la moralité, de l’instruction de ce que l’on appelle en un mot à juste titre les autorités ou les influences sociales, de ce qui fait l’élément constitutif et nécessairement prépondérant du corps social, comme si le corps politique pouvait être conçu abstraction faite du corps social lui-même. Le suffrage du père de famille, du vieillard plein d’expérience, ne compte pas plus que celui du jeune dissipateur. Le vote d’un citoyen sans culture intellectuelle ni morale, sans responsabilité sociale, sans fortune, sans renommée, a autant de poids que celui du magistrat, de l’évêque ou du roi.

« Qu’un législateur d’aventure fasse cette loi : Toutes les pièces de monnaie qui sont en France vaudront chacune un franc ; tous crieraient à l’absurde. Des législateurs insensés ou ambitieux ont dit : Tous les bulletins de vote seront égaux ; on a applaudi et on applaudit encore. Cependant la seconde loi choque autant le bon sens que la première. »

Et Paul Benoît de rappeler que « Dieu a mis les sens principaux dans la plus petite partie du corps humain, la tête ; de même, dans le corps social, il a donné le conseil et l’intelligence au petit nombre. Il n’est pas moins insensé de donner dans la société la même influence à tous les hommes, qu’il ne le serait d’assigner dans le corps humain les fonctions de la tête à tous les membres. D’après la nature des choses, le mérite doit faire la loi au nombre, l’esprit commander à la matière, la tête gouverner le corps. Avec le suffrage universel, le nombre fait la loi au mérite, la matière l’emporte sur l’esprit, le corps préside à la tête.

« Aussi, quel est le fruit du suffrage universel ? Le règne des incapables et des indignes. Ici les faits sont plus éloquents que tous les raisonnements. Ne voit-on pas tous les jours les hommes les plus éminents et même les plus populaires échouer contre des candidats imbéciles ou ignobles ? Le suffrage universel ne porte-t-il pas dans les grands conseils de la nation des aventuriers téméraires et brouillons ?

« Un scélérat ambitieux se met à déclamer contre les abus ; il menace ses ignorants auditeurs d’un spectre imaginaire, d’une guerre, du rétablissement de la dîme, que sais-je ? il s’apitoie sur les souffrances du peuple, s’indigne de son oppression, promet de réduire les gros traitements, d’abréger le service militaire, de diminuer les impôts. Il sait au besoin se mêler aux ouvriers, serrer la main des derniers d’entre eux. Il descend à des bassesses pour se rendre populaire, et pour quelques jours il se fait, jusque dans les cabarets, le familier de ceux qu’il méprise et qu’il dédaignera dès qu’il n’aura plus à mendier leur suffrage.

« Puis souvent les sociétés secrètes dont il est l’élu gagnent à prix d’argent les journalistes et les journaux, donnent les mots d’ordre et mettent en campagne le ban et l’arrière-ban. Partout les mêmes bruits sont répandus pour le candidat favori contre le candidat adversaire. En définitive, malgré son incapacité notoire et la dépravation de ses mœurs, quoique méprisé de tous, ce candidat est élu à une énorme majorité. Le voilà sénateur ou député, peut-être chef de l’État.

« Dans ses nouvelles fonctions, il n’a aucun souci du bien public : un égoïste et un débauché peut-il penser aux autres ? Son unique préoccupation est d’accroître ses richesses et sa puissance et de se conserver la faveur des sectaires qui l’ont porté au pouvoir. Il obtient ou distribue les places à ses parents et à ses amis. Grâce à certains secrets que la conscience désavoue peut-être, mais qu’avoue la cupidité, les millions affluent chez lui. Il se consume a déjouer ou à ourdir des intrigues. Or mettez dans les assemblées publiques, mettez à la tète de l’État des hommes nommés de la sorte : vous avez le triomphe de la sottise et du vice ; tout va à l’aventure, et la nation, connue un train conduit par un mécanicien ivre, est sans cesse en danger de périr. »

Les élections. La servitude volontaire. Carte satirique du début du XXe siècle d'Eugène Petit
Les élections. La servitude volontaire. Carte satirique
de la première moitié du XXe siècle d’Eugène Petit

Plus loin, notre essayiste se demande « d’où vient ce hasard étrange ou ce mensonge perpétuel du suffrage universel ? C’est que, connue nous le rappelions plus haut, il n’est pas l’expression du corps social, mais l’expression du nombre, et de quel nombre ? On ne peut additionner raisonnablement que des quantités de même nature et de même valeur ; le suffrage universel est en contradiction formelle avec cette loi des mathématiques et du bon sens : il fait entrer en compte l’individu, abstraction faite de la valeur spéciale et essentielle au point de vue social que lui donnent ses relations avec les divers groupes qui forment la nation.

« Une nation, en effet, ainsi que nous le faisions remarquer plus haut ne se compose pas seulement d’individus, mais de groupes sociaux, de familles, de villages, de provinces, d’associations religieuses, financières, industrielles. Pour connaître ce que pense, ce que veut un peuple, il ne suffit pas d’interroger un à un chacun de ses membres ; il faut interroger les groupes. Si vous questionnez l’individu en l’isolant et en le plaçant en dehors de son groupe et du rôle qui lui appartient dans ce groupe, sa réponse, absolument dénuée des lumières qu’il ne peut recevoir qu’en se tenant à sa place et au point de vue qui lui convient, sera le plus souvent absurde ; mais les mêmes hommes, invités à se réunir et à se concerter, donneront en commun une réponse différente.

« Isolés et obligés de se prononcer sur des questions générales et complexes, ils répondent au hasard ; groupés dans les petites sociétés où la nature et les intérêts les ont réunis, ils écoutent les plus sensés et répondent avec maturité. Isolés et aveugles, ils cherchent une main qui les guide et ils sont livrés à l’influence des meneurs, spécialement aujourd’hui des francs-maçons ; rattachés à leur centre naturel, ils sont moins touchés de quelques phrases déclamatoires et réfléchissent davantage aux choses.

« Si donc vous voulez connaître la véritable pensée d’une nation, interrogez les groupes sociaux plutôt que les individus. Prenez les voix des groupes, vous saurez ce que veut le peuple sous l’influence légitime de ses guides naturels. Prenez les voix des individus, vous connaîtrez ce que dit ce même peuple sous la direction usurpée des sectaires. Le premier vote exprimera les véritables sentiments de la nation ; le second exprimera les véritables sentiments des sectaires. Ceux-ci le savent. C’est pourquoi ils s’appliquent à isoler et à désagréger, si l’on peut ainsi parler, les individus car ils n’ignorent pas que de tels hommes sont une poussière légère qu’ils font tourbillonner à leur gré. »

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