LA FRANCE PITTORESQUE
Loup, chant du coq, lion, cheval
et la colombe (Préjugés des Anciens sur le)
(D’après « Le Magasin pittoresque », paru en 1842)
Publié le lundi 6 mars 2017, par LA RÉDACTION
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LE REGARD DU LOUP
Les Anciens croyaient que lorsqu’un loup jetait les yeux sur un homme avant que celui-ci eût aperçu l’animal, l’homme perdait la voix. Pline donne cette opinion comme reçue communément en Italie. « En Italie, dit-il, le regard des loups, à ce que l’on croit, est dangereux ; il enlève la voix à l’homme qui est vu le premier. » Virgile fait allusion à cette croyance dans une de ses églogues : « La voix échappe à Moeris : les loups ont aperçu Moeris les premiers. »

C’est de là aussi qu’est dérivé le proverbe Lupus in fabula (le loup dans la conversation), qui s’est conservé parmi nous, et qui s’applique lorsque, la personne dont on parlait survenant, il se fait silence tout à coup. Cette propriété malfaisante du loup, comme il a été facile de s’en assurer bien des fois, ne lui est nullement inhérente, et dépend simplement de la frayeur ordinaire éprouvée par celui qui, à l’improviste, se voit fixé par un animal de cette espèce.

Animaux humanisés : renard, loup, poule
Animaux humanisés : renard, loup, poule

LE CHANT DU COQ ET LE LION
On s’est imaginé que le chant du coq mettait en fuite le lion. Pline le dit expressément. Il prétend même que pour se garantir des lions et des panthères, il suffit de se frotter avec du bouillon de coq, surtout quand on a eu la précaution d’y mettre de l’ail.

Il n’y aurait rien d’absurde à croire qu’il existe quelque antipathie de nature entre ces deux espèces, mais le fait ne paraît pas confirmé par l’expérience. Les lions nourris dans les ménageries ne manifestent aucune frayeur quand retentit près d’eux la voix du coq. Il est vrai qu’ils s’y sont peut-être accoutumés ; et il ne serait pas impossible que des lions habitués à la vie du désert aient pris peur en entendant pour la première fois ce cri retentissant et véritablement belliqueux. Ce serait un effet de surprise et comme un éblouissement de l’oreille.

Quoi qu’il en soit, la prétendue terreur qu’il a la vertu d’inspirer au lion est devenue un des titres de gloire de notre oiseau national. Nos ancêtres se plaisaient à le représenter debout sur un lion, et, dans cette position courageuse, entonnant aux oreilles de son ennemi humilié sa triomphante fanfare. Cette image s’est perpétuée jusqu’à nous, et le Coq hardi est encore, dans quelques-unes de nos provinces, une des enseignes ordinaires des cabarets et des auberges. Je crois que les lions auraient le droit de se plaindre, comme dans la fable, du rôle peu honorable qui leur est donné dans cette peinture. Camerarius, dans ses Symboles, rapporte du moins à ce sujet un fait positif, et que l’on pourrait regarder comme une représaille de l’espèce lionne. « De notre temps, dit cet auteur, au palais du sérénissime prince de Bavière, un des lions, par un bond prodigieux, sauta dans la cour d’une maison voisine ; et là, ne s’effrayant ni du chant ni des clameurs des coqs, il les dévora bel et bien ainsi que plusieurs poules. »

LE CHEVAL ET LA COLOMBE ONT-ILS DU FIEL ?
Les Anciens se sont imaginé que le cheval n’avait point de fiel, et c’est une opinion qui règne encore chez beaucoup de gens, même chez les maréchaux peu instruits. Si l’on devait mesurer la force d’une opinion sur l’autorité de ceux qui l’ont soutenue, il faudrait respecter celle-ci, car elle est appuyée par Aristote. Le témoignage de Pline est également en sa faveur.

Il serait assurément bien extraordinaire, la bile étant un agent aussi essentiel de la digestion, qu’un animal d’un degré d’organisation aussi élevé que le cheval pût s’en passer. Si elle n’est pas nécessaire à celui-ci, elle ne devrait pas l’être aux autres davantage ; et la nature, en leur donnant l’appareil qui sécrète la bile et la conduit dans la cavité digestive, se serait livrée à une construction superflue, ce qui serait contraire à son économie habituelle : aussi la dissection anatomique prouve-t-elle que le fait en question n’est point exact.

Animaux humanisés : coq, renard, loup
Animaux humanisés : coq, renard, loup

On voit même que l’erreur avait été relevée dans les anciens temps ; car Absyrte, qui vivait sous le règne de Constantin, dit positivement dans ses Hippiatriques que le fiel a une place déterminée dans le foie du cheval. Cet animal, en effet, possède une vésicule de fiel comme tous les autres mammifères : seulement cette vésicule est moins développée et moins apparente que celle du boeuf et des autres ruminants, et c’est là ce qui a sans doute donné naissance au préjugé.

Il règne sur la colombe un préjugé semblable, et plus répandu encore. Ce préjugé n’a point, comme le précédent, l’avantage d’avoir été soutenu par Aristote et par Pline, car ces deux naturalistes affirment précisément le contraire ; et Galien se moque de ceux qui prétendent que le pigeon n’a point de fiel. Ce qui a sans doute contribué à étendre cette croyance, c’est que quelques écrivains ecclésiastiques, plus curieux de morale que d’histoire naturelle, n’ont point dédaigné de la ramasser pour en faire au peuple un sujet de leçon. Saint Augustin, saint Cyprien, saint Isidore, font l’éloge de la colombe comme n’ayant point de fiel. Mais cela ne doit point s’entendre à la lettre, ou tout au moins cela s’applique, non point à nos pigeons, mais à la colombe mystique, image du Saint-Esprit.

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