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Plaidoyer de Charles-Joseph Colnet en faveur des chiens et des chats - Histoire de France et Patrimoine


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Anecdotes insolites

Petite Histoire de France et anecdotes, brèves et faits divers insolites, événements remarquables et curieux, événements anecdotiques


Plaidoyer d’un écrivain satirique
en faveur des chiens et des chats
(D’après « Leçons françaises de littérature et de morale », paru en 1846)
Publié / Mis à jour le jeudi 17 décembre 2015, par LA RÉDACTION



 
 
 
Souvent attaqué et défendu avec passion, le chat fit, avec le chien, l’objet de l’éloquent plaidoyer d’un écrivain de beaucoup d’esprit, Charles-Joseph Colnet du Ravel, mort en 1832, qui dépensa presque toute sa verve dans les feuilletons de journaux, et surtout de la Gazette de France

Journaliste, poète et écrivain satirique né près de Vervins (Aisne) le 7 décembre 1768, Charles-Joseph Colnet du Ravel collabora notamment au Journal des arts, des sciences et de la littérature, au Journal de Paris, au Journal général et à la Gazette de France. Fils d’un garde du corps de Louis XVI, il est un temps grand-vicaire de Soissons avant de se réfugier dans l’officine d’un apothicaire de Chauny durant les troubles de la Révolution, puis s’installe en 1797 comme libraire-imprimeur à Paris.


Charles-Joseph Colnet
Dès son début dans la littérature, il paraît avoir donné la préférence au genre satirique. On lui attribue généralement : Les Étrennes de l’Institut national, ou Revue littéraire de l’an VII ; La fin du dix-huitième siècle ; Mémoires secrets de la république des lettres. On trouve dans ces ouvrages beaucoup d’esprit, de vivacité et de verve caustique. On a encore de Colnet l’Art de dîner en ville, à l’usage des gens de lettres, poème en quatre chants, où l’on remarque une critique ingénieuse et des vers heureux.

Colnet, dont l’extérieur plus que simple contrastait singulièrement avec ses connaissances littéraires et son genre d’esprit, vivait dans sa retraite, à Belleville, lorsqu’il y fut enlevé aux lettres et à ses amis le 29 mai 1832.

Voici son Plaidoyer en faveur des chiens et des chats :

« Depuis que j’habite notre petite planète, je n’entends parler que d’abus à réformer. Dans ma jeunesse, on en voulait surtout aux moines. Ils étaient accusés de priver la population d’une partie de ce qui devait lui revenir, et, quoique cette accusation fût assez mal fondée, on les supprima, car c’était ainsi qu’on réformait à cette époque. Bientôt tout fut un abus et réformé comme tel. J’ai même vu le moment où les procureurs... mais voici bien un autre scandale [on note, ici, l’emploi de la réticence, figure de rhétorique par laquelle l’orateur s’interrompant fait entendre ce qu’il ne veut pas dire expressément].

« Nos chiens et nos chats sont en danger. Un philanthrope veut nous enlever les animaux domestiques que nous chérissons le plus ; il prêche, au dix-neuvième siècle, une croisade contre d’innocentes victimes qui ont des droits sacrés à notre reconnaissance, et c’est de l’amour du bien public qu’il prétend colorer cet attentat ! C’est l’humanité qu’il invoque pour excuser un projet sanguinaire ! Il faut convenir que la philanthropie est bien barbare, et qu’à force d’humanité nous sommes devenus bien inhumains ! Quoi qu’il en soit, les victimes ne seront pas égorgées sans réclamation ; une voix faible, mais courageuse, va s’élever en leur faveur.

« Je plaide pour les chiens et les chats défendeurs, aboyants, miaulants, d’une part ; contre M. Alexandre Roger, chevalier de la Légion d’honneur, demandeur d’autre part.

« Messieurs, dans un procès de cette nature, la moralité des accusés devant nécessairement influer sur la décision de leurs juges, il conviendrait de rappeler ici les heureuses qualités dont la nature a doué la moitié la plus intéressante de nos clients ; mais si je disais tout ce que valent les chiens, nous aurions trop à rougir. Qui d’ailleurs ne connaît pas leur douceur, leur fidélité, leur inébranlable attachement ? A qui pourrais-je apprendre que, rapprochés de nous par un sentiment que notre férocité même ne peut anéantir, ils s’associent à nos peines comme à nos plaisirs, devinent et partagent toutes nos affections, nous protègent dans le danger, combattent et meurent en nous défendant ?

« Ce ne sont point, Messieurs, de ces faux amis du jour, esclaves de la fortune, et toujours prêts à vous abandonner dans l’adversité : martyrs généreux de l’amitié, on les voit s’échapper de l’asile doré de l’opulence, où on veut les retenir captifs, et où, comme tant de parasites qui sont loin de les valoir, ils seraient traités magnifiquement, pour retourner dans l’humble galetas du pauvre auquel ils sont attachés par un lien que l’amitié rend indissoluble ; et ce pauvre, que lui restera-t-il, si vous lui enlevez son chien ?

« Le malheureux est un pestiféré ; tout s’éloigne de lui, tout le fuit avec une sorte d’horreur ; son chien est le seul être qui, dans la nature entière, se montre sensible à sa misère, l’en console par ses caresses, et l’adoucisse en la partageant. Qui l’aimera si vous lui arrachez ce compagnon de son infortune ? Mais jamais un jugement inique n’ordonnera cette cruelle séparation : je me suis adressé à des cœurs sensibles ; les chiens gagneront leur cause.

« La cause des chats est, je l’avoue, messieurs, difficile à défendre. On a généralement mauvaise opinion de leur caractère, et leurs griffes leur ont fait beaucoup d’ennemis ; mais il faudrait aussi se rendre justice. Si les chats sont méchants, nous ne sommes pas très bons. On les accuse d’égoïsme ; et c’est nous qui leur faisons ce reproche ! Ils sont fripons : qui sait si de mauvais exemples ne les ont pas gâtés ? Ils flattent par intérêt ; mais connaissez-vous beaucoup de flatteurs désintéressés ? Cependant vous aimez, vous provoquez l’adulation. Pourquoi donc faire un crime aux chats de ce qui, dans la société, est à vos yeux le plus grand de tous les mérites ?

« Je ne parlerai point ici de leur grâce, ni de leurs gentillesses. Je ne vous peindrai point ces minauderies enfantines, ce dos en voûte, cette queue ondoyante et tant d’agréments divers à l’aide desquels ils savent si bien nous intéresser à leur conservation. Des motifs plus puissants militent en leur faveur.

« Si vous détruisez les chats, qui mangera les souris ? Ce ne sera pas assurément l’auteur du projet qui vous est présenté. On vous parle de souricières !... Des souricières, messieurs ! Eh ! qui n’en connaît pas l’influence ? Des souricières ! C’est un piège qu’on vous tend ; gardez-vous bien de vous y laisser prendre. Depuis longtemps, les souris, trop bien avisées, savent s’en garantir.

« Attendez-vous donc à voir au premier jour la gent trotte-menu ronger impunément tous les livres de vos bibliothèques. On s’en consolerait, si elles n’attaquaient que ces poèmes fades et ennuyeux, dont nous sommes affligés depuis quelques années, mais leur goût n’est pas très sûr ; elles rongeront Voltaire aussi volontiers que Pradon. Que dis-je ? nos feuilletons eux-mêmes, et nos plaidoyers si beaux et si longs ne seront pas épargnés. D’où je conclus que détruire les chats, c’est rétablir le vandalisme en France.

« Mais je consens que vous fermiez les yeux sur les souris : songez au moins qu’un ennemi cent fois plus terrible vous menace. Les rats, à qui les chats en imposent encore, les rats, messieurs, sont aux aguets ; ils n’attendent que le moment où vous aurez prononcé l’arrêt fatal que mon adverse partie sollicite, pour entrer en campagne et s’établir dans vos habitations que vous serez forcés, oui, messieurs, que vous serez forcés de leur abandonner. Et vous pouvez hésiter encore ! Catilina est à vos portes, et vous délibérez ! Je vous prie, messieurs, d’excuser cette véhémence ; il est difficile de conserver son sang-froid quand on parle des rats. »




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