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20 août 1153 : mort de saint Bernard de Clairvaux - Histoire de France et Patrimoine


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Éphéméride, Calendrier

Les événements du 20 août. Pour un jour donné, découvrez un événement ayant marqué notre Histoire. Calendrier historique


20 août 1153 : mort de saint Bernard
de Clairvaux, promoteur
de l’ordre cistercien
(D’après « La Semaine des familles » paru en 1875,
« Annuaire administratif et statistique du département
de l’Aube » paru en 1839 et « Biographie universelle,
ancienne et moderne » (Tome 4) paru en 1811)
Publié / Mis à jour le lundi 10 juillet 2017, par LA RÉDACTION


 
 
 
Fondateur de l’abbaye de Clairvaux, laissant 160 monastères dans diverses contrées de l’Europe et de l’Asie, saint Bernard, dont l’intelligence allait droit au coeur des doctrines et des choses, exerça sur ses contemporains une influence étendue et profonde, et fut un important promoteur de l’ordre de Cîteaux

Bernard de Clairvaux naquit en 1090 ou 1091 au château de Fontaine-lès-Dijon (anciennement Fontaine) bâti sur les hauteurs du village par son père, gentilhomme distingué de la province, qui s’appelait Tescelin le Roux (Tescelin Sorrel) et était issu de la maison des comtes de Châtillon ; sa mère, femme d’une haute piété et d’un rare mérite, se nommait Alèthe et était issue de la maison de Montbard.

L’enfant sur la vie duquel la providence se proposait pour ainsi dire de semer des merveilles, manifesta de bonne heure, avec une piété fervente, les dispositions les plus heureuses du cœur et de l’esprit. De bonne heure aussi la beauté de ses traits, le charme de son regard, de sa voix, de son sourire, ravirent l’affection de tous ceux qui approchaient de lui.

Au sortir du bas âge, il fut envoyé pour étudier les lettres sacrées et profanes à Châtillon-sur-Seine, où de savants ecclésiastiques tenaient alors les plus célèbres écoles de la province. Ses progrès dans la science furent rapides, ses succès furent éclatants. Quoiqu’il ait écrit plus tard que les rochers et les arbres du désert avaient été ses seuls maîtres, on ne peut douter que son séjour à Châtillon, jusqu’à l’âge de 19 ans, n’ait singulièrement contribué à développer et à perfectionner le génie dont l’avait doué la nature.

Bernard de Clairvaux. Gravure (colorisée) de 1584
Bernard de Clairvaux. Gravure (colorisée) de 1584

Il était revenu au château de Fontaine après avoir terminé ses études. Sa naissance, le crédit de sa famille et son propre mérite lui donnaient le droit de prétendre aux emplois les plus honorables. Mais les saintes et profondes instructions de sa mère qui l’aimait tendrement, et qui lui avait plus particulièrement consacré les dernières années de sa vie, la mort de cette digne femme que tous les biographes s’accordent à parer des plus nobles vertus, fixèrent pour jamais sa destinée ; il forma la résolution de se retirer du monde.

Bernard avait cinq frères : Guy, Gérard, André, Barthélemy et Nivard ; il pensa à les emmener tous avec lui dans le cloître, à l’exception de Nivard, trop jeune encore pour l’associer à ses desseins. L’entreprise était difficile ; Guy était engagé dans les liens du mariage ; Gérard servait son prince dans les armées, et avait acquis une grande renommée par sa bravoure ; André avait aussi fait ses premières armes avec distinction, et Barthélemy se livrait avec ardeur aux exercices qui ouvraient la carrière militaire aux jeunes courages.

L’habileté de Bernard, sa parole éloquente, ses prophéties même, disent les historiens, triomphèrent de tous les obstacles. Après de longues négociations et des efforts inouïs, il fut maître de la volonté de ses frères et de celle d’une trentaine de gentilshommes avec lesquels la conformité d’inclination, d’âge et d’études l’avait lié depuis longtemps.

Au jour fixé pour le départ, une triste scène devait se passer dans le château de Fontaine. Les cinq frères avaient à prendre congé de leur père et à lui dire le dernier, l’éternel adieu. Tescelin commençait à ressentir les infirmités de la vieillesse. Il avait pénétré les projets de Bernard et fermé les yeux sur ses démarches, parce qu’il lui répugnait de penser que cinq fils, l’espoir de sa maison, la gloire de son nom, la consolation et l’appui de ses vieux ans, consommeraient tous leur sacrifice, seraient perdus pour lui dans un seul jour, et le délaisseraient pour jamais avec Humbéline, sa fille, et Nivard, encore enfant.

Lorsqu’ils se présentèrent dans sa chambre, ce bon père était assis auprès du feu, il les vit entrer et les comprit. Ses bras s’étendirent vers eux, sa bouche s’ouvrit pour parler, mais elle demeura muette, ses yeux se troublèrent, il défaillit. Cependant Humbéline arriva, et comme sa douleur était plus impatiente ou plus ferme, elle s’emporta en plaintes animées contre Bernard, qu’elle regardait à juste titre comme l’auteur de cette sainte conspiration. Quand elle se fut calmée et eut donné un libre cours à ses larmes, quand de tendres soins et de pieux discours eurent rendu un peu de courage au malheureux vieillard, les cinq frères qui portaient gravées dans leur cœur ces paroles du Christ : « Je suis venu pour séparer le fils du père, celui qui me préfère son père n’est pas digne de moi », s’empressèrent de franchir le seuil de leur demeure.

En passant sur la place, ils trouvèrent Nivard qui jouait et s’ébattait selon son âge ; ils l’embrassèrent, et Guy lui dit : « Adieu, nous te laissons maître de tous les biens de la maison. — Vous prenez donc pour vous le ciel, et vous me laissez la terre, répartit l’enfant : ma part ne vaut pas la vôtre. » Après cette réponse, que les entretiens ordinaires du foyer paternel expliquent facilement, il les suivit pendant quelque temps des yeux, et se remit à jouer comme auparavant.

Les fils de Tescelin se rendirent d’abord à Châtillon, où les attendaient leurs compagnons, décidés comme eux à marcher dans les rudes sentiers de la vie monastique. Tous réunis au nombre de trente, ils vinrent se jeter aux pieds d’Étienne, abbé de Cîteaux, le conjurant de les admettre au nombre de ses religieux (1113). Étienne les accueillit avec joie, et le grand exemple donné, par saint Bernard, trouvant de nombreux imitateurs, en moins de deux ans l’étroite enceinte du couvent ne pouvait plus suffire à la foule des nouveaux disciples qui arrivaient de toute part.

Cependant les peuples de Langres qui n’étaient pas restés étrangers aux destinées de Cîteaux, parce que les trois hommes les plus éminents de la maison, Robert, Albéric et Étienne, l’abbé actuel, avaient vécu au milieu d’eux, s’adressèrent à ce dernier, le pressèrent de leur envoyer quelques moines de l’ordre pour choisir dans le diocèse un lieu favorable, et pour s’y établir. Étienne prit à cœur cette demande, il la discuta dans le sein de la communauté, mais il trouva les avis partagés. Toutefois il désigna Bernard, plusieurs de ses frères et de ses anciens amis, parce que tous avaient traversé avec un zèle admirable les épreuves du noviciat et étaient devenus depuis leurs vœux un objet d’édification, même pour les plus anciens religieux.

Ce fut un touchant spectacle que celui du départ de la nouvelle colonie. Les portes de l’abbaye s’ouvrirent, et l’on vit sortir, la croix en tête et sous la conduite d’Étienne, les envoyés qui, au nombre de douze, allaient présenter aux fidèles d’une autre contrée l’exemple de leur foi vive et de leur austère pénitence. Derrière eux venait tout le reste du couvent, rangé sur deux files et chantant les versets des saints psaumes. Quand on fut arrivé à l’endroit marqué pour la séparation, les voix se turent, et les larmes, contenues jusque là, commencèrent à couler. Étienne, s’approchant de Bernard, lui conféra les pouvoirs et le titre d’Abbé, l’embrassa avec effusion, le recommanda à Dieu, lui et les siens ; puis, l’ayant engagé à continuer sa route, revint à l’abbaye, suivi de ses moines affligés, mais silencieux.

L'ancienne abbaye de Clairvaux. Estampe du XVIIe siècle
L’ancienne abbaye de Clairvaux. Estampe du XVIIe siècle

La petite troupe de fidèles s’avança vers les confins de la Bourgogne et de la Champagne, vivant des provisions emportées du monastère et des aumônes recueillies sur le bord des chemins. En voyant passer ces douze hommes grossièrement vêtus, simples et tendant humblement la main pour recevoir les offrandes de la piété publique, qui eût dit que là était saint Bernard et son génie ; saint Bernard, le dernier des Pères de l’Eglise, le confident, le conseiller des papes et des rois, leur maître au besoin ; saint Bernard, dont la voix devait animer les masses européennes, les ébranler et les pousser vers l’Orient avec le généreux dessein d’y arborer la croix de Jésus-Christ.

Arrivés à égale distance à peu près des villes de Bar-sur-Aube et de Chaumont, ils errèrent pendant quelques jours, au gré de la providence divine, dans une vaste forêt traversée par l’Aube : enfin un site particulier les arrêta. Sur la gauche d’un vallon qu’arrose la rivière, était une gorge profonde, étroite, sinueuse, ouverte aux vents les plus froids, boisée dans toute son étendue, humide et fangeuse, parce que les sources qui y prennent naissance n’avaient pas d’écoulement facile, presque inaccessible aux rayons du soleil, bordée de rochers comme un précipice, propre en un mot à servir de repaire aux brigands ou aux bêtes féroces.

On l’appelait dans la contrée la vallée d’Absinthe, soit qu’une plante de ce nom y fût commune, soit plutôt que les vols et les meurtres dont elle était fréquemment le théâtre lui eussent acquis une funeste célébrité. Nos moines songèrent à se fixer au centre de cette, affreuse solitude. Ils considérèrent que la propriété leur en serait facilement accordée, puisque les habitants du voisinage n’en tiraient aucun parti. Quant à l’aspect sauvage du lieu, saint Benoît, leur maître, n’avait-il pas habité pendant longtemps une caverne ténébreuse où le hasard l’avait fait découvrir par des bergers ?

Bernard ordonna donc d’abattre quelques arbres, de déblayer le terrain, de construire quelques cellules, d’édifier une petite chapelle, comme avait fait Robert à Cîteaux. Ainsi fut fondé le monastère qui devait dans la suite rivaliser avec sa métropole, et se subdiviser en une multitude de maisons religieuses, tant en France qu’en Allemagne, en Espagne et en Italie.

La vie humble et mortifiée des nouveaux apôtres gagna bientôt les cœurs des habitants des contrées voisines, qui-vinrent les aider à défricher le terrain et à bâtir leurs cellules. Pendant quelque temps, ils excitèrent la sympathie, et chacun venait à l’envi les servir ; puis, comme il arrive d’ordinaire, la charité se lassa, les secours qui avaient abondé cessèrent ; Bernard et ses compagnons, occupés à bâtir leur monastère, ne trouvaient pas le temps de cultiver la terre ou de gagner leur subsistance au dehors.

Aussi eurent-ils bientôt à souffrir les horreurs de la famine. Pendant tout un hiver, les religieux durent se contenter de quelque peu d’orge et de millet dont ils faisaient du pain avec des feuilles de hêtre cuites dans l’eau. Le découragement gagna les moines, et Bernard lui-même était plongé dans une profonde tristesse jusqu’au jour où il plut à Dieu de manifester par un miracle la sollicitude qu’il portait à la communauté naissante. Un jour que Bernard était prosterné devant l’autel, demandant humblement le pain quotidien, une forte voix se fit entendre aux oreilles de tous les frères : « Lève-toi, Bernard, ta prière est exaucée. » Et en même temps deux hommes inconnus vinrent déposer à la porte du monastère des offrandes considérables. D’autres âmes charitables envoyèrent des provisions et pourvurent à leurs besoins, jusqu’à ce que le terrain cultivé pût produire des ressources régulières.

À l’abri du besoin matériel, les saints religieux purent désormais se livrer à leur-attrait pour la vie surnaturelle à laquelle ils s’étaient voués. Tout dans la discipline de Clairvaux était capable de développer en eux le sens divin : un travail calme et soutenu, un perpétuel silence, le recueillement de l’oraison, l’éloignement de toute dissipation, de tout objet capable d’exciter l’imagination ou les sens, une obéissance ponctuelle, la pauvreté la plus absolue.

Écoutons plutôt un témoin oculaire : « Dès que l’on descendait de la montagne et qu’on entrait à Clairvaux, nous dit le bienheureux Guillaume, abbé de Saint-Thierry, on reconnaissait Dieu de toutes parts ; et la vallée muette publiait, par la simplicité et l’humilité des bâtiments, l’humilité et la simplicité de ceux qui les habitaient. Enfin, on pénétrait dans ces lieux si remplis d’hommes et où personne n’était oisif, tous travaillaient et s’appliquaient à quelque ouvrage. On trouvait au milieu du jour un silence semblable à celui de la nuit, interrompu seulement par les travaux manuels et les voix qui chantaient les louanges de Dieu...

« Bien qu’ils fussent en grand nombre, ils ne laissaient pas d’être tous solitaires, car, tandis qu’un seul homme, quand il est dans le trouble et le dérèglement, contient en lui-même une troupe, bruyante, ici, au contraire, par l’unité et le calme de l’esprit, tous ensemble possèdent la solitude du cœur. Telle était cette illustre école de sagesse chrétienne sous la conduite de l’abbé Bernard. Telle était la ferveur et la sainte discipline de sa très chère et très claire vallée. »

Il faudrait un livre spécial pour relater l’histoire de cette admirable réunion d’hommes illustres qui, à l’exemple de saint Bernard, avaient sacrifié famille, honneurs et richesses, pour venir chercher Dieu dans la solitude de Clairvaux. Bornons-nous à citer les principaux. Les premiers prosélytes du saint abbé furent les membres de sa famille ; il avait dès l’origine entraîné tous ses frères ; un grand nombre d\évêques, de cardinaux, un pape, Eugène III, furent moines à Clairvaux.

Des hommes illustres, attirés par la curiosité à l’abbaye, y furent touchés de la grâce de Dieu et demandèrent comme une grâce d’être admis parmi les religieux. Le prince Henri, fils du roi Louis le Gros, étant venu faire une visite à saint Bernard, résolut subitement de rester au monastère ; il congédia sa suite, et, malgré les nombreuses épreuves qu’on lui imposa pour exercer sa vocation, il persévéra et devint un des plus humbles moines de Clairvaux.

Saint Bernard prêchant la deuxième croisade lors de l'assemblée de Vézelay, le jour de Pâques 1146. Chromolithographie de 1890
Saint Bernard prêchant la deuxième croisade lors de l’assemblée de Vézelay,
le jour de Pâques 1146. Chromolithographie de 1890

Pierre de Portugal, envoyé par le roi son père, vint remercier Bernard de la délivrance de sa. patrie pour la conquête, qui avait été faite sur les Maures, d’une forteresse importante avec l’aide des croisés ; le prince rapporta de sa visite à Clairvaux des désirs célestes ; dix ans après, foulant aux pieds toute gloire humaine, il renonça au monde, et fit ses vœux monastiques. Guinard, roi de Sardaigne, venu par curiosité à l’abbaye, résistait aux exhortations de Bernard et aux sollicitations pressantes qu’il lui faisait de se convertir ; celui-ci lui prédit qu’il reviendrait un jour. En effet, cédant enfin à la grâce, après de longues hésitations, il laissa à son fils son sceptre, sa couronne, et retourna à la paix du cloître, déclarant que « le ciel lui semblait plus désirable que l’île de Sardaigne. » Ajoutons à ces glorieuses conquêtes celle d’Amédée, jeune prince d’Allemagne, et proche parent de l’empereur.

« C’est ainsi que ces âmes généreuses, dit Bossuet, « accoutumées au commandement et au tumulte des armes, ne dédaignaient ni le silence, ni la bassesse, ni l’oisiveté de Clairvaux si saintement occupée. Ils recommençaient les plus beaux combats, où la mort même donne la victoire. » (Bossuet, Panégyrique de saint Bernard) Les novices abondèrent tellement, qu’on dut agrandir le couvent et faire de nouvelles fondations. Clairvaux fut honoré, du vivant de saint Bernard, de la visite de deux papes : Innocent II, que le saint abbé avait contribué à replacer sur le trône de saint Pierre, et Eugène III, dont la présence au milieu de ses anciens confrères causa autant d’édification que de joie.

Saint Malachie, évoque d’Irlande, vint aussi au monastère ; ravi des scènes angéliques de Clairvaux, il s’écriait comme la reine de Saba : « Ce que je vois de mes yeux dépasse tout ce qu’on m’avait rapporté de la sainteté de ce monastère. Heureux ceux qui sont à vous, heureux vos enfants qui jouissent toujours de votre présence et qui entendent les paroles de sagesse qui sortent de votre bouche ! » Il voulait rester à Clairvaux, saint Bernard l’engagea à continuer ses travaux apostoliques ; mais plus tard il revint à l’abbaye, y mourut et y fut enterré. Et ceux qui ne venaient pas visiter eux-mêmes ce qu’un pape appelait « la merveille du monde », témoignaient assez, par leurs paroles et leurs actes, de la haute estime qu’ils portaient aux moines de Clairvaux et de la confiance qu’ils avaient en leurs prières.

Cependant Bernard était souvent contraint de s’éloigner de sa chère solitude ; tant de travaux et de soins divers le sollicitaient au dehors ! Peu de siècles subirent autant d’agitations de tous genres que le XIIe siècle, et l’abbé de Clairvaux se trouva non seulement mêlé à tous les événements, mais l’influence qu’il exerça sur eux est immense. Les rois et les papes le prennent pour arbitre, de leurs différends : Innocent II et Anaclet se disputaient la tiare, c’est lui qui mit fin au schisme en reconnaissant dans Innocent le véritable successeur de saint Pierre. Il combat les erreurs d’Abailard, de Pierre de Brescia, de Gilbert de la Porée, etc. Les conciles de Troyes, de Reims, de Pise, de Trêves, l’appellent tour à tour.

Aux environs de Noël 1145, Louis VII voulut se croiser ; Bernard l’en pressait. Suger, au contraire, fit tous ses efforts pour le détourner d’un voyage où il y avait tout à craindre et rien à espérer. L’estime que le roi avait conçue pour ces deux grands hommes, balança quelque temps sa résolution ; tous deux, en effet, étaient recommandables par un rare mérite, quoique d’un genre différent ; le premier, moins encore par le brillant de l’esprit que par une grande réputation de sainteté, s’était attiré une considération personnelle, bien au-dessus de l’autorité même ; le second, par un génie supérieur, soutenu par une vaste capacité et une probité reconnue, s’était acquis dans le public et dans le cœur du roi une confiance qui les honorait l’un et l’autre ; l’abbé de Clairvaux, avec l’air et l’enthousiasme d’un prophète, en avait toute l’inflexibilité ; l’abbé de Saint-Denis, avec plus de connaissance du monde, était plus retenu, plus insinuant, mieux fait pour tenir le gouvernail de l’État. L’un et l’autre agissaient par de nobles vues ; Bernard ne songeait qu’aux intérêts de la religion. Suger cherchait à concilier le bien de la religion et celui de l’État ; mais il ne fut point écouté ; le prophète l’emporta sur le politique ; le roi se croisa en 1146.

Un bruit se répandit que l’abbé de Clairvaux avait des révélations, et faisait des miracles ; un de ses disciples publia, dans un écrit, qu’à sa parole, les aveugles avaient vu, les boiteux avaient marché, et les malades avaient été guéris. Toute la France fut convaincue que le ciel ordonnait la croisade, et si fort prévenue que le succès de cette expédition dépendait du saint homme, que, dans une assemblée tenue la même année à Chartres, on lui offrit le commandement général de l’armée ; mais l’exemple de Pierre l’ermite était trop récent pour être suivi. Bernard refusa donc un emploi qui ne convenait point à un homme de son état.

Le mauvais succès de la croisade achevée en 1149 excita de violentes réclamations contre celui qu’on en regardait généralement comme l’auteur. Il se crut obligé de publier son apologie, dans laquelle il rejeta ce mauvais succès sur ses véritables causes. Au milieu des agitations que lui causèrent tant de voyages, de missions et de contradictions, il se plaignait souvent de la vie mondaine qu’il menait malgré lui. « Je ne sais plus, disait-il, ce que je suis ; je ne vis ni en religieux ni en mondain. » Résolu de mettre un terme à cette dissipation, il rentra dans son abbaye de Clairvaux : il avait en effet hâte de revenir partager les travaux de ses frères. C’est avec une grande joie qu’il retourna à sa chère vallée, où il se livra jusqu’à la fin de sa vie à l’étude des livres saints, et aux exercices de la plus rigoureuse pénitence.

Les souvenirs de sa vie angélique, les exemples et les enseignements qu’il y donnait à ses disciples, ont traversé les siècles et nous instruisent encore. C’est de Clairvaux qu’il fait entendre à ses religieux la sublime explication du Cantique des cantiques, dont le résumé incomplet passe à juste titre pour son chef-d’œuvre. Il y parle cette langue universelle de l’amour, « qui n’est comprise que par ceux qui aiment. » C’est là encore qu’il compose son traité de la Grâce et du libre Arbitre ; le livre des Considérations, de nombreux écrits sur la sainte Vierge.

C’est là qu’il nous donne le modèle de la douleur chrétienne, quand, à l’occasion de la mort de son frère Gérard, il exhale ses douloureux et tendres regrets dans un discours à jamais célèbre... « Sortez, sortez mes larmes, si désireuses de couler ! Celui qui vous retenait n’est plus là... Ce n’est pas lui qui est mort, c’est moi qui ne vis plus que pour mourir... Pourquoi, pourquoi nous sommes-nous aimés ? Pourquoi nous sommes-nous perdus ?... Non, je ne murmure pas contre les jugements de Dieu. Il rend à chacun selon ses oeuvres, à Gérard la couronne qu’il a conquise, à moi, la peine qui m’était salutaire... »

C’est encore du sein de cette pieuse vallée que, jaloux de la gloire de tous les ordres religieux, il lance de sévères avertissements aux abbayes de Saint-Denis et de Cluny, tombées dans le relâchement.

La dernière fois que Bernard s’éloigna de Clairvaux, ce fut à la demande de l’archevêque de Trêves, pour pacifier la ville de Metz : « La commune et les seigneurs, depuis longtemps en hostilité, se livraient une guerre acharnée ; en vain avait-on tenté un accommodement, la fureur étant égale de part et d’autre ; les armées étaient en vue et rangées en bataille quand Bernard se présenta au milieu des combattants. Il parle, il prie, il conjure qu’on épargne le sang chrétien et le prix du sang de Jésus-Christ. Ces âmes de fer se laissent fléchir, les ennemis deviennent des frères, tous détestent leur aveugle fureur, et d’un commun accord ils vénèrent l’auteur d’un si grand miracle. » (Bossuet, Panégyrique de saint Bernard)

Bernard de Clairvaux. Gravure de Cornelis Vermeulen (1644-1708)
Bernard de Clairvaux. Gravure de Cornelis Vermeulen (1644-1708)

Après tant de travaux accomplis, il ne lui restait plus qu’à mourir. Retournant à son lit de douleur, que la charité seule lui avait fait quitter, Bernard, assisté du vénérable Goyard, général de l’ordre, et entouré de ses six cents religieux, Bernard se prépare à mourir, ne sachant pas, comme il le disait lui-même, s’il doit se rendre à l’amour de Dieu qui l’attire, ou à l’amour de ses enfants qui le presse de rester ici-bas. Ceux-ci, accablés de douleur, s’efforcent de le retenir parmi eux ; le saint avait rendu le dernier soupir le 20 août 1153 qu’ils s’écriaient encore : « Ô père, voulez-vous donc abandonner ce monastère, n’avez-vous pas pitié de nous, que vous avez nourris de votre sein paternel ! Que vont devenir les fruits de vos travaux et de vos peines ? Que vont devenir les enfants que vous avez tant aimés ?... »

Le corps du saint fondateur fut déposé dans la chapelle du couvent. Mourir dans sa très chère vallée et y reposer, était regardé par lui comme une faveur signalée, et, quelque temps auparavant, il avait prédit à un de ses frères, pour le punir d’un manque de charité envers un des moines, qu’il ne reposerait pas au lieu de son couvent ; Guy était, en effet, mort dans un voyage qu’il faisait à Pontigny et y avait été inhumé.

À la sollicitation des religieux de Clairvaux, saint Bernard fut canonisé solennellement vingt et un ans après sa mort, par Alexandre III qui, vers la même époque, témoignait de la haute estime qu’il portait à ce grand homme et à sa glorieuse fondation en terminant ainsi une lettre adressée au roi Louis VII : « Nous vous recommandons de protéger en l’honneur de saint Bernard le monastère de Clairvaux qu’il a fondé et où repose son corps vénérable, de manière à mériter toujours son patronage. »

Saint Bernard laissa cent soixante monastères dans diverses contrées de l’Europe et de l’Asie. Dans la suite, on compte jusqu’à huit cents abbayes, issues et dépendantes de Clairvaux.

Garat, qu’on ne peut accuser de prévention en faveur des héros de la religion, dit de Bernard de Clairvaux dans son Éloge de Suger : « Nul homme n’a peut-être exercé sur son siècle une influence aussi extraordinaire. Entraîné vers la vie solitaire et religieuse par un de ces sentiments impérieux qui n’en laissent pas d’autres dans l’âme, il alla prendre sur l’autel toute la puissance de la religion. Lorsque, sortant de son désert, il paraissait au milieu des peuples et des cours, les austérités de sa vie, empreintes sur des traits où la nature avait répandu la grâce et la force, remplissaient toutes les âmes d’amour et de respect.

« Éloquent dans un siècle où la pensée et les charmes de la parole étaient absolument inconnus, il triomphait de toutes les hérésies dans les conciles : il frappait de terreur les courtisans jusqu’au pied du trône, il faisait fondre en larmes les peuples au milieu des places publiques. Son éloquence paraissait un de ces miracles de la religion qu’il prêchait. Enfin l’Église, dont il était la lumière, dans ces temps barbares, semblait recevoir les volontés divines par son entremise : les rois et les ministres, à qui son inflexible sévérité ne pardonna jamais un vice, et ne fit grâce d’un malheur public, s’humiliaient sous ses réprimandes, comme sous la main de Dieu même. Les peuples, dans leurs calamités, allaient se ranger autour de lui, comme ils vont se jeter au pied des autels.

« Egaré par l’enthousiasme de son zèle, il donna à ses erreurs l’autorité de ses vertus et la puissance de son caractère, et il entraîna l’Europe dans de grands malheurs ; mais il ne faut pas croire qu’il ait jamais voulu tromper, ni qu’il ait eu d’autre ambition que celle d’agrandir l’empire de la religion. C’est parce qu’il était toujours trompé lui-même, qu’il était toujours si puissant : il eût perdu son ascendant avec la bonne foi. L’Église, malgré ses erreurs, l’a mis au rang des saints ; la philosophie, malgré les reproches qu’elle lui fait, doit l’élever au rang des grands hommes. »

Peu d’années après la mort de Bernard, nous voyons le roi Philippe Auguste voguer vers la Terre-Sainte, et, assailli par une horrible tempête, il ranime le courage et la confiance de ses matelots par ces simples, paroles qui leur rappelaient quels intercesseurs ils laissaient sur le seuil de la patrie : « Il est minuit, c’est l’heure où la communauté de Clairvaux se lève pour chanter matines ; ces saints moines ne nous oublient jamais, ils vont apaiser le Christ, ils vont prier pour nous, et leurs prières vont nous arracher au péril ! »




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