LA FRANCE PITTORESQUE
Grossières erreurs commises
par Alexandre Dumas dans
ses romans historiques
(D’après « La Petite Revue », paru en 1864)
Publié le samedi 11 octobre 2014, par LA RÉDACTION
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Il n’est pour ainsi dire point de roman historique qui reste debout lorsqu’il est scruté par un spécialiste. En 1847, les oeuvres de Dumas tombèrent entre les mains de Lhote de Selancy, ex-huissier de Charles X, et il leur adressa les reproches suivants dans un petit volume fort peu connu intitulé Des Charges de la maison civile des rois de France. Des Trois Mousquetaires à la Reine Margot en passant par Balsamo, nombreux sont les écrits de Dumas travestissant la réalité.
 

« Je dirai à M. Alexandre Dumas, le Briarée de la littérature dramatique, explique Lhote de Selancy, que dans sa comédie les Demoiselles de Saint-Cyr, il s’est étrangement trompé quand il a cru pouvoir faire d’un huissier de la chambre du roi (quoique ce soit du roi d’Espagne) le très humble serviteur d’un vicomte de Saint-Hérem, tout à la fois maître des cérémonies et intendant des menus plaisirs (acte III, scènes 2 et 4), deux charges qui n’ont jamais été réunies sur la même tête, l’une étant un service d’honneur, et l’autre seulement une direction administrative, et qui ne conférant ni l’une ni l’autre de commandement sur les officiers rie la chambre, donnaient encore bien moins le droit de se faire servir par aucun d’eux. Loin de là, il n’y avait pas de garçon du château, ni de valet de pied, qui, sous la livrée du roi, n’eût envoyé promener le vicomte avec son domino.

« Qu’il n’a pas été heureusement inspiré en inventant la charge de gobeletier du roi, attendu qu’un gobeletier n’est qu’un fabricant de gobelets ; et que si l’on a vu en France les gentilshommes verriers jouir, sans déroger, du privilège de souffler le verre, on n’a du moins pas fait de ce métier un office de cour. Qu’un jeune seigneur bien sot, dans un vaudeville intitulé la Jeunesse de Richelieu, se dise grand-levrier du roi, c’est là une bonne charge et qu’on ne s’avisera pas de reprocher à une pièce de ce genre ; mais quand une œuvre a la prétention d’être littéraire, une pareille bouffonnerie n’est pas supportable.

« Que dans son roman les Trois Mousquetaires (pourquoi trois, puisque c’est l’histoire d’Athos, Porlhos, Aramis et d’Arlagnan, et que tous quatre ont été mousquetaires ?), M. Alexandre Dumas se montre tout aussi mal informé de ce qui concerne la maison militaire du roi et la noblesse française. Les mousquetaires, de même que les gendarmes de la garde, et les chevau-légers, tous gentilshommes et officiers, avaient pour capitaine, le roi ; pour capitaine-lieutenant, un lieutenant-général, et pour sous-lieutenant, des officiers-généraux, soit de ce grade, soit de celui de maréchal de camp, ou de brigadier des armées du roi.

« Je trouve dans l’Etat de la France de l’année 1708, pour sous-lieutenants de la 1re compagnie des mousquetaires : M. d’Artagnan, lieutenant-général, gouverneur d’Exille, etc., et M. le comte de Forbin-Janson, maréchal de camp. C’est pour avoir ignoré celte organisation, et la composition des corps de la maison militaire du roi, que, confondant un lieutenant des mousquetaires avec un lieutenant des régiments de l’armée, et même de ceux qu’on appelait alors officiers de fortune, il a fait de son héros principal un vrai soudard, que ses mœurs, malgré son extraction, éloignent de la bonne société ; qu’une maîtresse d’auberge songe à prendre pour mari ; et qui se compromet jusqu’à tirer l’épée avec un butor de Suisse devenu son rival. Tout cela serait également indigne d’un gentilhomme et d’un officier de la maison du roi ; aussi le d’Artagnan de M. Dumas ne représente-t-il ni l’un ni l’autre.

« Que, dans son roman de la Reine Margot, la Mole et Coconas, et d’autres personnages de qualité, s’expriment tout à fait contre l’usage reçu, en disant aux rois ou aux reines : Oui, Majesté. — Non, Votre Majesté ; au lieu de : Oui, sire. — Non, Madame. Car, oui, Majesté, — Non, Votre Majesté, ne sont pas plus admis que : Oui, roi, — Non, reine. Et de même dans les Trois Mousquetaires, Porthos et d’Artagnan, lorsqu’ils répondent aux cardinaux : Oui, Eminence ; ou Votre Eminence ; autant vaudrait : Oui, cardinal. Dans le roman la Princesse de Babylone, de Voltaire, on trouve à plusieurs reprises : Oui, Excellence ; mais c’est un Italien de la classe inférieure qui s’exprime ainsi, et cette tournure est familière aux gens de sa nation.

« Que la Mole, quelle que soit la violence de sa passion pour la reine de Navarre, ne doit pas s’écrier : O ma belle Majesté ! On dit bien : Mon roi, ma reine, mon prince, mais non pas : Ma Majesté, mon Altesse. Il n’y a que les souverains et les princes en parlant d’eux-mêmes, qui le puissent, sans contre-sens, ainsi qu’on le voit dans un autre roman de M. Alexandre Dumas, publié sous le titre de Mémoires d’un Médecin. Le duc de la Vauguyon, gouverneur (et non pas précepteur) des enfants de France, s’adressant à Louis XV leur aïeul : Mais pour que Votre Majesté pût voir ? — Il fallait que Ma Majesté regardât, réplique le monarque.

« Que jamais ce prince, ni qui que ce soit parlant français, n’a dit d’une personne de qualité : Elle est née, pour elle est bien née. On aurait pu croire à une faute de l’imprimeur, si l’on ne rencontrait cette locution burlesque chez quantité d’écrivains, qui ont pris au sérieux un quolibet des libéraux sous la Restauration.

« Il me reste à faire observer à l’auteur de Balsamo : Que c’est à tort qu’il investit le grand-maître des cérémonies des attributions du premier gentilhomme de la chambre, lors de la présentation à la cour de Mme Du Barry ; et qu’il n’y a jamais eu de Suisses à cheval dans la garde du roi ; c’est à peine même s’il en existe dans les armées de la république. »

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