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Légendes, croyances, superstitions. Poule noire : formule incantatoire pour rencontrer le Diable. Croyance d'Auvergne - Histoire de France et Patrimoine


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Légendes, Superstitions

Légendes, superstitions, croyances populaires, rites singuliers, faits insolites et mystérieux, récits légendaires émaillant l’Histoire de France


Poule noire ! Formule incantatoire
pour rencontrer le Diable ?
(D’après « La Tradition », paru en 1888)
Publié / Mis à jour le mercredi 15 février 2017, par LA RÉDACTION


 
 
 
Selon une superstition ayant notamment cours en Auvergne, à qui veut avoir une audience avec le Diable il suffit de se rendre à un carrefour non pourvu d’un calvaire, pour ensuite prononcer une formule incantatoire à trois reprises et d’une voix distincte...

L’Auvergne, cette vieille terre de France qui, à une époque inconnue, se vit impitoyablement crevassée et boursouflée par les soulèvements volcaniques ; cette patrie des vaillants Arvernes, aux sites imposants, aux mystérieuses forêts de sapins, aux nombreuses ruines féodales, devait, moins qu’aucune autre, échapper à l’influence des lutins et de tous les esprits malins.

Sur sa terre bouleversée, au fond de ses vallées « opposées et alternées » qui portent à la rêverie, et où, comme l’a dit le poète :

Les rivières s’en vont superbes ; les ruisseaux
Murmurent au milieu des fleurs et des roseaux,

le paysan du XIXe siècle est resté simple et croyant ; les naïves traditions des siècles passés sont demeurées vivaces dans son esprit, et ont échappé au flot de scepticisme qui envahit nos cités et atteint jusqu’à nos provinces. Lorsque, le soir, après une journée de rude labeur, quand il a, pendant douze ou quinze heures, joué du marteau à l’atelier, ou dirigé ses bœufs sur la montagne, l’Auvergnat revient s’asseoir à son foyer rustique, il aime conter à ses enfants et à quelques voisines, des histoires de revenants, de démoniaques ou de lutins.

Il croit fermement à ce qu’il raconte et sait communiquer son assurance à ses jeunes auditeurs, réunis en rond autour de l’immense cheminée où une épaisse bûche à demi éteinte, achève de se consumer en éclairant la chambre de lueurs blafardes. Et quand la vieille horloge a sonné l’heure du coucher, et que chacun se lève et s’en retourne chez soi, il croit, dans son imagination encore toute troublée, voir quelque blanc fantôme traverser la cour, ou quelque ombre obscure se mouvoir sur le mur.

Dans la partie départementale du Puy de Dôme qui s’étend aux environs d’Issoire, se rencontre Sauxillanges, petite ville très ancienne qu’on dirait semée au milieu des volcans éteints, sur les bords d’une toute petite mais charmante rivière, l’Aumère. Un couvent de bénédictins y fut fondé vers 916, par Guillaume le Pieux, duc d’Aquitaine ; on en voit encore des vestiges, et les vieillards de l’endroit pourraient vous narrer plus d’un souvenir se rattachant à ces ruines monacales.

Là, le paysan croit encore aux évocations diaboliques. Quand, tourmenté par certain projet ou torturé par quelque remords, il veut consulter le Vilain, il se rend dans la campagne, le soir, et choisit un endroit écarté où deux routes se croisent ; car c’est aux carrefours, dit-on, que l’esprit malin apparaît de préférence ; et c’est pour empêcher ses visites trop fréquentes et les malheurs qui en résulteraient, que le clergé d’Auvergne a transformé en calvaires la plupart des endroits où deux chemins se rencontrent. Une fois arrivé au carrefour choisi — qui doit être privé de croix —, il prononce à trois reprises et d’une voix distincte : « Poule noire !... poule noire !... poule noire !... »

Le Diable apparaît aussitôt, et le conciliabule a lieu. Dès que le paysan désire terminer l’entretien et replonger le Tentateur dans les ténèbres, il dessine sur sa poitrine un grand signe de croix. Mais il faut qu’auparavant il se soit armé d’un chapelet, sans lequel ses signes seraient vains, et le Vilain triomphant l’emporterait malgré lui en enfer.

Pour avoir négligé de prendre cette précaution, un tailleur de Sauxillanges fut ainsi emmené dans l’empire des ténèbres. Longtemps il y souffrit les tortures des damnés, et fut en butte aux mille et une vexations du Démon, qui ne lui accorda le pouvoir de retourner sur la terre que lorsqu’il se fut fabriqué un vêtement avec une foule de minuscules morceaux d’étoffe mis à sa disposition. Il y travailla pendant neuf ans, soutenu dans cette tâche ingrate par un invincible désir de quitter l’infernal séjour et de revoir sa famille et son village.

Il se trouvait sans doute encore au XIXe siècles certains vieillards de Sauxillanges qui avaient, disaient-ils, parfaitement connu ce tailleur, et qui, à la veillée, racontaient son enlèvement et ses souffrances avec une foi si vive et une telle sincérité qu’ils donnaient la chair de poule aux moins crédules.

A la fin du XIXe siècle, Edmond Desombres, chroniqueur du mensuel La Tradition, explique avoir rencontré un de ces vaillants artistes d’Auvergne, cœurs excellents et lutteurs infatigables, sur le front desquels un labeur opiniâtre, constamment avivé par une volonté du fer, finit par planter quelques rayons d’une gloire bien méritée ; et comme il abordait avec lui ce curieux chapitre des superstitions, l’homme lui conta un incident qui lui arriva dans sa jeunesse et qui avait justement trait au même sujet.

Les ruines de l’ancien monastère évoqué plus haut, avaient été louées à un vieux jardinier, le Père Tournade, qui, à certaines époques de l’année, sous-louait lui-même les greniers à foin aux bouchers de Sauxillanges. Et notre narrateur d’expliquer : « J’avais entendu plusieurs fois le père Tournade raconter des scènes épouvantables qui se passaient dans ses greniers ; c’étaient des bruits, des chuchotements, des voix étouffées qui avaient à plusieurs reprises terrifié le pauvre homme, si bien que pour tout au monde, il ne s’y fût jamais hasardé seul le soir. Et il ajoutait que le Diable y apparaîtrait sûrement à quiconque l’invoquerait dans certaines formes qu’il indiquait.

« Bien que jeune, ajouta l’interlocuteur d’Edmond Desombres, j’étais déjà passablement sceptique, et je m’étais souvent moqué ouvertement des terreurs du père Tournade. Un soir donc, que je jouais sur la Place avec plusieurs enfants de mon âge, il me poussa tout à coup l’idée de tenter l’entreprise. La porte était ouverte ; j’entrai, et derrière je vis se dresser un large escalier conduisant aux greniers à fourrages. Je gravis les premières marches, puis, pour suivre à la lettre les prescriptions du vieux jardinier, je m’arrêtai a la troisième et prononçai d’une voix claire : Poule noire !...

« Mes camarades, inquiets sur le dénouement de ma téméraire ascension, respiraient à peine et me suivaient des yeux, mais sans oser franchir le seuil de la porte. J’escaladai trois autres marches, et je prononçai de nouveau : Poule noire !... puis trois autres encore, en répétant la même formule invocatoire. Et j’attendis !...

« Au bas de l’escalier, mes jeunes amis, plus intrigués et plus attentifs que jamais, écarquillaient les yeux et retenaient leur souffle dans l’attente d’un événement surnaturel. Moi-même je ne bougeais plus ; on n’entendait aucun bruit, et l’on eût pu, je crois, percevoir dans l’air le vol de quelque papillon nocturne.

« Tout à coup, je reçus sur la face le soufflet le plus éclatant et le mieux appliqué dont ma joue gauche ait jamais essuyé le choc ! Il me sembla voir mille petits points rouges danser devant mes yeux comme des gouttes légères de lumière ; et, tout étourdi, avec des tintements dans l’oreille, je dégringolai l’escalier !

« Mes jeunes témoins avaient détalé de toute la vigueur de leurs muscles, frappant le sol de leurs sabots, comme une bande de jeunes poulains effarouchés.

« Le lendemain, tout le village se racontait l’aventure, et chacun ne manquait pas d’y ajouter de nouveaux détails. Beaucoup affirmaient que le diable, voyant qu’il avait affaire à un jeune fanfaron, s’était contenté de le corriger de sa bravade, sans daigner l’emporter en enfer. »

« Je connus quelques jours plus tard le simple mot de l’énigme. L’auteur du soufflet était un garçon bouclier qui avait pénétré avant moi dans le grenier pour y chercher le souper de ses chevaux. Il avait écouté notre conversation et voulu mettre fin à l’aventure d’une manière qui lui parut plaisante, mais dont je conserverai longtemps le souvenir. Tant il est vrai qu’une impression morale se grave plus profondément dans notre mémoire, lorsqu’elle est accompagnée à sa naissance d’une sensation physique.

Lorsque le chroniqueur demande à ce témoin si ses compatriotes se sont rendus à l’évidence quand le mystère fut découvert, il répondit :

« Oh ! erreur ; erreur profonde ! J’essayai vainement de leur prouver que j’avais été touché par une vulgaire main humaine, qui n’avait rien de diabolique ; ce furent toujours — pour beaucoup d’entre eux au moins — les cinq doigts crochus du redoutable Diable d’Enfer qui m’avaient si bien cinglé la figure. Et le père Tournade, en particulier, triomphait hautement de ma déconvenue. »




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