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Polémique projet Tour Eiffel en 1887. Pétition écrivains et artistes contre sa construction - Histoire de France et Patrimoine


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Anecdotes insolites

Petite Histoire de France et anecdotes, brèves et faits divers insolites, événements remarquables et curieux, événements anecdotiques


Tour Eiffel en 1887 (Polémique autour de la)
et pétition des écrivains et artistes
contre sa construction
(D’après « La tour de trois cents mètres », paru en 1900)
Publié / Mis à jour le mardi 31 mars 2015, par LA RÉDACTION



 
 
 
La première étude sérieuse ayant trait à une tour utilisant des matériaux tels que la fonte, le fer ou l’acier, eut lieu en 1874, à l’occasion de l’Exposition de Philadelphie. Lorsque les contours du projet de tour de 300 mètres se précisèrent, sans parler des sceptiques mettant en doute la possibilité de le mener à bien, il y eut une véritable levée de boucliers de la part des artistes, dès 1887.

Sans remonter à la Tour de Babel, on peut observer que l’idée même de la construction d’une tour de très grande hauteur a depuis longtemps hanté l’imagination des hommes. Cette sorte de victoire sur cette terrible loi de la pesanteur qui attache l’homme au sol lui a toujours paru un symbole de la force et des difficultés vaincues.

La Tour de 1000 pieds à l'Exposition universelle de Philadelphie. Sa hauteur comparée à celle des principaux monuments du monde
La Tour de 1000 pieds à l’Exposition universelle
de Philadelphie. Sa hauteur comparée à celle
des principaux monuments du monde
Pour ne parler que des faits du XIXe siècle, qui vit éclore la Tour Eiffel, la Tour de mille pieds qui dépassait par sa hauteur le double de celle que les monuments les plus élevés construits jusqu’alors avaient permis d’atteindre, s’était posée dans l’esprit des ingénieurs anglais et américains comme un problème bien tentant à résoudre. L’emploi nouveau du métal dans la construction permettait d’ailleurs de l’aborder avec chance de succès. En effet les ressources de la maçonnerie, au point de vue de la construction d’un édifice très élevé, sont fort limitées. Dès que l’on aborde ces grandes hauteurs de mille pieds, les pressions deviennent tellement considérables que l’on se heurte à des impossibilités pratiques qui rejettent l’édifice projeté au rang des chimères irréalisables.

Mais il n’en est pas de même avec l’emploi de la fonte, du fer ou de l’acier, que le XIXe siècle vit naître comme matériaux de constructions, et qui prit un développement si considérable. Les résistances de ces métaux se meuvent dans un champ beaucoup plus étendu, et leurs ressources sont toutes différentes. Aussi, dès la première apparition de leur emploi dans la construction, l’ingénieur anglais Trevithick, en 1833, proposa d’ériger une immense colonne en fonte ajourée de 1000 pieds de hauteur (304m80), ayant 30 mètres à la base et 3m60 au sommet. Mais ce projet fort peu étudié ne reçut aucun commencement d’exécution.

La première étude sérieuse qui suivit eut lieu en 1874, à l’occasion de l’Exposition de Philadelphie. Il fut parlé plus que jamais de la Tour de mille pieds, dont le projet avait été établi par deux ingénieurs américains distingués, Clarke et Reeves. Elle était constituée par un cylindre en fer de 9 mètres de diamètre maintenu par des haubans métalliques disposés sur tout son pourtour et venant se rattacher à une base de 45 mètres de diamètre. Malgré le bruit fait autour de ce projet et le génie novateur du Nouveau-Monde, soit que la construction parût trop hardie, soit que les capitaux eussent manqué, on recula au dernier moment devant son exécution ; mais cette conception était déjà entrée dans le domaine de l’ingénieur.

En 1881, Sébillot revint d’Amérique avec le dessin d’une Tour en fer de 300 mètres, surmontée d’un foyer électrique pour l’éclairage de Paris, projet sur le caractère pratique duquel il n’y a pas à insister. Bourdais et Sébillot reprirent en commun l’idée de cet édifice, mais leur Tour soleil était cette fois en maçonnerie. Ce projet soulevait de nombreuses objections qu’il est inutile de rappeler et qui s’appliquent à une construction quelconque de ce genre. Pour donner une idée des difficultés que présente, d’une manière générale, l’exécution d’une Tour en maçonnerie, on peut citer le grand obélisque en pierre connu sous le nom de Monument de Washington inauguré en 1885 et qui était à cette époque le plus haut monument du monde, entièrement en granit avec revêtement en marbre, d’une hauteur de 169m25, carré de haut en bas. Telle était la limite que même avec des matériaux de choix et une exécution particulièrement soignée, les ingénieurs américains, qui ne passaient pas pour manquer de hardiesse, n’avaient pas osé dépasser.

Le premier projet, dont l’exécution avait été commencée en 1848, comportait une pyramide de 600 pieds, soit 183 mètres de hauteur, entourée d’un Panthéon avec une colonnade formant péristyle. Mais, quand en 1854 la pyramide fut arrivée à la hauteur de 46 mètres, on s’aperçut qu’elle s’inclinait d’une façon tellement inquiétante qu’on suspendit les travaux. Ils ne furent repris qu’en 1877 ; on réduisit de 100 pieds la hauteur que l’on avait assignée d’abord au monument, et on la fixa définitivement à 169 mètres, puis on reprit toute la fondation en sous-œuvre. On élargit considérablement la base en établissant au pourtour de nouveaux massifs de béton, descendus plus profondément. C’est seulement en 1880, qu’après de grandes difficultés vaincues, on reprit les travaux de la partie supérieure. Ils avancèrent depuis très régulièrement à raison de 30 mètres environ d’élévation par année, et l’ouvrage fut inauguré le 21 février 1885. Le Panthéon qui devait décorer l’édifice avait été ajourné, en raison de la dépense considérable qu’il devait entraîner.

Gustave Eiffel
Gustave Eiffel
L’ensemble des recherches menées sur ce sujet par Eiffel, le conduisit à considérer comme réalisable à l’aide d’études approfondies, l’avant-projet que deux de ses plus distingués collaborateurs, Émile Nouguier et Maurice Kœchlin, ingénieurs, lui présentèrent pour l’édification en vue de l’Exposition de 1889 d’un grand pylône de 300 mètres. Cet avant-projet réalisait le problème de la Tour de 1000 pieds. La partie architecturale fut confiée à l’architecte Stephen Sauvestre. Alfred Picard, alors inspecteur général des Ponts et Chaussées, écrira plus tard que « cet œuvre colossale devait constituer une éclatante manifestation de la puissance industrielle de notre pays, attester les immenses progrès réalisés dans l’art des constructions métalliques, célébrer l’essor inouï du génie civil au cours de ce siècle [XIXe], attirer de nombreux visiteurs et contribuer largement au succès des grandes assises pacifiques organisées pour le Centenaire de 1789. »

Les ouvertures d’Eiffel reçurent un accueil favorable de l’Administration. Lorsque, à la date du 1er mai 1886, Édouard Lockroy, alors ministre du Commerce et de l’Industrie, arrêta le programme du concours pour l’Exposition de 1889, il y inséra l’article suivant : « Les concurrents devront étudier la possibilité d’élever sur le Champ de Mars une tour en fer à base carrée, de 125 mètres de côté à la base et de 300 mètres de hauteur. Ils feront figurer cette tour sur le plan du Champ de Mars, et, s’ils le jugent convenable, ils pourront présenter un autre plan sans ladite tour. »

Le 12 mai était instituée une Commission pour l’étude et l’examen du projet. Le 15 juin, après avoir successivement examiné les projets présentés par Boucher, Bourdais, Henry, Marion, Pochet, Robert, Rouyer et Speyser, la Commission écarta plusieurs d’entre eux comme irréalisables, quelques autres comme insuffisamment étudiés, et finalement, sur proposition d’Alphand, directeur des travaux de la Ville de Paris, déclara à l’unanimité que la tour à édifier en vue de l’Exposition devait offrir un caractère déterminé, qu’elle devait apparaître « comme un chef-d’œuvre original d’industrie métallique et que la tour Eiffel semblait seule répondre pleinement à ce but ».

Sans parler des sceptiques mettant en doute la possibilité de mener à bien une œuvre si nouvelle et si gigantesque, on avait assisté à une véritable levée de boucliers de la part des artistes. Voici une lettre fort curieuse, au point de vue historique, adressée à Alphand vers le commencement de février 1887, et qui portait la signature des peintres, sculpteurs, architectes et écrivains les plus connus.

« Nous venons, écrivains, peintres, sculpteurs, architectes, amateurs passionnés de la beauté jusqu’ici intacte de Paris, protester de toutes nos forces, de toute notre indignation, au nom du goût français méconnu, au nom de l’art et de l’histoire français menacés, contre l’érection, en plein cœur de notre capitale, de l’inutile et monstrueuse tour Eiffel, que la malignité publique, souvent empreinte de bon sens et d’esprit de justice, a déjà baptisée du nom de « Tour de Babel ».

« Sans tomber dans l’exaltation du chauvinisme, nous avons le droit de proclamer bien haut que Paris est la ville sans rivale dans le monde. Au-dessus de ses rues, de ses boulevards élargis, le long de ses quais admirables, du milieu de ses magnifiques promenades, surgissent les plus nobles monuments que le génie humain ait enfantés. L’âme de la France, créatrice de chefs-d’œuvre, resplendit parmi cette floraison auguste de pierres. L’Italie, l’Allemagne, les Flandres, si fières à juste titre de leur héritage artistique, ne possèdent rien qui soit comparable au nôtre, et de tous les coins de l’univers Paris attire les curiosités et les admirations.

Allons-nous donc laisser profaner tout cela ? La ville de Paris va-t-elle donc s’associer plus longtemps aux baroques, aux mercantiles imaginations d’un constructeur de machines, pour s’enlaidir irréparablement et se déshonorer ?

« Car la Tour Eiffel, dont la commerciale Amérique elle-même ne voudrait pas, c’est, n’en doutez pas, le déshonneur de Paris. Chacun le sent, chacun le dit, chacun s’en afflige profondément, et nous ne sommes qu’un faible écho de l’opinion universelle, si légitimement alarmée. Enfin, lorsque les étrangers viendront visiter notre Exposition, ils s’écrieront, étonnés : « Quoi ? C’est cette horreur que les Français ont trouvée pour nous donner une idée de leur goût si fort vanté ? » Ils auront raison de se moquer de nous, parce que le Paris des gothiques sublimes, le Paris de Jean Goujon, de Germain Pilon, de Puget, de Rude, de Barye, etc., sera devenu le Paris de M. Eiffel.

Émile Nouguier
Émile Nouguier
« Il suffit d’ailleurs, pour se rendre compte de ce que nous avançons, de se figurer un instant une tour vertigineusement ridicule, dominant Paris, ainsi qu’une noire et gigantesque cheminée d’usine, écrasant de sa masse barbare Notre-Dame, la Sainte-Chapelle, la tour Saint-Jacques, le Louvre, le dôme des Invalides, l’Arc de Triomphe, tous nos monuments humiliés, toutes nos architectures rapetissées, qui disparaîtront dans ce rêve stupéfiant. Et pendant vingt ans, nous verrons s’allonger sur la ville entière, frémissante encore du génie de tant de siècles, nous verrons s’allonger comme une tache d’encre l’ombre odieuse de l’odieuse colonne de tôle boulonnée.

« C’est à vous qui aimez tant Paris, qui l’avez tant embelli, qui l’avez tant de fois protégé contre les dévastations administratives et le vandalisme des entreprises industrielles, qu’appartient l’honneur de le défendre une fois de plus. Nous nous en remettons à vous du soin de plaider la cause de Paris, sachant que vous y dépenserez toute l’énergie, toute l’éloquence, que doit inspirer à un artiste tel que vous l’amour de ce qui est beau, de ce qui est grand, de ce qui est juste. Et si notre cri d’alarme n’est pas entendu, si nos raisons ne sont pas écoutées, si Paris s’obstine dans l’idée de déshonorer Paris, nous aurons du moins, vous et nous, fait entendre une protestation qui honore. »

Lockroy, qui, pour être ministre, n’avait rien perdu de son esprit si fin ni de sa verve si mordante, remit une réponse à Alphand, directeur des travaux : « Les journaux publient une soi-disant protestation à vous adressée par les artistes et les littérateurs français. Il s’agit de la Tour Eiffel, que vous avez contribué à placer dans l’enceinte de l’Exposition Universelle. A l’ampleur des périodes, à la beauté des métaphores, à l’atticisme d’un style délicat et précis, on devine, sans même regarder les signatures, que la protestation est due à la collaboration des écrivains et des poètes les plus célèbres de notre temps.

« Cette protestation est bien dure pour vous, Monsieur le Directeur des travaux. Elle ne l’est pas moins pour moi. Paris « frémissant encore du génie de tant de siècles », dit-elle, et qui « est une floraison auguste de pierres parmi lesquelles resplendit l’âme de la France », serait déshonoré si on élevait une tour dont « la commerciale Amérique ne voudrait pas ». « Cette main barbare », ajoute-t-elle dans le langage vivant et coloré qu’elle emploie, gâtera le « Paris des gothiques sublimes », le Paris des Goujon, des Pilon, des Barye, et des Rude. Ce dernier passage vous frappera sans doute autant qu’il m’a frappé, « car l’art et l’histoire français », comme dit la protestation, ne m’avaient point appris encore que les Pilon, les Barye, ou même les Rude, fussent des gothiques sublimes. Mais quand des artistes compétents affirment un fait de cette nature, nous n’avons qu’à nous incliner...

« Ne vous laissez donc pas impressionner par la forme qui est belle, et voyez les faits. La protestation manque d’à-propos. Vous ferez remarquer aux signataires qui vous l’apporteront que la construction de la Tour Eiffel est décidée depuis un an et que le chantier est ouvert depuis un mois. On pouvait protester en temps utile : on ne l’a pas fait, et « l’indignation qui honore » a le tort d’éclater juste trop tard. J’en suis profondément peiné. Ce n’est pas que je craigne pour Paris. Notre-Dame restera Notre-Dame et l’Arc de Triomphe restera l’Arc de Triomphe. Mais j’aurais pu sauver la seule partie de la grande ville qui fût sérieusement menacée : cet incomparable carré de sable qu’on appelle le Champ de Mars, si digne d’inspirer les poètes et de séduire les paysagistes.

« Vous pouvez exprimer ce regret à ces Messieurs. Ne leur dites pas qu’il est pénible de ne voir attaquer l’Exposition que par ceux qui devraient la défendre ; qu’une protestation signée de noms si illustres aura du retentissement dans toute l’Europe et risquera de fournir un prétexte à certains étrangers pour ne point participer à nos fêtes ; qu’il est mauvais de chercher à ridiculiser une œuvre pacifique à laquelle la France s’attache avec d’autant plus d’ardeur, à l’heure présente, qu’elle se voit plus injustement suspectée au dehors. De si mesquines considérations touchent un ministre : elles n’auraient point de valeur pour des esprits élevés que préoccupent avant tout les intérêts de l’art et l’amour du beau. Ce que je vous prie de faire, c’est de recevoir la protestation et de la garder. Elle devra figurer dans les vitrines de l’Exposition. Une si belle et si noble prose signée de noms connus dans le monde entier ne pourra manquer d’attirer la foule et, peut-être, de l’étonner. »

Maurice Koechlin
Maurice Koechlin
Gustave Eiffel écrira plus tard que « cette page bien française a dû étonner quelque peu les expéditionnaires du Ministère ; la correspondance administrative n’est malheureusement d’ordinaire ni si vive, ni si gaie, ni si spirituelle ; sa sévérité s’accommode mal à nos vieilles traditions gauloises. Si M. Lockroy pouvait faire école, l’exercice des fonctions publiques serait moins monotone et certainement mieux apprécié. Le Ministre avait su mettre les rieurs de son côté. Son procès était gagné. »

Eiffel répondit à la pétition des artistes, dans un entretien avec Paul Bourde qui fut reproduit dans le journal Le Temps : « Quels sont les motifs que donnent les artistes pour protester contre l’érection de la Tour ? Qu’elle est inutile et monstrueuse ! Nous parlerons de l’utilité tout à l’heure. Ne nous occupons pour le moment que du mérite esthétique sur lequel les artistes sont plus particulièrement compétents. Je voudrais bien savoir sur quoi ils fondent leur jugement. Car, remarquez-le, Monsieur, cette Tour, personne ne l’a vue et personne, avant qu’elle ne soit construite, ne pourrait dire ce qu’elle sera. On ne la connaît jusqu’à présent que par un simple dessin géométral ; mais, quoiqu’il ait été tiré à des centaines de mille exemplaires, est-il permis d’apprécier avec compétence l’effet général artistique d’un monument d’après un simple dessin, quand ce monument sort tellement des dimensions déjà pratiquées et des formes déjà connues ? Et, si la Tour, quand elle sera construite, était regardée comme une chose belle et intéressante, les artistes ne regretteraient-ils pas d’être partis si vite et si légèrement en campagne ? Qu’ils attendent donc de l’avoir vue pour s’en faire une juste idée et pouvoir la juger.

« Je vous dirai toute ma pensée et toutes mes espérances. Je crois, pour ma part, que la Tour aura sa beauté propre. Parce que nous sommes des ingénieurs, croit-on donc que la beauté ne nous préoccupe pas dans nos constructions et qu’en même temps que nous faisons solide et durable, nous ne nous efforçons pas de faire élégant ? Est-ce que les véritables conditions de la force ne sont pas toujours conformes aux conditions secrètes de l’harmonie ? Le premier principe de l’esthétique architecturale est que les lignes essentielles d’un monument soient déterminées par la parfaite appropriation à sa destination.

Or, de quelle condition ai-je eu, avant tout, à tenir compte dans la Tour ? De la résistance au vent. Eh bien ! je prétends que les courbes des quatre arêtes du monument telles que le calcul les a fournies, qui, partant d’un énorme et inusité empâtement à la base, vont en s’effilant jusqu’au sommet, donneront une grande impression de force et de beauté ; car elles traduiront aux yeux la hardiesse de la conception dans son ensemble, de même que les nombreux vides ménagés dans les éléments mêmes de la construction accuseront fortement le constant souci de ne pas livrer inutilement aux violences des ouragans, des surfaces dangereuses pour la stabilité de l’édifice.

« Il y a, du reste, dans le colossal une attraction, un charme propre, auxquels les théories d’art ordinaires ne sont guère applicables. Soutiendra-t-on que c’est par leur valeur artistique que les Pyramides ont si fortement frappé l’imagination des hommes ? Qu’est-ce autre chose, après tout, que des monticules artificiels ? Et pourtant, quel est le visiteur qui reste froid en leur présence ? Qui n’en est pas revenu rempli d’une irrésistible admiration ? Et quelle est la source de cette admiration, sinon l’immensité de l’effort et la grandeur du résultat ? La Tour sera le plus haut édifice qu’aient jamais élevé les hommes. Ne sera-t-elle donc pas grandiose aussi à sa façon ? Et pourquoi ce qui est admirable en Égypte deviendrait-il hideux et ridicule à Paris ? Je cherche et j’avoue que je ne trouve pas.

« La protestation dit que la Tour va écraser de sa grosse masse barbare Notre-Dame, la Sainte-Chapelle, la tour Saint-Jacques, le Louvre, le dôme des Invalides, l’Arc de Triomphe, tous nos monuments. Que de choses à la fois ! Cela fait sourire, vraiment. Quand on veut admirer Notre-Dame, on va la voir du parvis. En quoi du Champ de Mars la Tour gênera-t-elle le curieux placé sur le parvis Notre-Dame, qui ne la verra pas ? C’est d’ailleurs une des idées les plus fausses, quoique des plus répandues, même parmi les artistes, que celle qui consiste à croire qu’un édifice élevé écrase les constructions environnantes.

Tour de 300 mètres projetée pour l'Exposition de 1889
Tour de 300 mètres projetée
pour l’Exposition de 1889
Regardez si l’Opéra ne paraît pas plus écrasé par les maisons du voisinage, qu’il ne les écrase lui-même. Allez au rond-point de l’Étoile, et parce que l’Arc de Triomphe est grand, les maisons de la place ne vous en paraîtront pas plus petites. Au contraire, les maisons ont bien l’air d’avoir la hauteur qu’elles ont réellement, c’est-à-dire à peu près quinze mètres, et il faut un effort de l’esprit pour se persuader que l’Arc de Triomphe en mesure quarante-cinq, c’est-à-dire trois fois plus.

« Donc, pour ce qui est de l’effet artistique de la Tour, personne n’en peut juger à l’avance ; la grandeur de la base m’étonne moi-même, aujourd’hui que les fondations commencent à sortir de terre. Quant au préjudice qu’elle portera aux autres monuments de Paris, ce sont là des mots.

« Reste la question d’utilité. Ici, puisque nous quittons le domaine artistique, il me sera bien permis d’opposer à l’opinion des artistes, celle du public. Je ne crois point faire preuve de vanité en disant que jamais projet n’a été plus populaire ; j’ai tous les jours la preuve qu’il n’y a pas dans Paris de gens, si humbles qu’ils soient, qui ne le connaissent et ne s’y intéressent. A l’étranger même, quand il m’arrive de voyager, je suis étonné du retentissement qu’il a eu. Quant aux savants, les vrais juges de la question d’utilité, je puis dire qu’ils sont unanimes.

« Non seulement la Tour promet d’intéressantes observations pour l’astronomie, la météorologie et la physique, non seulement elle permettra en temps de guerre de tenir Paris constamment relié au reste de la France, mais elle sera en même temps la preuve éclatante des progrès réalisés en ce siècle par l’art des ingénieurs. C’est seulement à notre époque, en ces dernières années, que l’on pouvait dresser des calculs assez sûrs et travailler le fer avec assez de précision pour songer à une aussi gigantesque entreprise. N’est-ce rien pour la gloire de Paris que ce résumé de la science contemporaine soit érigé dans ses murs ?

« La protestation gratifie la Tour d’ « odieuse colonne de tôle boulonnée ». Je n’ai point vu ce ton de dédain sans une certaine impression irritante. Il y a parmi les signataires des hommes qui ont toute mon admiration ; mais il y en a beaucoup d’autres qui ne sont connus que par des productions de l’art le plus inférieur ou par celles d’une littérature qui ne profite pas beaucoup au bon renom de notre pays.

« M. de Vogüé, dans un récent article de la Revue des Deux Mondes, après avoir constaté que dans n’importe quelle ville d’Europe où il passait, il entendait répéter les plus ineptes chansons alors à la mode dans nos cafés-concerts, se demandait si nous étions en train de devenir les Græculi du monde contemporain. Il me semble que n’eût-elle pas d’autre raison d’être que de montrer que nous ne sommes pas simplement le pays des amuseurs, mais aussi celui des ingénieurs et des constructeurs qu’on appelle de toutes les régions du monde pour édifier les ponts, les viaducs, les gares et les grands monuments de l’industrie moderne, la Tour Eiffel mériterait d’être traitée avec considération. »

Les objections les plus fréquemment mises en avant étaient que la construction elle-même était impossible, que jamais on ne pourrait lui donner une résistance capable de s’opposer à la violence du vent ; que même y arrivât-on sur le papier, on ne trouverait pas d’ouvriers capables de travailler à cette hauteur, les difficultés devant être encore aggravées par les énormes oscillations que prendrait cette colossale tige de fer sous l’effet des vents. Mais Eiffel, ayant bien davantage à lutter contre cette objection sans cesse renaissante de l’inutilité de la Tour qui était la tarte à la crème courante, ne cessait de répéter :

« Connue du monde entier, la Tour a frappé l’imagination de tous en leur inspirant le désir de visiter les merveilles de l’Exposition, et il est indiscutable qu’elle a excité un intérêt et une curiosité universels. Étant la plus saisissante manifestation de l’art des constructions métalliques par lesquelles nos ingénieurs se sont illustrés en Europe, elle est une des formes les plus frappantes de notre génie national moderne.

« En dehors de ces premiers résultats, dont l’importance matérielle et morale est capitale dans la circonstance, il n’est pas douteux que les visiteurs qui seront transportés au sommet de la Tour auront un vif plaisir à contempler sans danger et d’une plate-forme solide, le magnifique panorama qui les entourera. A leurs pieds, ils verront la grande ville avec ses innombrables monuments, ses avenues, ses clochers et ses dômes, la Seine qui l’entoure comme un long ruban d’argent ; plus loin, les collines qui lui forment une ceinture verdoyante, et par-dessus ces collines, un immense horizon d’une étendue de 180 kilomètres. On aura autour de soi un site d’une beauté incomparable et nouvelle, devant lequel chacun sera vivement impressionné par le sentiment des grandeurs et des beautés de la nature, en même temps que par la puissance de l’effort humain. Ces spectacles ne sont-ils pas de ceux qui élèvent l’âme ? La Tour aura en outre des applications très variées, soit au point de vue de notre défense nationale, soit dans le domaine de la science. »

Max de Nansouty appuyait dès 1889 ce point de vue, écrivant dans son Historique et description de la Tour Eiffel de 300 mètres : « En cas de guerre ou de siège, on pourrait, du haut de la Tour, observer les mouvements de l’ennemi dans un rayon de plus de 70 kilomètres, et cela par-dessus les hauteurs qui entourent Paris, et sur lesquelles sont construits nos nouveaux forts de défense. Si l’on eût possédé la Tour pendant le siège de Paris en 1870, avec les foyers électriques intenses dont elle sera munie, qui sait si les chances de la lutte n’eussent pas été profondément modifiées ?

Vue générale de l'exposition universelle de Paris, 1889
Vue générale de l’exposition universelle de Paris, 1889

La Tour serait la communication constante et facile entre Paris et la province à l’aide de la télégraphie optique, dont les procédés ont atteint une si remarquable perfection. »

Eiffel avançait en outre d’autres avantages de sa Tour : « Elle est elle-même à une distance telle des forts de défense qu’elle est absolument hors de portée des batteries de l’ennemi. Elle sera, enfin, un observatoire météorologique merveilleux, dans lequel on pourra étudier utilement, au point de vue de l’hygiène et de la science, la direction et la violence des courants atmosphériques, l’état et la composition chimique de l’atmosphère, son électrisation, son hygrométrie, la variation de température à diverses hauteurs, etc. Comme observations astronomiques, la pureté de l’air à cette grande hauteur et l’absence des brumes basses qui recouvrent le plus souvent l’horizon de Paris, permettront de faire un grand nombre d’observations d’astronomie physique, souvent impossibles dans notre région.

« Il faut encore y ajouter l’étude de la chute des corps dans l’air, la résistance de l’air sous différentes vitesses, l’étude de la compression des gaz ou des vapeurs sous la pression d’un immense manomètre à mercure de 400 atmosphères, et toute une série d’expériences physiologiques du plus haut intérêt. Ce sera donc pour tous un observatoire et un laboratoire tels qu’il n’en aura jamais été mis d’analogue à la disposition de la science. C’est la raison pour laquelle, dès le premier jour, tous nos savants m’ont encouragé par leurs plus hautes sympathies. »

Quant au choix de l’emplacement de la Tour, Alfred Picard l’évoquait dans son Rapport général. De graves objections étaient faites au choix du Champ de Mars. Était-il rationnel de construire la Tour dans le fond de la vallée de la Seine ? Ne valait-il pas mieux la placer sur un point élevé, sur une éminence, qui lui servirait en quelque sorte de piédestal et en augmenterait le relief ? Ce gigantesque pylône n’allait-il pas écraser les palais du Champ de Mars ? Convenait-il d’édifier un monument définitif dans l’emplacement où seraient sans aucun doute organisées les expositions futures, de s’astreindre ainsi à le faire nécessairement entrer dans le cadre de ces expositions, alors que la nouveauté des installations est l’un des éléments essentiels, sinon l’élément primordial du succès ?

Mais en éloignant la Tour, on eût tout à la fois compromis le succès financier de l’entreprise et perdu une forte part du bénéfice qu’elle devait apporter à l’Exposition de 1889. Il ne restait donc à choisir qu’entre le Champ de Mars et la place du Trocadéro. L’adoption de ce dernier emplacement n’eût fait gagner qu’une hauteur de 25 mètres environ, chiffre bien minime relativement aux 300 mètres de la Tour ; elle aurait donné lieu aux plus sérieuses difficultés pour l’assiette des fondations sur un sol profondément excavé par les anciennes carrières de Paris ; enfin le contact immédiat du monument avec le palais du Trocadéro eût certainement produit un effet désastreux.

Il fallut accepter le Champ de Mars. Du reste, à côté de ses inconvénients, cette solution avait de réels avantages ; elle permettait notamment d’utiliser la Tour comme entrée monumentale de l’Exposition, en face du pont d’Iéna, d’éviter par suite la construction d’une entrée spéciale et de réaliser de ce chef une grosse économie.

Les plus célèbres parmi les signataires de la protestation relatée plus haut, s’empressèrent, une fois l’œuvre achevée et consacrée par le succès, de témoigner à Eiffel leur regret d’avoir cédé aux importunités de ceux qui colportaient ce « ridicule factum » et d’y avoir donné leur signature.




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