LA FRANCE PITTORESQUE
Absinthe (L’) : entre boisson
« Ordinaire » et poison vert
(D’après « Le Nouvelliste des Vosges illustré », paru en 1904)
Publié le mercredi 22 mars 2017, par LA RÉDACTION
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L’absinthe, la funeste absinthe contre laquelle se liguent tous les antialcoolistes de l’univers n’était à l’origine que le plus innocent des remèdes, peut-on lire en 1904 sous la plume d’un chroniqueur du Nouvelliste des Vosges illustré
 

C’est un médecin français qui en fut l’inventeur. Il se nommait Ordinaire, et s’était réfugié à Louvet, en Suisse, à la fin du XVIIIe siècle. A l’exemple de la plupart des médecins de campagne, il était quelque peu pharmacien. Un de ses remèdes de prédilection était un élixir préparé avec un certain nombre de plantes aromatiques parmi lesquelles dominait l’absinthe.

Calendrier promotionnel 1894 pour l'absinthe Terminus
Calendrier promotionnel 1894 pour l’absinthe Terminus
Le praticien gardait avec un soin jaloux le secret de cette préparation à l’aide de laquelle il prétendait guérir à peu près tous les maux. A sa mort, il légua sa recette à sa gouvernante, une demoiselle Grandpierre. Celle ci la vendit aux filles de M. le lieutenant Henriod. Cultivant elles-mêmes dans leur jardin les herbages nécessaires, elles les distillaient au foyer paternel.

Le produit de cette petite industrie se limitait à quelques dizaines de fioles, assez péniblement vendues par les colporteurs. Ce fut au commencement du XIXe siècle que, pour le malheur de l’humanité, écrit notre chroniqueur, un distillateur acheta la recette. Il s’associa avec un de ses parents pour donner une grande extension à la préparation de l’élixir.

Au début, l’association n’avait d’autres ressources, pour l’alimentation de ses alambics, que les plantations de ses propres jardins. Mais peu à peu, les demandes devenant plus fortes, la culture des herbages fut étendue et ne tarda pas à devenir une source d’importants revenus pour les communes environnantes.

La dernière moitié du XIXe siècle a été marquée par une prodigieuse extension de la consommation de l’absinthe. Mais le produit actuel n’a plus guère que le nom de commun avec la recette jadis préconisée par le médecin Ordinaire. Ni la formule, ni les procédés de fabrication ne sont restés les mêmes.

L’alcool amylique qui en constitue la base suffit à lui seul pour modifier les propriétés de la liqueur ; puis la ration d’absinthe servie aux consommateurs est à peu près dix fois plus forte que la dose médicale recommandée par l’inventeur à ses patients du XVIIle siècle.

En dépit de toutes les objurgations et de tous les efforts, le poison vert continue à se répandre sur le monde. Il cause aujourd’hui plus de ruines, plus de folies et plus de trépas que l’humble remède dont il est sorti n’eût jamais pu faire de guérisons, conclut le journaliste du Nouvelliste des Vosges.

Note : en France, l’absinthe fut interdite du 16 mars 1915 au 18 mai 2011.

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