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Balancier démocratique. Opposition politique non constructive, délétère, tracassière. Presse, journalistes, députés - Histoire de France et Patrimoine


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Anecdotes insolites

Petite Histoire de France et anecdotes, brèves et faits divers insolites, événements remarquables et curieux, événements anecdotiques


Avant-goût de balancier démocratique
délétère, opposition politique
non constructive et « tracassière »
(D’après « Le Semeur », paru en 1836)
Publié le vendredi 3 février 2012, par LA RÉDACTION


 
 
 
 
Au XIXe siècle, le journal Le Semeur attire l’attention des citoyens sur des hommes dont l’action vise essentiellement à « tracasser » les gouvernements, quitte à adopter une opinion quelque peu versatile. Poison du monde politique, ces personnalités exploitent astucieusement les travers du genre humain pour se construire une image usurpée et entraver toute chance d’améliorer l’état de santé du pays, bien que clamant le contraire. L’auteur de cet édifiant article déplore en 1836 un comportement selon lui anticipé par les Académiciens en 1776, et aspire, déjà, à un profond changement du monde politique...

Il y a deux sortes d’opposition : l’une, fondée sur des principes, ralliée autour d’un système, et s’occupant des choses plutôt que des hommes ; l’autre, fondée sur des rancunes ou des ambitions égoïstes, n’ayant point de système, et s’attaquant aux hommes plutôt qu’aux choses. La première de ces deux oppositions se montre et grandit, chaque fois qu’il existe des dangers réels, soit pour la liberté, soit pour l’ordre. La seconde apparaît, quand les besoins généraux, ayant obtenu satisfaction, laissent le champ libre aux prétentions individuelles.

La véritable opposition établit clairement ce qu’elle veut et ce qu’elle ne veut pas. Les faits dont elle accuse le pouvoir sont précis, authentiques, avérés, facilement compris de tout le monde. Elle indique sans détour les réformes qui lui paraissent nécessaires, le but où elle tend, et les moyens qu’elle se propose d’employer pour y parvenir.

L’autre opposition se plaît aux déclamations vagues et s’enveloppe de subtilités. Si l’on demande à ses organes : De quoi vous plaignez-vous ? Articulez nettement vos griefs ! On les voit ramasser de vieilles histoires, rappeler des sujets de plainte auxquels on a mille fois répondu victorieusement et se jeter sur les anecdotes personnelles pour avoir de quoi nourrir leur polémique. Demandez-leur ensuite : Que voulez-vous ? Expliquez-nous clairement vos idées, montrez-nous le chemin que le gouvernement devrait suivre pour vous contenter ! Les voilà qui balbutient, qui hésitent sur leur programme, et répondent qu’ils n’y ont pas encore mûrement réfléchi, que c’est l’affaire du gouvernement, après tout, et non leur affaire.

Si on les presse, ils débitent solennellement quelques vaines généralités sur l’économie, la conciliation, la réforme, l’organisation des salaires, et autres choses semblables, qui ne signifient rien parce qu’elles embrassent tout sans préciser aucun moyen d’exécution ; puis ils s’empressent de revenir au personnalisme, qui est leur véritable élément. Quand cette opposition, par aventure, par un coup de fortune, obtient la majorité, elle est plus embarrassée de sa victoire qu’elle ne l’était de son état d’expectative. Il lui faut alors un système, et elle n’en a pas ; des hommes, et elle n’en trouve guère : de sorte qu’elle s’en va bientôt comme elle était venue, sans laisser aucune trace profonde ni durable de son passage dans les hautes régions du pouvoir.

Cette deuxième sorte d’opposition n’est, en vérité, que de la tracasserie. Le dictionnaire de l’Académie française (édition de 1776) dit que le mot tracasser désigne les manières d’agir d’un esprit inquiet, indiscret, brouillon et malin ; que l’on appelle tracasserie les discours ou rapports qui vont à brouiller des gens les uns avec les autres, et tracassiers ceux qui sont sujets à faire de mauvaises difficultés dans les affaires dont ils se mêlent. C’est justement cela. Les académiciens du dix-huitième siècle semblent avoir deviné, point pour point, la conduite de certains hommes politiques du dix-neuvième. Les tracassiers se rencontrent partout : dans la presse, dans les chambres et dans nos villes grandes et petites. Ces différentes classes de tracassiers présentent les mêmes traits généraux, mais on doit les distinguer dans leurs façons d’agir.

Vient d’abord le journaliste tracassier. Celui-là écoute aux portes du conseil, et recueille avec une admirable industrie tous les bruits, vrais ou faux n’importe, qui peuvent embarrasser la marche du gouvernement. Il publie chaque matin, tant que faire se peut, une chronique piquante, mordante, incisive, et sa joie est extrême quand il lui arrive de découvrir un nouveau moyen d’attaque personnelle contre l’un ou l’autre des membres du cabinet. S’il survient un scandale dans lequel soient mêlés quelques hommes du pouvoir, il le saisit avidement, l’exagère, le retourne sous toutes ses faces en y ajoutant du sien, et pendant trois semaines et plus, ne tarit pas d’invectives.

Le journaliste tracassier change d’idées morales et politiques, selon les temps et les occasions. Si tel ministre est rigide sur le chapitre des mœurs, le journaliste crie au puritanisme ; si le ministre a des mœurs relâchées, le journaliste se fait lui-même puritain. Toutes les mesures proposées par le pouvoir lui sont suspectes, toutes les circulaires blâmables, toutes les améliorations insuffisantes ; et si le ministère vient à être de l’avis du journaliste sur une question, le journaliste adopte un autre avis dès le lendemain pour ne pas perdre, apparemment, la bonne habitude de tracasser les ministres. Cela s’est vu, non pas une fois, mais cent fois.

La presse tracassière s’est remise à la besogne avec une nouvelle ardeur depuis quelques semaines, et je ne sais quoi l’emporte, l’indignation ou le dégoût, dans le sentiment qu’elle inspire aux gens sérieux et honnêtes. Il y a, par exemple, un membre du cabinet que l’opinion regarde comme plus intelligent et plus ferme que ses collègues. Vite, la presse tracassière s’empare de ce fait pour tâcher de piquer les autres d’amour-propre, et de produire par là des divisions dans le conseil. C’est lui qui fera tout, qui décidera tout, qui donnera sa couleur au cabinet ! Les autres ministres ne sont que ses commis, ses instruments, et ne pourront avoir une volonté indépendante de la sienne ! Comment des hommes d’honneur et de capacité peuvent-ils accepter une si humiliante position ?... C’est ainsi que la presse tracassière spécule sur les plus mauvaises passions de la nature humaine pour parvenir à ses fins.

Fin de mandat
Fin de mandat

Deuxième exemple. Les dispositions de la chambre sont incertaines. On ne sait pas si la majorité soutiendra le nouveau cabinet formé dans l’intervalle des sessions. Heureuse incertitude pour la presse tracassière ! Elle prend les devants avec tout le zèle qu’on devrait mettre à défendre une bonne cause, et ne néglige aucun argument propre à irriter l’orgueil de la chambre contre les ministres. Voyez, en effet, quelle énormité ! Le cabinet que vous avez laissé debout, à votre départ, est renversé ; on en forme un autre sans vous ; les doctrinaires méprisent le pouvoir parlementaire, et le traitent comme un pédant fait de ses écoliers !

Si vous n’êtes pas dociles, on tient en réserve une ordonnance de dissolution ; courbez donc la tête sous le joug de la doctrine ! C’est encore ainsi que l’on cherche à semer des sujets de discorde entre la chambre et le cabinet. Le pays en souffrira, car c’est lui qui supporte, en dernière analyse, toutes les fâcheuses conséquences des changements trop fréquents de ministère ; mais on se soucie bien des intérêts du pays ! L’essentiel est de tracasser, de brouiller des gens les uns avec les autres, selon la définition de l’Académie française, parce qu’il y a quelque chose à gagner, ou du moins à espérer dans ces brouilleries, pour soi et pour les siens.

Troisième exemple. Les ministres peuvent avoir quelque pensée d’amnistie ; ils attendent que les passions se calment, que l’ordre se consolide, pour ouvrir les prisons politiques, et sans doute ils se réjouiraient, ne fût-ce que par un amour-propre bien entendu, de pouvoir signaler leur administration il ces nobles actes de clémence qui sont toujours approuvés des peuples, et qui enrichissent l’histoire d’un glorieux souvenir. Mais non, la presse tracassière ne le souffrira pas. Vous êtes condamnés par vos antécédents, dit-elle chaque jour aux ministres, à faire de la rigueur, à être impitoyables ; vous ne pourriez pas, lors même que vous en auriez l’intention, vous montrer cléments et généreux ! La presse tracassière entretient de la sorte les passions hostiles au gouvernement ; elle augmente les défiances, et retarde par cela même cette amnistie qu’elle a si souvent réclamée. Une amnistie de la main des doctrinaires ! Nous les empêcherons bien de la donner, en leur suscitant de mauvaises querelles de toutes parts ! Que les patriotes restent en prison, et que la doctrine n’ait pas la gloire de l’amnistie !

Le député tracassier se respecte plus que le journaliste : son caractère et sa position ne lui permettent pas de manquer à certaines bienséances de pudeur et de bon goût. Il a devant lui des collègues qui lui feraient bientôt sentir l’inconvenance des misérables personnalités et des puériles chicanes dont une partie de la presse est remplie ; il a derrière lui des électeurs, hommes de sens pour la plupart, qui veulent qu’on s’occupe d’affaires à la chambre, et non de frivoles altercations. Aussi le député tracassier ne manque-t-il pas de chercher des prétextes plausibles pour attaquer les hommes du pouvoir. Il demande, par exemple, la suppression d’un impôt très onéreux pour le peuple, comme l’impôt du sel et le monopole des tabacs. En bonne logique il faudrait indiquer les moyens qui couvriront le déficit que cette suppression produira dans le trésor de l’Etat ; les économistes du parlement anglais négligent rarement ce devoir en pareille circonstance.

Mais chez nous le gros du public n’y regarde pas de si près. Le député prononce un discours fort éloquent, et chacun y applaudit. L’impôt continue à figurer au budget des recettes, à la vérité, et il n’en pouvait être autrement, puisque le budget des dépenses est déjà voté, et qu’il faut subvenir aux besoins du trésor ; mais l’orateur a obtenu ce double avantage, d’être devenu plus populaire et d’avoir tracassé le gouvernement. Une autre fois, le député adresse au ministère des questions sur les affaires diplomatiques ; il sait d’avance qu’on n’y répondra pas, et qu’il serait même imprudent d’y répondre ; mais ces questions lui offrent une occasion précieuse de signaler son patriotisme, de chatouiller l’orgueil national, et dès lors il se résout sans peine à tracasser le cabinet dans ses rapports avec les puissances étrangères.

Les tracasseries se font au bas de la tribune plus souvent encore qu’à la tribune même. Ce sont de petites coalitions, des intrigues de bureau, qui enlèvent au ministère un certain nombre de voix, et rendent la majorité douteuse et flottante. Jamais les tracassiers n’ont de meilleures chances que dans ces moments-là. Ils n’aiment point les majorités et les minorités compactes, parce qu’il est nécessaire alors de prendre décidément parti pour l’une ou l’autre division de la chambre, et qu’on n’est rien si l’on ne se place pas sous l’une de ces deux bannières.

Mais quand la chambre est scindée en plusieurs fractions à peu près égales, et que les majorités dépendent de quelques voix incertaines, c’est l’occurrence la plus favorable pour tracasser le ministère. On flatte adroitement des ambitions subalternes ; on excite sous main des passions qui se taisaient dans les jours de calme ; on offre à la vanité une brillante perspective, à l’envie une vengeance aisée. La tracasserie marche, avance, comme une mine souterraine ; elle s’empare des sujets de blâme les plus insignifiants pour saper le cabinet ; puis tout-à-coup elle fait explosion, et couvre de ruines la salle du conseil.

Nous connaissons un caractère de député précisément contraire à celui du député tracassier. Il appartient au représentant vertueux et désintéressé, qui accepte le bien de quelque part qu’il vienne, et tâche de pousser toujours les ministres dans les voies les plus utiles à l’intérêt général. Loin de les entraver quand ils ont de bonnes intentions, il leur facilite, autant qu’il est en lui, les moyens de les réaliser. Il a pour principe de placer les choses avant les hommes, et pourvu que les affaires du pays se fassent avec ordre et intelligence, il accorde au cabinet tout l’appui qu’il peut lui donner. S’il se voit contraint d’entrer dans les rangs des adversaires du pouvoir, son opposition est franche, loyale, décidée ; il frappe droit et ferme ; il indique sans réticences ni arrière-pensées les questions qui le séparent du gouvernement, et poursuit avec persévérance la noble lutte qu’il a commencée. Un tel homme acquiert le respect de tous, de ses ennemis non moins que de ses amis, tandis que le député tracassier ne peut même gagner la confiance de ceux pour lesquels il emploie ses dangereux talents.

Pour rendre la liste complète, on doit citer, enfin, le tracassier provincial. On le retrouve dans presque tous les conseils municipaux. C’est un honnête bourgeois, qui n’a pas assez de consistance ou de capacité pour être maire de son endroit, mais qui veut à toute force y jouer un personnage important et influent. Il élève des chicanes sur tous les articles du budget communal ; il réclame à tort et à travers des retranchements et des économies ; il se plaint du mauvais état des chemins vicinaux, et refuse en même temps de voter les centimes additionnels nécessaires pour les réparer. Il forme au-dedans et au-dehors du conseil municipal une coterie dont il est l’oracle, le porte-enseigne et le champion. Son bonheur est de tracasser maire, adjoints, commissaires de police et valets de ville ; sa vie se passe à tracasser ; il perd l’appétit et le sommeil quand il ne tracasse point. Ces tracassiers sont le fléau des petites administrations ; ils empêchent rarement le mal, mais souvent empêchent le bien.

Comment la France sera-t-elle délivrée de cette nuée de tracassiers politiques ? Elle ne le sera jamais complètement, car c’est un défaut qui tient à plusieurs vices de notre nature ; mais les tracassiers seront d’autant moins nombreux que nous aurons plus de lumières, de mœurs et de bon sens.

 

 


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