LA FRANCE PITTORESQUE
Dès potron-minet
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Publié le vendredi 11 août 2017, par LA RÉDACTION
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De très bon matin, au point du jour
 

Quand le philologue François Génin traita cette question dans l’Illustration, explique Eman Martin de Le Courrier de Vaugelas — publication de référence en matière de questions grammaticales et philologiques —, un correspondant lui écrivit que, dans sa province, on exprimait le sens de se lever de très bonne heure par se lever dès les chats. C’est une preuve que minet veut dire ici chat, ce qui se confirme du reste par le mot mine, employé dans quelques pays, le Perche et la Beauce, par exemple, pour désigner la femelle de l’animal ainsi appelé.

Maintenant, qu’est-ce que potron, qui, isolé, ne se trouve dans aucun dictionnaire ? De prime abord, on se sent porté à croire que c’est le potron qu’employaient nos ancêtres pour désigner le petit d’un quadrupède quelconque. En effet, ce mot s’adapte facilement à la locution dont il s’agit, puisqu’il lui donne pour signification : se lever dès le petit chat, et que le chat passe pour être très matinal.

D’un autre côté, on dit aussi dès le potron Jacquet, comme le prouve cet exemple, emprunté à Grandval (Poème de Cartouche, VII, p. 70) :

Il avançoit pays monté sur son Criquet,
Se levoit tous les jours dès le potron Jacquet.

Et si, dans cette variante, où Jacquet désigne un écureuil (au Moyen Age les animaux avaient reçu comme on sait des noms propres de personne), on remplace potron par petit, on obtient encore une signification analogue, l’écureuil ayant, comme le chat, la réputation de se réveiller de très bonne heure. Mais voici une objection qui ne permet pas d’admettre plus longtemps un tel sens pour potron :

Pourquoi donc prendre ici pour comparaison le petit du chat et celui de l’écureuil ? Est-ce que les petits de ces animaux, qui, naturellement, n’ont aucune expérience, se lèvent plus tôt que leurs mères, que l’instinct pousse à les pourvoir de nourriture ? Puis, dans la variante de ce proverbe donnée par le correspondant provincial de Génin, il n’est question que de chats et non de petits chats ; et, enfin, on trouve dans Trévoux, pour signifier dès la première lueur du jour : dès que les chats sont chaussés, et non les petits chats.

Il y a là-dessous « quelque machine », pour parler comme le rat de La Fontaine ; et il faut à potron une autre étymologie que celle qui en fait une espèce de diminutif. On n’a pas dit toujours ni partout potron dans l’expression qui nous occupe. Ainsi, le bourguignon emploie potrou ; nos auteurs du XVIIe siècle écrivaient poitron, comme le montrent ces exemples : « Il s’est levé dès le poitron Jacquet » (Oudin, Curiosités françaises, p. 135.) ; « La dame du Poitron Jacquet l’est encore moins [ingrate] » (Sévigné).

Le comte Jaubert (Glossaire du centre de la France) nous apprend qu’en Berry on dit patron ; d’après ce qu’on trouve dans Duméril (Dictionnaire du patois normand), on dit pétron dans presque toute la Basse-Normandie, et on lit dans le dictionnaire de Littré que quelques personnes disent : dès le paître au minet.

Cette dernière leçon suggère l’idée que potron pourrait bien être mis pour paître au, et les considérations suivantes laissent à penser qu’en effet, c’est une réalité :

1° Jadis les infinitifs s’employaient comme substantifs, et la présence de paître après dès ne déroge point à la construction requise pour ce dernier.
2° Pendant fort longtemps, le rapport de possession, que nous marquons actuellement par de, se marqua par à ; on disait le fils à un tel, emploi qui s’est conservé dans la bête au bon Dieu.
3° Le son ai de paître correspond à oi, car en bourguignon on dit poître pour paître, et oi a pu devenir o, puisque dans oignon, moignon, etc., nous prononçons sans faire sentir l’i.
4° Enfin on s’est dit souvent pour ou, et ce dernier se rencontre quelquefois pour au, ainsi que nous l’observons dans le Roman de la Rose (dans Roquefort) :

Advis m’estoit à ceste fois,
Bien y a cinq ans et cinq mois,
Qu’ou joli mois de May songeoie
Ou temps amoureux plein de joie
Que toute chose si esgaye.

Or, quand on sait que minet veut dire chat, et que potron est la corruption du verbe paître, pris substantivement, et de l’article composé au, on tient naturellement pour démontré, et de la manière la plus évidente, que dès le potron minet signifie littéralement : dès le moment où le chat va paître.

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