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« Hâtons-nous de raconter les délicieuses histoires du
peuple avant qu'il ne les ait oubliées » (C. Nodier, 1840)



Histoire de France par Jacques Bainville. La guerre et la paix, les travaux et les jours. Première Guerre mondiale - Histoire de France et Patrimoine


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Histoire de France

L’Histoire de France par Jacques Bainville : 2000 ans d’Histoire de notre pays, des Gaulois jusqu’au début du XXe siècle. Événements, contexte historique.


La guerre et la paix,
les travaux et les jours
(Chapitre 22)
(par Jacques Bainville)
Publié / Mis à jour le dimanche 10 juillet 2011, par LA RÉDACTION



 
 
 
Si, dans les années qui ont précédé 1914, quelque chose semblait garantir la paix, c’était que les vaincus de 1871 ne songeaient pas à prendre leur revanche. Et l’Allemagne était si forte que personne ne pensait à l’attaquer. D’ordinaire, le vainqueur n’a pas intérêt à remettre sa victoire en question. Mais l’Allemagne voulait la guerre. Elle avait un trop-plein d’hommes. Elle était, comme aux anciens temps de l’histoire, poussée à envahir ses voisins.

Cependant, pour qu’elle n’eût pas à combattre seule toute l’Europe, pour qu’elle gardât au moins l’Autriche comme alliée, il fallait que la guerre se présentât sur un prétexte qui ne fût pas allemand, mais autrichien. Telle fut justement l’occasion que lui fournit le conflit de l’Autriche avec la Serbie. Ainsi c’était des lointaines régions de l’Europe, comme au dix-septième siècle, après la Montagne Blanche, comme au dix-neuvième siècle, après Sadowa, que la guerre avec l’Allemagne venait chercher les Français.

On se doutait si peu de ce qui allait se passer que le président Poincaré et le président du conseil Viviani rendaient une visite de politesse au tsar lorsque l’ultimatum autrichien fut rédigé, d’accord avec l’Allemagne, dans des termes tels qu’on pouvait croire que la Serbie ne les accepterait pas. Cet ultimatum fut remis à Belgrade le 23 juillet, au moment où Poincaré et Viviani quittaient Saint-Pétersbourg. À Paris, l’ambassadeur allemand avertit tout de suite la France que les conséquences d’une intervention quelconque dans cette affaire seraient « incalculables ». La France et les puissances amies n’intervinrent que pour recommander à la Serbie de céder, et la réponse serbe fut une acceptation sur tous les points, sauf un seul, qui pouvait d’ailleurs se régler par un arbitrage. Mais l’Autriche était résolue à écraser la Serbie et à en finir avec le péril slave qui menaçait de la dissocier. L’Allemagne était résolue à la guerre. Toutes deux repoussèrent la conférence européenne que l’Angleterre proposait. Le tribunal de La Haye fut pareillement récusé : les institutions internationales par lesquelles on avait voulu, depuis une vingtaine d’années, conjurer le péril qui approchait ne comptèrent pas une minute. Deux jours après la remise de l’ultimatum, l’Autriche déclarait la guerre à la Serbie. Dans l’espace d’une semaine, le mécanisme des alliances joua et une partie de l’Europe se jeta contre l’autre. Tout ce qui était contenu à grand-peine depuis 1871 fit explosion. Tout servit à agrandir le massacre au lieu de l’arrêter : forces accumulées par le système de la paix armée, richesses et ressources créées par de longues années de travail et de civilisation. L’équilibre des systèmes diplomatiques, la dépendance des intérêts, l’immensité même de la catastrophe que devait causer un pareil choc, ce qu’on avait cru propre à prévenir le grand conflit fut inutile. Les obstacles devinrent un aliment. La démocratie, le socialisme international n’empêchèrent rien. La guerre démocratique, de peuple à peuple, fut seulement « plus terrible », comme Mirabeau jadis l’avait prédit, et personne ne fut capable d’y mettre un terme par les moyens qui limitaient les guerres d’autrefois.

Dès le 15 juillet, la volonté de l’Allemagne avait rendu un retour en arrière impossible pour tout le monde. La mobilisation des uns entraînait celle des autres. L’Autriche ayant mobilisé toutes ses forces, la Russie mobilisait les siennes à son tour. Dans cette légitime mesure de précaution, l’Allemagne trouva le motif qu’elle cherchait. Le 1er août, elle déclare la guerre à la Russie, somme la France d’annoncer ses intentions et, comme le gouvernement français se contente de répondre que la France fera ce que ses intérêts commanderont, le gouvernement allemand invente que nous l’avons nous-mêmes attaqué. Le gouvernement de la République ne pouvait plus échapper au destin et il y eut quelque chose de tragique dans ses efforts de la dernière heure. Vainement le président Poincaré avait écrit au roi George pour l’avertir qu’un mot de l’Angleterre, prononcé à temps, pouvait encore faire réfléchir l’Allemagne. L’Angleterre a un Parlement, des ministres libéraux et pacifistes, et elle n’interviendra qu’au moment où la Belgique sera envahie. La France est bien obligée, le 2 août, de mobiliser à son tour : on rassure encore les Français, on leur dit que « la mobilisation n’est pas la guerre ». Viviani ordonne que nos troupes se retirent à 10 kilomètres de la frontière pour prouver que nous ne sommes pas les agresseurs. Mais il était impossible de refuser le combat. Si nous avions déclaré notre neutralité, renié l’alliance russe, l’Allemagne aurait exigé comme gage la remise de Toul et de Verdun. Elle aurait battu la Russie et nous eût ensuite tenus à sa discrétion. La France devait se défendre ou accepter le joug.

Le peuple français le comprit. La mobilisation, bien préparée par notre état-major, eut lieu non seulement avec ordre, mais avec confiance. C’était sur notre décadence que l’Allemagne avait compté. Elle avait cru que la guerre serait chez nous le signal d’une révolution qui fut même annoncée dans les pays de l’Europe centrale. Elle se trompait. L’assassinat du chef socialiste Jaurès, dans la soirée du 31 juillet, n’avait pas causé le moindre trouble. Pour sa défense, la nation fut unie. Ce qu’elle ne savait pas, c’était à quel point sa préparation matérielle à la guerre était insuffisante, à quel carnage elle allait. La troupe portait encore le vieux pantalon rouge, véritable cible. Notre canon de 75, arme redoutable, ne pouvait rien contre la supériorité des Allemands en grosse artillerie. Des années de négligence et d’imprévoyance furent payées par la vie de milliers et de milliers de Français.

La colère contre l’agresseur avait, d’un seul coup, balayé beaucoup d’illusions. Ce qui soutenait la confiance, c’était que, cette fois, nous n’étions pas seuls comme en 1870. On savait les Allemands forts et nombreux. Mais la Russie, réservoir d’hommes, quelle compensation ! Et puis, des alliés, nous ne cesserions pas d’en avoir de nouveaux. Le 3 août, l’Allemagne nous déclare la guerre. Dès la veille, violant des traités, elle a sommé le gouvernement belge de livrer passage à ses armées, et la Belgique décide tout de suite de se défendre. Cette décision obligeait l’Angleterre, encore hésitante, à intervenir, parce qu’elle avait promis, en 1839, de garantir la neutralité belge et aussi parce qu’il était dit que jamais dans l’histoire elle ne tolérerait qu’une grande puissance européenne s’emparât des bouches de l’Escaut. La solution qu’avait trouvée, sous le règne de Louis-Philippe, l’antique problème des Pays-Bas, se montrait pour nous salutaire. Non seulement la Belgique, devenue une nation, était dans cette grande guerre à nos côtés, mais elle y entraînait tout l’Empire britannique, et lorsque l’Angleterre entre dans un conflit européen, l’histoire enseigne qu’elle ne s’en retire qu’après avoir vaincu.

France, Russie, Belgique, Angleterre, cette « Entente », déjà si vaste, semblait plus que capable de tenir tête à l’Allemagne et à l’Autriche et de les battre. L’Italie, fidèle à l’accord qu’elle avait signé en 1902, s’empressait de nous informer qu’elle resterait neutre et, par là, nous délivrait d’un lourd souci sur notre frontière des Alpes. Le seul concours que l’Allemagne allait trouver, ce serait celui de la Turquie et de la Bulgarie, concours non pas négligeable, car il a compliqué et prolongé la lutte, mais insuffisant pour lui donner la victoire quand son coup de surprise aurait été manqué. Ce qu’on ne soupçonnait pas, en 1914, c’était qu’il nous faudrait encore beaucoup d’autres alliés pour venir à bout du grand Empire militaire, tant d’alliés que nous en serions les prisonniers un jour, et que, pour la France, de nouvelles difficultés naîtraient de là.

À la vérité, nous avons échappé à un désastre foudroyant par un hasard tel qu’il a tout de suite paru comme un miracle. L’Allemagne avait cru que la France se décomposerait moralement et politiquement sous le choc et elle avait commis une erreur : son agression avait produit chez nous le phénomène de l’ « union sacrée ». Mais l’union n’était pas moindre chez elle et, le 4 août, dans les deux Parlements à Berlin comme à Paris, les socialistes eux-mêmes avaient tout approuvé. Avec l’assentiment de l’Allemagne entière, une machine de guerre comme le monde en avait peu vu était lancée contre nous.

Les moins confiants des Français furent surpris par la rapidité de l’invasion. Quand on connaissait la force militaire de l’Allemagne, on croyait au moins à plusieurs batailles, d’un sort incertain, près des frontières, loin de Paris. Après le temps nécessaire pour mettre en marche d’énormes armées, les opérations proprement dites avaient commencé le 17 août. Dès le 22, les Français et les Anglais, qui s’étaient portés au secours de la Belgique, devaient reculer à Charleroi et à Mons. Les Allemands entraient en masse sur notre territoire, occupaient le nord de la France dans l’espace de quelques journées et s’ouvraient le chemin de Paris, tandis que les Alliés battaient en retraite. La France, dont le gouvernement ménageait les nerfs, n’apprit la situation que par un de ces communiqués laconiques dont il fallait se contenter dans l’intérêt général : avec tant d’autres droits, la discipline supprimait celui de tout dire. « De la Somme aux Vosges », disait le communiqué. Il révélait ce qu’on avait tenu caché : l’invasion, la chose terrible qu’on avait vue trois fois au siècle précédent. Et la Somme devenait bientôt la Marne. Des avant-gardes allemandes paraissaient à quelques kilomètres de Paris, d’où le gouvernement, pour ne pas être enfermé et assiégé comme en 1870, était parti pour Bordeaux. C’est à ce moment que se produisit la circonstance inespérée qui sauva tout.

On a beaucoup discuté sur la bataille de la Marne. L’histoire dira que Joffre l’a gagnée parce qu’il eût été seul responsable s’il l’avait perdue. Le général Gallieni vit sans doute le premier la manœuvre à tenter contre le flanc de l’armée de von Kluck qui avait marché trop vite. Joffre, qu’un sang-froid étonnant n’avait pas abandonné depuis Charleroi, eut le mérite de comprendre la situation et, au lieu de continuer la retraite, de donner à toutes nos forces l’ordre de se porter en avant. C’est un des plus beaux redressements militaires qu’on ait vus dans l’histoire, et les Allemands en furent déconcertés. La bataille de la Marne, bataille gigantesque, qui s’étendit des abords immédiats de Paris jusqu’à la Moselle, dura du 6 au 13 septembre et se termina par la défaite et le recul général de l’ennemi. Paris était sauvé. L’invasion s’arrêtait. Les Allemands s’étaient proposé de mettre la France hors de combat en six semaines pour se retourner ensuite contre la Russie. Ce plan avait échoué. En Allemagne, quelques hommes clairvoyants commencèrent à comprendre que la guerre était perdue.

Elle était encore loin d’être gagnée pour nous. Après la bataille de la Marne, la France crut à la victoire complète, à la délivrance du territoire, comme, après Valmy. Nos armées, fatiguées par leur retraite, puis par leur prodigieux effort, dépourvues des munitions qui eussent été nécessaires, ne purent empêcher les Allemands de s’établir sur de nouvelles lignes, de l’Oise jusqu’à l’Argonne. Dès le 17 septembre, le front était stabilisé, les tranchées se creusaient face à face : une sorte de guerre de siège, atroce et journellement meurtrière, commençait. En vain les Allemands essayèrent-ils de reprendre leur offensive et d’envelopper de nouveau les armées anglo-françaises en passant cette fois par la Flandre maritime, dans ces parages des eaux et des dunes où l’on s’était si souvent battu dans les vieilles guerres des Pays-Bas. Il y eut là d’inoubliables faits d’armes, comme celui de Dixmude. L’inondation aida à barrer la route aux Allemands. Au commencement du mois de novembre, après la bataille de l’Yser, ils durent reconnaître qu’ils ne passeraient pas, mais nous avions pu seulement les empêcher de passer.

On se battait, on allait se battre longtemps encore, depuis les rivages de la mer du Nord jusqu’au Caucase, de la Baltique jusqu’aux bords du canal de Suez, la Turquie étant entrée dans le camp de nos ennemis. La guerre se développait et se nourrissait de la guerre. Elle se prolongeait par l’équilibre même des belligérants, l’Allemagne trouvant, dans sa préparation du temps de paix et dans une organisation patiente, des ressources suffisantes pour balancer la supériorité du nombre qui était du côté des Alliés. La guerre se prolongeait aussi parce que l’Allemagne ne pouvait demander la paix sans avouer son échec, tandis que les Alliés s’étaient prémunis contre leurs propres défaillances. Le 4 septembre, au moment même où s’engageait la bataille de la Marne, ils avaient signé le pacte de Londres par lequel ils s’interdisaient de conclure la paix séparément. Plus encore que ce contrat, la situation elle-même garantissait que, quoi qu’il arrivât, l’Angleterre, du moins, ne renoncerait pas à la lutte. Sauf un petit coin de terre, la Belgique était occupée par les Allemands. Anvers et Ostende étaient entre leurs mains. Jamais l’Angleterre, qui était intervenue dès que la neutralité belge avait été violée, ne permettrait à l’Allemagne ce qu’au long des siècles elle n’avait pas permis à la France. La Belgique redevenait ainsi ce qu’elle avait été si souvent dans l’histoire : le point autour duquel s’organisait la politique de l’Europe, et dont la paix et la guerre dépendaient. Quant à la France, envahie et occupée, elle aussi, dans sa partie la plus riche, tandis que les hostilités se poursuivaient sur son territoire, il ne lui eût pas été possible, l’eût-elle voulu, de se soustraire à l’engagement du 4 septembre. L’armée anglaise était venue sur notre sol combattre à côté des nôtres, et ses faibles effectifs du début s’accroissaient : l’Angleterre, rebelle à la conscription, finissait par y recourir. Son effort répondait de sa ténacité et nous étions attachés à son destin. Il n’en est pas moins vrai que la lutte se passait chez nous, que nous en subissions les ravages, que les Allemands pillaient et détruisaient les régions occupées, qu’ils y maltraitaient les habitants : une calamité effroyable, sans exemple depuis les invasions barbares, et dont nous ressentirions longtemps les effets. Cependant c’étaient aussi les soldats français qui devaient consentir les sacrifices les plus lourds et se trouver présents partout où il y avait danger.

Mais la guerre régnait, elle dirigeait tout. L’Allemagne elle-même, après l’avoir provoquée, en était prisonnière. « Jusqu’à la victoire, jusqu’au bout », devint le mot d’ordre des deux côtés de la tranchée. En France, quelques mois plus tôt, ceux qui parlaient encore des provinces perdues passaient, comme Déroulède, pour des exaltés dangereux. Reprendre l’Alsace-Lorraine fut pourtant le « but de guerre » que, tout de suite, sans discussion, la France s’assigna, si naturellement qu’il semblait qu’on n’eût jamais cessé d’y penser.

Le but était loin et il y avait bien des périls à traverser avant de l’atteindre. Et d’abord il fallait chasser l’ennemi, en finir avec l’odieuse tranchée, l’épuisante guerre souterraine, où des hommes périssaient chaque jour, par petits paquets. L’année 1915 se passa en efforts infructueux pour percer le front. En mars, une première offensive échoue en Champagne, et une deuxième, en septembre, ne réussira pas mieux. Une autre, après un début heureux, qui fit illusion, échoua en Artois aux mois de mai et de juin. À ce moment-là, renonçant à sa neutralité, l’Italie à son tour vient grossir l’Entente ; nous avons un allié de plus, mais la guerre ne cesse de s’étendre en Europe, comme un incendie. En octobre, ce sont les Bulgares qui se joignent à nos ennemis. Déjà la Turquie coupe nos communications avec les Russes. Dans les Dardanelles, à Gallipoli, par mer et par terre, les Anglais et les Français ont vainement essayé de s’ouvrir un chemin. Grâce à la Bulgarie, l’Allemagne et l’Autriche pourront écraser les Serbes et former une ligne continue jusqu’en Asie Mineure. Faut-il leur abandonner l’Orient ? Les Alliés discuteront avant que l’expédition de Salonique, proposée par la France, combattue par l’Angleterre, soit décidée. Ce n’est pas seulement un nouvel effort militaire qui s’impose. Il faut songer à un remaniement de la carte, promettre des agrandissements à la Grèce, dont on a besoin et qui est peu sûre, où le roi Constantin, beau-frère de Guillaume II, penche vers les Allemands. Ainsi, l’extension de la guerre dans la partie orientale de l’Europe complique encore les choses. Et ce qui est grave, c’est que, dans cette année 1915, tandis qu’elle repousse les assauts d’Artois et de Champagne, l’Allemagne, renversant son plan primitif, a porté un coup violent contre la Russie et s’est emparée de toute la Pologne. À son tour, le front russe s’immobilise au loin. L’alliance, qui donnait tant d’espoir, du vaste Empire aux 120 millions de sujets, a, rendu service au début de la campagne. Sans l’armée russe, en 1914, l’invasion allemande nous eût peut-être submergés. Maintenant la Russie ne peut plus menacer l’Allemagne. On a le droit de craindre, quand on connaît son histoire, qu’elle ne conclue la paix séparément. Pour la retenir, la France et l’Angleterre iront jusqu’à lui promettre Constantinople, ce que jamais elles ne lui avaient accordé. Rien ne montre mieux que ce bouleversement des grandes traditions politiques le péril auquel se sentaient exposés les alliés d’Occident.

Ce péril fut grave en 1916. Rassurés du côté de la Russie, les Allemands se tournèrent avec de nouvelles forces contre la France. À leur tour ils voulaient percer le front et ils avaient choisi Verdun pour y attirer le gros de notre armée, la battre et nous forcer à demander la paix. La prise de Verdun aurait eu en Europe un retentissement immense. Le nom de cette vieille cité devint tout de suite un symbole. Le sort de la guerre y fut attaché et c’est pourquoi en France, chefs militaires et gouvernement résolurent de résister à tout prix. Les batailles qui s’engagèrent là et qui durèrent près de six mois ont été les plus formidables de tous les temps. Par le déluge continuel de l’artillerie, par la furie des assauts, ce coin de France, de février jusqu’en août 1916, fut un enfer. Des centaines de milliers d’hommes s’y battirent et, là encore, les Français se sacrifièrent en masse.

L’échec des Allemands, qui leur coûta cher, les fit changer de méthode. Leurs « offensives de paix » commencèrent. Munis partout de gages, ils espéraient venir à bout des Alliés par la fatigue et se tirer d’affaire avantageusement. L’intervention de la Roumanie à la fin du mois d’août 1916 fut une diversion nouvelle qui, ajoutée à la résistance de Verdun et à une vigoureuse « réplique de Verdun » que les Alliés lancèrent sur la Somme, ranima l’espoir de l’Entente. Cependant la Roumanie fut écrasée en quelques semaines, tandis qu’une nouvelle difficulté naissait pour nous de la Grèce que nous devions surveiller et désarmer après le massacre, par trahison, de marins français au Zappeïon d’Athènes : moins d’un siècle après Navarin, quand la France s’était passionnée pour la liberté hellénique, ce guet-apens était son salaire.

Ainsi la guerre durait, se renouvelait sans cesse, détruisant toujours des vies humaines, engloutissant le capital de richesses accumulé par plusieurs générations. Sous cet effort monstrueux, bien des choses commençaient à fléchir en Europe. Lassitude, démoralisation, révolte, les phénomènes sur lesquels l’Allemagne comptait, qu’elle cherchait à produire, allaient se manifester en 1917 chez les Alliés avant, de se manifester chez elle. Au point faible de l’Entente, en Russie, l’événement épié par l’Allemagne survenait, la révolution, en renversant Nicolas II, nous privait d’un allié qui, malgré les incertitudes de son caractère, nous était resté fidèle. Et, le tsarisme disparu, la Russie tombait dans le chaos. Encore nationale à ses débuts, au mois de mars 1917, la révolution répandait l’indiscipline et décomposait rapidement l’armée russe qui cessait de compter pour l’Entente avant même que les bolcheviks, s’étant emparés du pouvoir, eussent signé la paix avec l’Allemagne. Quoi qu’on eût fait, dans les pays alliés, pour représenter les événements de Russie sous des couleurs favorables, ils eurent leur répercussion jusqu’en France. Des mutineries éclatèrent dans l’armée. En même temps se réveillait, dans la politique intérieure, un esprit qui, depuis 1914 aussi, semblait avoir disparu. Les jours de l’union sacrée, du zèle devant l’invasion s’éloignaient. Dans le Parlement, les rivalités de personnes avaient repris. Les ministères instables s’étaient succédé. Sous des hommes faibles, irrésolus, le gouvernement vacillait. Une propagande « défaitiste » s’exerçait, et le ministre de l’Intérieur Malvy fut accusé publiquement de la favoriser. C’est contre Léon Daudet, l’accusateur, que le président du conseil Painlevé voulut sévir sous prétexte de complot contre la République. En réalité, les deux tendances qui se heurtaient depuis quarante ans paraissaient de nouveau. Il ne fallait pas seulement, si l’on voulait conduire la guerre jusqu’à la victoire, un pouvoir ferme pour réagir contre le fléchissement qui commençait. Il fallait aussi que ce pouvoir fût exercé par ceux qui ne penchaient pas du côté de l’Allemagne. La situation elle-même appelait au gouvernement, avec Clemenceau, la tradition jacobine du salut public, la tradition radicale, celle qui avait déterminé la guerre à outrance en 1871, puis, l’opposition à la « politique de l’oubli ». En novembre 1917 Clemenceau devenait président du conseil avec ce programme, à l’intérieur comme à l’extérieur : « Je fais la guerre. » Tout de suite, il poursuivait les basses affaires de trahison et il frappait à la tête en inculpant Joseph Caillaux d’intelligences avec l’ennemi et de complot contre la sûreté de l’État. Quant à Malvy, Clemenceau, en plein Sénat, l’avait accusé de compromettre les intérêts dont il avait la charge, et l’ancien ministre de l’Intérieur, pour se disculper, demandait lui-même à passer devant la Haute Cour, qui le condamnait au bannissement. Clemenceau et les hommes de sa génération étaient nourris de l’histoire de la Révolution française. Il y eut là comme un souvenir très adouci de la Terreur.

Il était temps qu’une impulsion fût donnée à la France ; l’élan de 1914 ne pouvait se soutenir tout seul et, si l’Allemagne se lassait également, elle était tout entière dans la main des nouveaux chefs militaires que la guerre avait révélés. N’ayant plus à s’occuper du front russe, Hindenburg et Ludendorff préparaient une dernière et violente offensive en France avant que l’aide nouvelle, l’aide inespérée qui venait à l’Entente, fût efficace. Dans ses furieux efforts pour briser le blocus où les flottes anglaises l’enfermaient, l’Allemagne, par la guerre sous-marine sans restriction, avait provoqué les États-Unis et fait sentir le danger de sa victoire à la lointaine Amérique elle-même. Les Américains jetaient leur poids dans la balance au moment de la défection des Russes, et leur nombre venait à point pour remplacer dans l’esprit des Français le contrepoids disparu. En intervenant, presque à la dernière heure, avec des forces toutes fraîches, les États-Unis contribuaient à la chute de l’Allemagne. Ils la démoralisaient surtout en lui retirant l’espoir de vaincre. Mais si le président Wilson avait déclaré la guerre le 2 avril 1917, les États-Unis ne seraient pas en mesure de prendre part à la lutte avant de longs mois. L’Amérique intacte arrivera à la fin de la guerre dans une Europe fatiguée, et le président Wilson sera maître de la paix comme la France l’avait été sous Richelieu en n’intervenant que dans la dernière période de la guerre de Trente Ans. Seulement le président Wilson connaissait mal les questions européennes. Quoique belligérants, les États-Unis tenaient à se dire les associés et non les alliés de l’Entente, et leur gouvernement restait prêt à jouer le rôle d’arbitre et de médiateur qu’il avait déjà essayé de prendre plusieurs fois. À la veille de la victoire, on voyait percer, les difficultés de la paix.

Avant d’être vaincue, l’Allemagne prouva qu’elle pouvait encore être redoutable. En 1918 comme en 1914, elle joua et elle perdit. Comme en 1914 aussi elle fut près de réussir. Si, jusque-là, elle avait tenu tête à tant d’adversaires, c’était d’abord à son organisation politique et militaire qu’elle le devait. C’était ensuite aux fautes des Alliés qui n’avaient pas su unir leurs efforts. Ils avaient plusieurs chefs, maintes fois ils s’étaient fait battre en détail, tandis que la coalition ennemie tout entière était conduite par l’état-major allemand. Il y avait en France un front anglais isolé : le 21 mars 1918, Ludendorff l’attaquait, l’enfonçait. Toute une armée anglaise battait en retraite, et les Allemands purent croire qu’ils s’ouvraient de nouveau la route de Paris, bombardé le jour par de mystérieux canons à longue distance, par des avions la nuit, et d’où le gouvernement se tenait prêt à partir, comme en 1914. Dans ce péril, ce furent encore les soldats français qui se sacrifièrent et qui arrêtèrent la ruée. Du moins le danger commun, redevenu aussi grave qu’aux premiers jours de l’invasion, fit ce que rien n’avait obtenu jusque-là : un général français, Foch, reçut enfin le commandement unique des armées alliées. La guerre eut désormais une direction et une méthode. Une bataille de plus de sept mois commençait qui devait être la dernière et que le généralissime était résolu à ne pas abandonner. Arrêtés partout, après des succès de surprise passagers, devant Amiens et devant Compiègne, en Flandre et au Chemin des Dames, les Allemands, revenus jusque sur la Marne, y trouvent au mois de juillet une autre défaite. C’est le moment que Foch a prévu et pour lequel il s’est préparé afin que notre deuxième victoire de la Marne ne tourne pas court comme la première. Il passe à l’offensive et, sans laisser l’ennemi respirer, le poursuit et le harcèle, l’obligeant à céder chaque jour un peu du territoire conquis et occupé depuis quatre ans.

Le 11 novembre 1918, un armistice, « généreux jusqu’à l’imprudence », était accordé à l’armée allemande, la sauvait d’une catastrophe totale et lui permettait de repasser le Rhin sans avoir capitulé. Considérant que l’Allemagne était vaincue, que le sol français était libéré et qu’il n’avait pas le droit de continuer plus longtemps l’affreux carnage, Foch s’était conformé à l’avis des gouvernements alliés. En Orient, la Bulgarie et la Turquie avaient cédé les premières. L’Autriche s’effondrait, l’Allemagne était dans le désarroi. Les trônes, celui des Habsbourg, celui des Hohenzollern, ceux de tous les souverains allemands, tombaient les uns après les autres. La puissance qui avait fait trembler l’Europe, contre laquelle vingt-sept nations s’étaient liguées, gisait à terre. Les Allemands partaient à la hâte de France et de Belgique comme Guillaume II partait d’Allemagne : une de ces chutes dans le néant et le chaos, après une période de grandeur, dont l’Empire germanique et ses dynasties, au cours de l’histoire, avaient déjà donné tant d’exemples.

La victoire des Alliés ne semblait pas pouvoir être plus complète. Il restait à en tirer parti. Et le soulagement des Français, après l’armistice du 11 novembre qui mettait fin à plus de quatre ans de tuerie et d’angoisses, fut inexprimable. Cependant, près de 1.500.000 hommes avaient péri, dix départements étaient ravagés, plus de deux cents milliards, somme fantastique et qu’on n’eût jamais crue réalisable, avaient été engloutis. Sur le moment, on ne se rendit pas compte du bouleversement que la guerre avait apporté et qui changeait les conditions d’existence du pays. On crut tout heureux et tout facile quand d’autres jours pénibles commençaient.

L’établissement de la paix déçut d’abord. Une victoire qui avait coûté si cher semblait nous promettre d’amples compensations. Une victoire remportée à plusieurs ne nous laissait pas les mains libres. L’expérience enseignait que des préliminaires de paix devaient être imposés à l’ennemi dans les journées qui suivaient immédiatement l’armistice. Cette précaution, à laquelle les vainqueurs ne manquent jamais, fut négligée. Mais les Alliés n’avaient convenu de rien. Un contrat qui fixait la part de chacun après la victoire avait bien été signé en 1916. La défection de la Russie l’avait rendu caduc et, plus encore, l’intervention des États-Unis. Le programme français se réduisait à une formule imprécise : « Restitutions, réparations, garanties. » Quant au président Wilson, il avait énoncé en quatorze points un programme un peu plus détaillé, mais presque aussi vague et qui demandait beaucoup de travaux et de discussions avant d’être appliqué aux réalités européennes. De plus, le danger commun ayant disparu, chacun des Alliés retournait à ses intérêts personnels, les Anglais préoccupés de la mer, les Français de leur sécurité sur le continent. Ce ne fut pas seulement dans la confusion des idées, mais dans le conflit des traditions et des intérêts que la conférence de Paris élabora une série de traités qui changeaient tout l’aspect de l’Europe, consacrant la ruine de l’Empire austro-hongrois, ressuscitant des États disparus comme la Pologne et la Bohême, baptisée Tchécoslovaquie, tandis que d’autres États recevaient des accroissements si considérables qu’ils en étaient plus que doublés : tel était le cas de la Serbie, devenue Yougoslavie. Pour la plupart, ces transformations avaient ou lieu aux dépens de l’Empire des Habsbourg, détruit et démembré, tandis que l’Allemagne, gardant son unité, restituait seulement, outre ses provinces polonaises, ce qu’elle avait pris au Danemark en 1864 et à la France en 1871. Sous aucun prétexte, nos Alliés n’avaient consenti à nous laisser d’autres frontières que celles de 1815. Sedan était effacé et non Waterloo. Là aussi il était visible, dès les orageuses discussions de la conférence de Paris, que désormais l’Angleterre, ayant anéanti la puissance navale allemande, se méfierait de la France plus que de l’Allemagne

Et nous allions nous retrouver en face de l’Allemagne pour régler une des affaires les plus grandes et les plus difficiles qu’on eût encore vues. Le traité disait que l’Allemagne devrait réparer les ruines immenses qu’elle avait laissées chez nous. On n’exigeait d’elle ni argent comptant ni une indemnité fixée une fois pour toutes, mais des milliards dont le montant total serait déterminé dans l’avenir. L’occupation de la rive gauche du Rhin gagerait les paiements en même temps qu’elle protégerait les pays occidentaux, jusqu’au jour où l’Allemagne, ayant achevé le désarmement qui lui était prescrit, ayant donné des preuves de ses bonnes intentions, entrerait dans la Société des Nations, conçue par le président Wilson pour maintenir la paix et l’harmonie entre les peuples, comme la Sainte-Alliance, où la France était entrée peu de temps après 1815, avait été conçue par le tsar Alexandre. Telles étaient les grandes lignes de la paix qui fut conclue à Versailles le 28 juin 1919, jour anniversaire du crime de Sarajevo, dans cette même Galerie des Glaces où, le 18 janvier 1871, avait été proclamé l’Empire allemand. Deux obscurs délégués le la nouvelle République allemande signèrent avec les représentants des vingt-sept nations de toutes les parties du monde qui avaient pris part à la lutte, beaucoup d’une façon honoraire. D’autres traités, sur le même modèle, furent signés en divers, endroits des environs de Paris avec ce qui restait de l’Autriche, c’est-à-dire une petite République à laquelle il était interdit de se réunir à l’Allemagne, avec la Hongrie et la Bulgarie, tandis que la Turquie repoussait les conditions qui lui étaient imposées.

D’une guerre faite à plusieurs, sortait aussi une paix faite à plusieurs, mélange de conceptions diverses, du principe de l’équilibre et du principe des nationalités, une paix qui remettait beaucoup de questions à plus tard et qu’il faudrait encore interpréter et appliquer. En France surtout, les critiques ne lui manquèrent pas. Quant à l’Allemagne, malgré l’écroulement de sa grandeur et le désordre qui avait suivi la chute des Hohenzollern, elle n’était pas résignée à subir les conséquences de sa défaite. Elle protestait déjà contre le traité de Versailles, et la grande tâche de la France allait être de lui en imposer l’exécution, plus retenue qu’aidée par ses anciens Alliés. Dans un monde transformé, où, de vaincue, elle était devenue victorieuse, la France retrouvait les lois permanentes de son histoire : entre l’Allemagne et l’Angleterre, elle aurait encore à trouver sa voie.

Depuis 1914, il n’y avait plus eu d’élections en France. Le suffrage universel n’avait plus été consulté. La Chambre était toujours celle qui avait été nommée contre le service militaire de trois ans et qui, sous l’empire de la nécessité, avait voté toutes les mesures de la levée en masse, accepté d’abord l’union sacrée, puis, après quelques faiblesses, suivi jusqu’au bout Clemenceau qui l’avait ressaisie. Ses pouvoirs avaient expiré avant que la guerre fût finie et ils avaient été prorogés, parce que, disait-on, une grande moitié des électeurs était mobilisée, ce qui revenait, au fond, à ne pas instituer de plébiscite sur la guerre et sur la paix. Le suffrage universel ne fut même pas admis à se prononcer sur le traité de Versailles. Le traité était déjà ratifié, lorsque les élections du 16 novembre 1919 eurent lieu. Pour la première fois, le vieux scrutin d’arrondissement était abandonné et le système de la représentation proportionnelle fut appliqué, avec quelques limites encore. À ce moment-là, le mouvement révolutionnaire qui, parti de Russie, parcourait l’Allemagne, alarmait la masse paisible des Français. La menace d’un socialisme véritable qui confisquerait la propriété, jointe au mécontentement contre les partis qui s’étaient si lourdement trompés avant la guerre, fit élire une majorité entièrement nouvelle. Ce n’était pas que la France eût tellement changé : il suffit du déplacement de quelques centaines de milliers de voix pour rendre la victoire aux modérés et aux conservateurs, unis sur les listes du Bloc national. Clemenceau et l’école jacobine avaient contribué à ce succès en conduisant la guerre jusqu’à la victoire et en frappant de discrédit, avec Malvy et Joseph Caillaux, toute une partie de la gauche. Seulement, la nouvelle, Chambre, orientée à droite, supportait mal l’esprit jacobin. Elle traduisait aussi la déception qu’avait causée la paix, dont les imperfections commençaient à être senties. Clemenceau, candidat à la présidence de la République, ne fut pas élu, et Paul Deschanel, qui avait promis la fin de l’anticléricalisme et la reprise des relations diplomatiques avec le Saint-Siège, succéda à Poincaré. Ainsi Clemenceau et ses collaborateurs étaient écartés du pouvoir. Les hommes qui avaient fait le traité de Versailles ne seraient pas ceux qui l’appliqueraient. On avait compté leurs fautes et ils allaient compter celles de leurs successeurs.

Tirer le meilleur parti possible d’un traité « plus lourd de promesses que de réalités », ce fut, pendant les six premiers mois de 1920, la politique d’Alexandre Millerand, L’ancien socialiste qui avait tant effrayé la bourgeoisie quand il était entré dans le ministère Waldeck-Rousseau, et qui, maintenant, était devenu le chef du Bloc national conservateur. Mais, pour tirer parti du traité, pour le réaliser, il fallait l’interpréter aussi et il apparut tout de suite que l’Angleterre ne l’interprétait pas comme nous. Là-dessus encore l’Entente se dissociait. Les États-Unis, dont le gouvernement avait mis sur la paix la marque de ses vues théoriques, avaient désavoué le président Wilson, refusé de ratifier l’acte de Versailles et conclu avec l’Allemagne une paix particulière. En Angleterre, l’idée qui grandissait, c’était qu’il convenait de ménager l’Allemagne, comme la France, après 1815, avait été ménagée par, le gouvernement britannique. Au lieu de trouver les Anglais à nos côtés pour contraindre l’Allemagne à tenir ses engagements, nous devions maintenant leur résister pour ne pas perdre le fruit de la victoire ou bien céder de peur de rompre avec eux. À la recherche d’une solution capable de contenter tout le monde, des conférences répétées révélaient les dissentiments des vainqueurs, encourageaient les Allemands à résister et se traduisaient par des abandons de notre créance. On en était là lorsque, au mois d’août 1920, la Pologne fut envahie par les Russes. Ainsi l’Europe, dans l’organisation nouvelle qui était sortie des traités, n’était pas garantie contre les risques de guerre et c’était de la Russie communiste que le risque de guerre venait. Chose plus grave, ni parmi les puissances alliées ni parmi les nouveaux États qui leur devaient la vie, personne, sauf la France, ne se montra disposé à sauver d’un nouveau partage la République polonaise. Millerand ayant pris l’initiative d’envoyer, avec le général Weygand, un appui à la Pologne, l’armée rouge fut repoussée après être entrée jusque dans les faubourgs de Varsovie. Cette alerte montrait la fragilité de la nouvelle Europe, nullement pacifiée du côté de l’Orient où la Turquie refusait toujours d’accepter les conditions des vainqueurs. Après le péril brusquement apparu en Pologne, le succès de la décision prise par Millerand le rendit populaire et, presque aussitôt, ce fut lui qui succéda au président Deschanel, obligé par la maladie de se démettre de sa charge et qui ne devait pas tarder à mourir.

Alexandre Millerand, en arrivant à la présidence de la République, avait annoncé son intention d’y remplir un rôle actif, d’y assurer la continuité de la politique française, de ne pas y rester, comme ses prédécesseurs, depuis le maréchal de Mac-Mahon, dans l’attitude d’un témoin et d’un arbitre. Pour la première fois depuis bien longtemps reparaissait l’idée de réviser la Constitution de 1875. La prérogative que le nouveau président revendiquait, il l’exerça en 1922 en se séparant d’Aristide Briand qu’il avait choisi l’année d’avant comme président du conseil. Cherchant, lui aussi, à réaliser le traité de Versailles et à le réaliser par l’accord des Alliés, Briand en était venu à des concessions de plus en plus grandes au point de vue des Anglais. À la conférence de Cannes, Lloyd George avait été sur le point d’obtenir ce qu’il cherchait, c’est-à-dire une sorte d’accommodement entre les vainqueurs et les vaincus, avec la participation de l’Allemagne elle-même. La protestation des Chambres et de l’opinion publique détermina Millerand à rappeler Briand de Cannes et à lui demander sa démission sans qu’il eût été renversé par un vote parlementaire.

Opposé à la politique des concessions, qu’il avait blâmée dans la presse, Raymond Poincaré était naturellement désigné pour prendre le pouvoir. Pour lui, le traité de Versailles, qu’il eût voulu meilleur, était intangible. Tel quel, il devait être appliqué, sans subir d’amputations nouvelles, sans réduction de notre créance qui n’était pas mieux payée depuis que remises, atténuations, délais, avaient été successivement accordés à l’Allemagne. La France en revenait donc à l’exécution intégrale du traité par la contrainte au besoin, les autres moyens ayant échoué, tandis que les Allemands, alléguant le désordre de leurs finances, suspendaient une à une toutes leurs prestations. Après tant d’expériences qui n’avaient pas réussi, il ne restait qu’un système à essayer, celui des gages. On avait déjà pensé au bassin de la Ruhr, une des régions minières et industrielles les plus riches de l’Allemagne. Les manquements répétés et volontaires de l’Allemagne à ses engagements ayant été constatés, selon les règles du traité de Versailles, par la Commission des Réparations, le gouvernement français, de concert avec la Belgique, prit la solution d’occuper la Ruhr. Le 11 janvier 1923, sans coup férir, les troupes françaises entraient à Essen. Ainsi le traité de paix n’avait rien terminé par sa propre vertu. Il exige encore de nous des efforts et notre compte avec l’Allemagne est loin d’être réglé. Les travaux continuent avec les jours et les jours des peuples sont longs.

Nous touchons ici au point où doit se terminer cette histoire. À mesure qu’on approche du temps même où nous vivons, les grandes lignes se dérobent. Elles ne se dégageront qu’avec la suite, qui nous manque encore.

Qu’a cherché la France depuis que la paix est conclue ? Sa sécurité, des garanties contre une revanche possible de l’Allemagne. Elle a cherché aussi les réparations qui lui avaient été promises et sans lesquelles le rétablissement de sa prospérité était incertain. Dans cette tâche, elle a rencontré la résistance de l’Allemagne et elle a été contrariée par l’Angleterre. Les deux forces extérieures contre lesquelles la France, au cours des siècles, a dû si souvent défendre son indépendance ou entre lesquelles il lui a fallu se frayer un chemin, se sont trouvées, dans une certaine mesure, réunies contre elle. La France avait déclaré qu’elle n’évacuerait ni la Ruhr ni la rive gauche du Rhin tant que l’Allemagne n’aurait pas rempli ses engagements. Une pression extérieure, presque universelle, et un changement d’orientation à l’intérieur, déterminé par la lassitude des Français, l’ont déjà fait renoncer à cette résolution.

Tout ce qu’on peut discerner, à la lueur des événements les plus récents, c’est que la paix, en ne tenant pas ses promesses, a laissé la France dans l’étrange situation d’un pays victorieux mais blessé. La France dispose, pour un temps qu’on ne saurait calculer, de la plus grande force militaire de l’Europe. On s’efforce de la lui arracher par le désarmement. Cependant elle n’a plus de marine et elle possède un vaste domaine colonial -encore accru de la Syrie - qu’elle serait incapable de défendre : toute notre histoire enseigne que c’est une dangereuse position.

Les réparations sur lesquelles la France comptait n’étant pas payées et ne devant plus l’être depuis l’accord de Lausanne de 1932, nous sommes, en dépit de la victoire, un peuple qui a été envahi et dévasté. Le mal que l’Allemagne nous a causé avec intention nous reste et nous sommes, à cet égard, comme si nous avions été vaincus. Par ses propres moyens, par sa propre épargne, la France a déjà relevé une grande partie de ses ruines. Mais l’œuvre n’est pas finie. Elle a déjà exigé des capitaux considérables qui, ajoutés aux énormes dépenses de la guerre, forment une dette colossale qu’a encore insuffisamment réduite l’abaissement du franc au cinquième de son ancienne valeur après une période d’inflation qui a rappelé le régime des assignats. Les difficultés financières, lorsqu’elles sont très graves, deviennent des difficultés politiques : nous l’avons vu à la fin de l’ancien régime et sous la Révolution. La question des impôts, lorsque l’imposition doit être très lourde, est redoutable parce qu’elle provoque des résistances et favorise la démagogie : c’est le cas qui s’est présenté à plus d’un moment de notre histoire. Un gouvernement faible est tenté par l’expédient trop facile des assignats, qui provoque la ruine. D’autre part, compter sur les sacrifices raisonnés et volontaires de toutes les parties de la nation est bien chanceux. D’après l’expérience des siècles passés, on peut se demander si la question d’argent ne sera pas, pendant assez longtemps, à la base de la politique, si, au-dedans et au-dehors, notre politique n’en dépendra pas, si, enfin, le pouvoir ne tendra pas à se renforcer et à sortir des règles de la démocratie parlementaire pour soustraire les mesures de salut public à la discussion. Déjà, en 1926, devant la banqueroute imminente, Raymond Poincaré, revenu au pouvoir, a dû recourir aux décrets-lois. Le déficit n’ayant pas tardé à se reproduire par l’excès des dépenses que provoquent les Chambres, il apparaît qu’il faudra renoncer à des finances régulières et courir le risque d’un grand désordre ou bien, au nom du salut public, nier les droits de la majorité.

On peut remarquer que presque partout en Europe, dans les pays éprouvés par la guerre, les gouvernements ont perdu pied. Le vieux monde est dans un état qui ressemble beaucoup au chaos. Extrême est la confusion des idées. Pleins pouvoirs, dictature, ce sont des mots qui n’effraient plus ou des choses qui semblent naturelles, tandis que partout sont affichés les noms de République ou de démocratie. Sur les vastes destructions qu’une guerre immense et les révolutions qui l’ont suivie ont causées, personne ne peut dire ce qui s’élabore, ce qui est provisoire et ce qui est définitif. Seulement, quand on compare la France aux autres pays, quand on se représente les hauts et les bas de son histoire, on voit qu’elle n’est pas la plus mal partagée. Exposée aux tribulations, souvent menacée dans son être - elle l’a encore été, et terriblement, en 1914 - elle n’est pas sujette à ces affaissements ou à ces longues éclipses dont tant d’autres nations offrent le modèle. Sa structure sociale reste solide et bien équilibrée. Les classes moyennes, sa grande force, s’y reconstituent toujours en peu de temps. Après toutes ses convulsions, parfois plus violentes qu’ailleurs, elle ne tarde pas à renaître à l’ordre et à l’autorité dont elle a le goût naturel et l’instinct... Si l’on n’avait cette confiance, ce ne serait même pas la peine d’avoir des enfants.

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