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Mots d'histoire : Affaire de l'Armoire de Fer - Histoire de France et Patrimoine


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Savoir : Mots d’Histoire

Origine et signification de dénominations singulières appliquées à des événements, des partis, ou à certaines classes d’individus


Armoire de Fer (Affaire de l’)
(D’après « Revue des questions historiques », paru en 1867)
Publié / Mis à jour le jeudi 15 avril 2010, par LA RÉDACTION



 
 
 
Voulant soustraire aux yeux des Révolutionnaires des documents attestant de tractations secrètes avec des cours européennes et ses correspondances avec Mirabeau, Dumouriez et La Fayette, Louis XVI s’adressa à son serrurier attitré, François Gamain, pour construire une armoire de fer et les y cacher. Mais à l’annonce de la fuite du roi, le serrurier en révéla l’existence, accusant de surcroît le souverain d’avoir tenté de l’empoisonner. Une affaire opportune plaidant en faveur de l’accusation au procès de Louis XVI...

Parmi les épisodes plus ou moins véridiques qui remplissent les annales de la Révolution, il en est un qui, accepté avec empressement par ceux qui avaient voté la mort de Louis XVI, puis ensuite traité de fable, a reparu avec de nombreux embellissements et suscité plus d’une controverse : le prétendu empoisonnement du serrurier Gamain, le dénonciateur de l’armoire de fer, par le roi Louis XVI.

Mirabeau
Mirabeau
François Gamain, né à Versailles le 29 août 1751, appartenait à une famille d’entrepreneurs de serrurerie, qui était venue s’établir à Versailles à l’époque des grands travaux faits dans cette ville par Louis XIV. Son père, Nicolas Gamain, serrurier fort habile, était entrepreneur des bâtiments du roi. Il fit de son fils un adroit ouvrier et le chargea de la serrurerie de l’intérieur du château, qui demandait le plus de soin.

On sait le goût qu’avait Louis XVI pour les travaux manuels. Rencontrant souvent le jeune serrurier dans les appartements, il se plaisait à causer avec lui de ses travaux et à lui demander des explications sur ses ouvrages. Il s’attacha à François Gamain, et voulut s’essayer, sous sa direction, à fabriquer des serrures et quelques objets d’art à son usage. Il fit construire à cet effet un petit atelier dans les combles du château. Dans cet atelier, qui existe encore aujourd’hui, il s’enfermait fréquemment avec Gamain, et travaillait avec lui pendant des heures entières. Le roi l’avait pris en grande affection ; il l’avait nommé serrurier de ses cabinets, ce qui lui donnait l’entrée de ses appartements, et, lorsque le père de Gamain mourut, il lui continua la charge de serrurier de ses bâtiments.

L’affection de Louis XVI pour Gamain était si grande, qu’elle choquait ceux qui étaient admis dans l’intimité du roi. L’on raconte qu’un jour l’intendant Thierry de Ville-d’Avray, auquel il venait de montrer quelques-uns de ses ouvrages de serrurerie en lui demandant ce qu’il en pensait, osa lui faire la réponse suivante : « Sire, quand les rois s’occupent des ouvrages du peuple, le peuple s’empare des fonctions des rois. » Lorsqu’arrivèrent les journées des 5 et 6 octobre 1789, et que Louis XVI fut forcé de séjourner à Paris, Gamain, quoique habitant Versailles, resta toujours le serrurier du roi, qui lui continua toute sa confiance. Quand plus tard, entouré d’ennemis, menacé à tout instant de l’envahissement de son palais, Louis XVI sentit la nécessité d’avoir un lieu sûr et caché où il pût déposer ses papiers les plus importants, ce fut encore à Gamain qu’il s’adressa pour exécuter ce travail de confiance, et ce fut lui qui construisit la célèbre armoire de fer.

Elle avait été pratiquée dans l’épaisseur d’un mur, près de la chambre à coucher du roi et elle était fermée par une porte en tôle de fer recouverte d’une couche de peinture imitant la pierre ; l’ouverture de la serrure se trouvait dissimulée dans les rayures de la pierre et il était impossible de découvrir cette cachette. La reine ayant appris que Gamain était devenu jacobin et haïssait la royauté sinon le roi, le mit en garde contre lui. Sur ses instances, le roi consentit à retirer de l’armoire les pièces les plus compromettantes, surtout celles qui avaient trait aux subsides accordés à Mirabeau. Madame Campan assista à cette opération et reçut du roi en dépôt, comme elle le raconte, un grand nombre de pièces.

Gamain, grand et maigre, était d’une constitution assez délicate. Au témoignage d’Eckard, qui le connut en 1786, il avait de plus l’esprit assez faible. Entouré de gens qui avaient adopté avec enthousiasme les principes de la Révolution, il fit comme eux, et le 7 janvier 1792, il fut nommé membre du conseil général de la commune de Versailles. Il assista aux séances, et particulièrement à celles du mois de juin, de juillet et d’août de cette année, ainsi que le constatent les registres de la commune.

Après la journée du 10 août, il fut nommé (24 septembre) l’un des commissaires chargés « de faire disparaître de tous les monuments de la commune, les peintures, sculptures et inscriptions qui pourraient retracer la royauté et le despotisme » nous révèle le Registre des délibérations de la commune de Versailles. On voit que, pendant cette année 1792, Gamain fit éclater son zèle patriotique, et prit part avec assiduité aux discussions, souvent tumultueuses, de la commune de Versailles.

A cette époque, la commune de Versailles entretenait avec la commune de Paris les relations les plus intimes. Tous les jours deux députés de Versailles assistaient aux séances de la commune de Paris, en rapportaient les procès-verbaux, et à leur tour les membres de la commune de Versailles en discutaient les principaux points et transmettaient leurs conclusions, presque toujours approbatives, à la commune de Paris. C’est dans ce foyer révolutionnaire, au milieu de ces discussions passionnées que Gamain, soit qu’il y fût poussé par ses sentiments révolutionnaires, soit qu’il craignît que quelqu’un venant à découvrir l’armoire de fer l’accusât, lui qui l’avait faite, de n’en avoir pas révélé l’existence, se décida à faire cette révélation.

La précaution que le roi avait prise sur la recommandation de la reine était utile. Le 19 novembre 1792, quand déjà s’instruisait le procès du souverain, Gamain, soit scrupule, soit crainte, soit espérance d’une récompense, alla dévoiler la cachette au ministre Roland, qui courut aux Tuileries sans même prendre le temps de « prévenir la commission des papiers des Tuileries » récemment instituée, ce qui lui fut vivement reproché par la suite. De l’armoire il sortit suffisamment de documents pour que leur « Inventaire et description sommaire » emplisse un fort volume, le tome neuvième, des pièces du procès de Louis XVI.

Jean-Marie Roland, ministre de l'Intérieur
Jean-Marie Roland,
ministre de l’Intérieur
Le 20 novembre, Roland déposa sur le bureau de la Convention les papiers découverts et déclara, sans nommer Gamain, que ces papiers étaient dans un lieu tellement particulier, tellement secret, que si la seule personne de Paris qui en avait connaissance ne l’eût indiqué, il eût été impossible de les découvrir. Ils étaient, dit-il, derrière un panneau de lambris, dans un trou pratiqué dans le mur, et fermé par une porte de fer. Puis il ajoute : « C’est l’ouvrier qui l’avait faite qui m’en a fait la déclaration. »

Le 1er décembre, Gamain confirma sa révélation par la déclaration suivante qui resta longtemps inédite peut-être parce qu’elle s’est trouvée mêlée aux papiers de Roland, qui furent déposés à la Bibliothèque Nationale. En voici le texte, dont l’orthographe est respectée :

« Je soussigné, François Gamain, serrurier et notable de la maison commune de la ville de Versailles, déclare que dans le courant d’avril de la dit anné j’ai été chargé, avec mistère, par Louis Seize de pratiquée une ouverture dans l’épaisseur du mure, de face, des Thuillerie qui regarde le couchant, au passage de la chambre à couchéz, que j’ai été chargé en outre de recouvrie cette ouverture par une porte de tolle de fere forte fermé, avec une serrure de sûreté, que je n’ai jamais su pour quel usage cette ouverture a été pratiquée, mais que simplement que cette ouverture pouvait contenire des pièces emportentes au salut de la République.

« J’ai cru, devoire, en décharger ma conscience et en faire la révélation au citoyen Heurtier, mon supérieur, dont je me flatte d’avoir la confiance à tous égard. Je déclare donc que le dix-huit novembre dernier j’ai déposé mon ségré dans le sein du citoyen heurtier, que j’ai ensuite été appelé à paris par lui, de la part du Ministre, de l’intéreure ou m’étant transporté le ving dumaime mois, j’ai accompagné le ministre aux thuilleries pour lui indiquer l’ouverture en question. Je déclare en outre que le meime jour j’ai ouvert par ordre du Ministre la porte qu’il recouvrait la ditte cachette dans laquelle le Ministre a trouvé des papiers qu’il a fait emparqueté, en présent du citoyen heurtier et de moy, pour être le tous transporté à la Convention nationale par des personnes qu’il a fait appelée à cet effet.

« Fait à Paris ce premier décembre 1792, premier de la République française. François GAMAIN.

« Je, soussigné, architecte, inspecteur général des Batimens nationaux, atteste la sincérité des faits articulés dans la presente déclaration du citoyen Gamain. J’atteste, en outre, que je n’ai pas perdu les papiers de vüe, depuis le moment où ils ont été découverts, jusqu’à celui où le ministre que j’ai toujours accompagné est entré à la Convention, pour les y déposer, et que l’ordre dans lequel ces papiers ont été trouvés n’a même pas été dérangé.

« A Paris, le 1er décembre 1792 l’an 1er de la République française. HEURTIER. »

Louis XVI est conduit à l'assemblée de la Convention, le 11 décembre 1792
Louis XVI est conduit à l’assemblée
de la Convention, le 11 décembre 1792
C’est le 11 décembre 1792 que le roi fit son entrée dans la salle de la Convention nationale, portant sur un simple habit bleu une redingote noisette. Un fauteuil était placé pour lui devant la barre, mais Bertrand Barère de Vieuzac le tint un instant debout : « Louis, la nation vous accuse, l’Assemblée nationale a décrété le 3 décembre que vous serez jugé par elle ; le 6 décembre, elle a décidé que vous seriez conduit à la barre. On va vous lire l’acte énonciatif des délits qui vous sont imputés... Vous pouvez vous asseoir. » Après lecture des chefs d’accusation, Louis XVI y répondit, demanda communication des pièces justificatives, la facilité de choisir un conseil pour se défendre, et déclara ignorer l’existence de l’armoire de fer aux Tuileries. La première séance du procès aura lieu le 26 décembre suivant.

Le 24 décembre 1792, Gamain fut appelé à Paris, par une commission de la Convention, pour vérifier si l’une des clefs remises par Louis XVI à Thierry de Ville-d’Avray et trouvée dans le secrétaire de ce dernier, s’adaptait à la serrure de l’armoire de fer. Gamain venait de donner un gage à la Révolution : le 13 janvier suivant, il fut installé comme officier municipal.

Après l’attentat du 21 janvier, la Convention envoie des députés en mission dans tous les départements, afin « de donner aux autorités l’énergie nécessaire aux circonstances ». Le représentant Crassous est envoyé dans le département de Seine-et-Oise ; ne trouvant pas la municipalité de Versailles « à la hauteur des circonstances », il la destitue par son arrêté du 30 septembre 1793.

La loi du 17 du même mois déclarait suspects tous les fonctionnaires révoqués, qui pouvaient être pour ce seul fait traduits devant le tribunal révolutionnaire. Gamain n’ayant pas été réintégré dans ses fonctions municipales, resta sous le coup de cette loi. Ainsi, malgré les gages qu’il avait donnés à la Révolution, il pouvait d’un instant à l’autre être traduit devant ce terrible tribunal, d’où l’on ne sortait guère que pour aller à la mort. D’un autre côté, il n’avait plus de travail, et d’une vie active et d’une position presque opulente, il était tombé dans le repos forcé et dans la misère. C’est dans ces circonstances qu’il adressa une pétition à la Convention pour lui demander des secours.

Le 8 floréal an II (27 avril 1794), le représentant Musset, curé constitutionnel de Falleron (Vendée), chargé de faire le rapport de la pétition de Gamain, monte à la tribune et s’exprime en ces termes : « C’était peu pour le dernier de nos tyrans, d’avoir fait périr des milliers de citoyens par le fer ennemi ; vous verrez par la pétition que je vais vous lire, qu’il était familiarisé avec la cruauté la plus réfléchie, et qu’il a lui-même administré le poison à un père de famille, espérant ensevelir par là une de ses manœuvres perfides ; vous verrez que son âme féroce avait adopté la maxime que tout est permis aux rois de ce qui peut faire réussir leurs criminels projets. »

Après ce préambule il lit la pétition, conçue en ces termes :

« François Gamain, serrurier des cabinets et du laboratoire du ci-devant roi, et depuis trois ans membre du Conseil général de la commune de Versailles, expose que dans les premiers jours de mai 1792, il reçut l’ordre de se transporter à Paris. A peine y fut-il arrivé, que Capet lui ordonna de pratiquer une armoire dans l’épaisseur d’un des murs de son appartement, et de la fermer d’une porte de fer, opération qui ne fut achevée que le 22 du même mois, et à laquelle il a procédé en sa présence. Aussitôt cet ouvrage fini, Capet apporta lui-même, au citoyen Gamain, un grand verre de vin, qu’il l’engagea à boire, parce qu’effectivement il avait très chaud.

« Quelques heures après qu’il eut avalé ce verre de vin, il fut atteint d’une colique violente, qui ne se calma qu’après qu’il eut pris une ou deux cuillerées d’élixir, qui lui firent rendre tout ce qu’il avait mangé ou bu dans la journée. Il s’en est suivi une maladie terrible qui a duré quatorze mois, dans lesquels il en a été neuf perclus de ses membres, et qui même, dans cet instant, ne lui laisse aucun espoir que sa santé se rétablisse assez pour lui permettre de vaquer à ses affaires d’une manière à subvenir aux besoins de sa famille.

Louis XVI
Louis XVI
« Telle est, citoyens, la vérité des faits qu’il prend la liberté de vous exposer ; ils sont constatés par le certificat des officiers de santé qui ont suivi sa maladie. Je vous observe en outre que quoiqu’il ignorât entièrement à quel usage Capet destinait cette armoire, néanmoins il en fit la déclaration, et que c’est lui qui est l’auteur de la découverte des papiers intéressants qu’elle renfermait. J’attends de vous, législateurs, que vous voudrez bien prononcer sur la pension qu’il espère, après vingt-six ans de service et les sacrifices qu’il a faits ; son espoir est d’autant plus fondé, que le mauvais état de sa santé ne lui laisse aucun moyen de subsistance. »

Après la lecture de cette pétition, Musset ajoute : « A cette pétition est joint le certificat des médecins, qui constate le mauvais état de la santé du citoyen réclamant. Citoyens, si la scélératesse est commune aux rois, la générosité est l’apanage constant des représentants d’un peuple libre. Je demande que sa pétition soit renvoyée aux comités des secours publics et de liquidation, pour en faire un prompt rapport. Je demande qu’après le rapport, les pièces soient déposées aux archives nationales, comme un monument de l’atrocité des tyrans, et insérées au bulletin, afin que ceux qui croyaient que Capet ne faisait le mal que parce qu’il était entouré de malveillants, sachent que le crime était dans son cœur. »

Cette proposition est décrétée en ces termes :
« La Convention nationale décrète :
« ART. 1er. Les pièces seront renvoyées aux comités des secours et de liquidation réunis, pour en faire un prompt rapport à la Convention.
« ART. 2. Après le rapport des comités de secours et de liquidation, les pièces seront déposées aux archives de la Convention, comme un monument éternel de la lâcheté et de la perfidie de Capet.
« ART. 3. Les pièces seront insérées en entier au Bulletin de correspondance, pour faire connaître à L’univers entier la profonde scélératesse du dernier tyran des Français ».

Le 28 floréal an II (17 mai 1794), le représentant Peyssard, ancien garde du corps, et chevalier de Saint-Louis, monte à la tribune, et lit le rapport suivant, au nom des comités des secours publics et de liquidation :

« Citoyens, vous avez chargé vos comités des secours publics et de liquidation de vous faire un rapport sur la pétition du citoyen Gamain, serrurier de Versailles ; je viens en leur nom remplir l’obligation que vous leur avez imposée.

« C’est à la tribune de la liberté que doivent retentir les crimes des oppresseurs du genre humain. Pour peindre un roi dans toute sa laideur, je n’aurai recours ni à l’histoire ancienne, ni aux longues horreurs dont la monarchie que vous avez brisée offre l’enchaînement désastreux, j’en saisirai seulement le dernier anneau. Je nommerai Louis XVI ; ce mot renferme tous les forfaits ; il rappelle un prodige de scélératesse et de perfidie ; à peine il sortait de l’enfance qu’on vit se développer en lui le germe de cette féroce perversité qui caractérise un despote. Ses premiers jeux furent des jeux de sang, et sa brutalité croissant avec son âge, il se délectait à l’assouvir sur tous les animaux qu’il rencontrait.

« On sait le parti qu’il a tiré d’un tel apprentissage ; on sait combien les pages de la révolution ont été rougies du sang versé par ses mains homicides, mais on avait ignoré le dernier procédé de sa barbarie. On le connaissait cruel, traître et assassin. L’objet de ce rapport est de le montrer à la France entière, présentant de sang-froid un verre de vin empoisonné à un malheureux artiste qu’il venait d’employer à la construction d’une armoire, destinée à receler les complots de la tyrannie. Vous penserez peut-être que ce monstre avait jeté les yeux sur une victime inconnue ; c’est au contraire un ouvrier employé par lui depuis vingt-six ans ; c’est un homme de confiance ; c’est un père de famille qu’il assassine, avec un air d’intérêt et de bienveillance (Capet était l’élève de Gamain dans l’art de la serrurerie). Êtres affreux, qui récompensez ainsi ceux qui vous servent, quel cas faites-vous donc du reste des hommes ? Quel sort leur est réservé par vos caprices ? La France le sait, elle a donné l’exemple à la terre, et la terre sera bientôt déroyalisée.

« Un vomitif violent conserve Gamain à sa famille ; son premier soin est d’indiquer la fameuse armoire ; il a rempli son devoir. Aujourd’hui perclus de tous ses membres par l’effet du poison royal, il demande aux fondateurs de la République, les moyens de soutenir sa douloureuse existence. C’est de la tribune d’où est parti l’arrêt de mort du tyran que doivent partir aussi les remèdes aux maux qu’il a faits, le soulagement des victimes de son atrocité.

« Voici le projet de décret que vos comités m’ont chargé de vous présenter.

« La Convention nationale, après avoir entendu le rapport de ses comités des secours publics et de liquidation, décrète : « ART. 1er. François Gamain, empoisonné par Louis Capet, le 22 mai 1792 (vieux style), jouira d’une pension annuelle et viagère de la somme de 1 200 livres, à compter du jour de l’empoisonnement. « ART. 2. Le présent décret sera inséré au Bulletin de correspondance ».

Ce décret est adopté. Gamain, dans son zèle révolutionnaire, s’était, jusqu’à ce jour, contenté de dénoncer l’existence de l’armoire de fer, et de jouer un des premiers rôles dans la municipalité de Versailles. Aujourd’hui que la misère et la loi des suspects pèsent sur sa tête, il ne trouve d’autre moyen de se tirer d’affaire, qu’en faisant valoir auprès de la Convention ses services, et en laissant planer sur son ancien bienfaiteur le soupçon d’un empoisonnement.

L'affaire de l'Armoire de Fer. Gravure satirique du temps
L’affaire de l’Armoire de Fer.
Gravure satirique du temps

A droite le serrurier Gamain qui vient d’ouvrir l’armoire dans laquelle apparaît Mirabeau appuyé d’une main sur la couronne de France et tenant de l’autre une bourse

A gauche le ministre Roland, qui assista effectivement à l’ouverture, s’étonne en voyant s’épancher devant lui le flot des documents révélateurs

En haut le roi Louis XVI avec un corps de serpent vomit dans un bonnet phrygien

Il semble que les portraits de Roland et de Gamain soient conformes à la réalité comme la représentation de la célèbre armoire

Peu à peu, son histoire d’empoisonnement prit corps. Ce ne fut plus toutefois le roi mais la reine qui avait tenté d’empoisonner Gamain. Comme il avait travaillé sans relâche pendant huit heures à placer la porte et que la sueur, dit-il, lui coulait du front à larges gouttes, le roi lui proposa de souper au château avant de rentrer à Versailles où il habitait ; il refusa et allait se retirer lorsque la reine entra en tenant une assiette sur laquelle se trouvaient une brioche et un verre de vin ; Gamain but le vin et mit la brioche dans sa poche ; à peine parti il fut pris d’un malaise général et tomba au pied d’un arbre ; un Anglais survint qui le transporta dans sa voiture chez un apothicaire de la rue du Bac ; on lui administra un vomitif puissant et il fut bientôt rétabli. De retour chez lui, il donna la brioche à un chien qui succomba aussitôt.

Ce qui frappe dans la pétition, c’est que les mots de poison et d’empoisonnement n’y sont pas une seule fois prononcés. Il y a plus : Gamain, malgré le récit du verre de vin donné par le roi, et de la maladie qui, d’après lui, s’en est suivie, ne s’appuie, pour réclamer une pension, que sur ses vingt-six ans de service et sur les sacrifices qu’il a faits, et nullement sur l’empoisonnement, ce qu’il eût certainement fait s’il y avait réellement cru. En faisant ce récit, Gamain a cherché à se rendre intéressant et à se faire pardonner le long délai qu’il avait mis à faire connaître l’existence de l’armoire de fer.

On voit qu’il veut faire remonter jusqu’à Louis XVI la cause de sa maladie, mais que sa conscience lui ferait un reproche de l’attribuer franchement au poison. Il a très chaud, le roi l’engage à boire un verre de vin. Quelques heures après, il est atteint d’une colique violente. Une cuillerée d’élixir le fait vomir. Puis il survient une maladie, et il reste neuf mois perclus de ses membres. Voilà ce qu’il raconte. Ou le verre de vin a troublé la digestion, ce qui a pu être, puisque le vomitif lui a fait rendre tout ce qu’il avait mangé et bu dans la journée, ou une substance toxique y a été introduite. Gamain n’osa pas alléguer le fait, mais les comités de la Convention, ravis de pouvoir souiller d’un crime la mémoire du roi, n’hésitèrent pas à l’accuser d’un lâche assassinat.

Il est vrai que, dans sa pétition, Gamain dit « que la vérité des faits est constatée par le certificat des officiers de santé qui ont suivi sa maladie. » Oui, les médecins ont constaté la maladie de Gamain, mais ils n’ont pas parlé de poison. Aussi, Musset, après avoir lu la pétition, ajoute-t-il : « A cette pétition est joint le certificat des médecins qui constatent le mauvais état de la santé du réclamant ; » mais il ne dit pas que le certificat parle de poison, ce qu’il n’aurait pas manqué de faire si ce certificat en eût fait mention.

L’un des signataires du certificat, le docteur Voisin, avouera plus tard que « jamais Gamain n’a été empoisonné. Lameyran et moi nous l’avons longtemps soigné pour une maladie chronique de l’estomac. C’est ce que nous avons relaté dans le certificat qu’il nous avait demandé pour réclamer une pension. Dans ce certificat, nous avons constaté son état de souffrance, mais nous n’avons pas parlé d’un empoisonnement qui n’existait que dans son esprit. »

La pétition de Gamain, en la séparant des discours qui l’ont accompagnée à la Convention, ne formule qu’une bien vague accusation contre Louis XVI, surtout en présence de la certitude acquise que le certificat des médecins, qui seul aurait pu constater l’empoisonnement, n’en a pas fait mention. Aussi la Convention, qui d’abord avait décrété l’insertion des pièces au Bulletin de correspondance, « pour faire connaître à l’univers entier la profonde scélératesse du dernier tyran des Français », y renonça-t-elle en voyant leur peu de fondement. Ces pièces n’ont jamais été imprimées dans le Bulletin de correspondance.

Gamain est évidemment l’ouvrier qui fit l’armoire de fer. Mais à quelle époque la fit-il ? La date du mois de mai 1792 est-elle la date véritable ? Gamain n’était pas seul à travailler à la cachette du roi. Louis XVI avait une très grande confiance dans un nommé Durey, d’abord garçon du château de Versailles, et qui l’avait suivi aux Tuileries, depuis son séjour à Paris. C’était Durey qui servait de garçon de forge quand le roi travaillait avec Gamain dans son atelier. Lorsque le roi fit venir Gamain pour établir l’armoire, ce fut lui qui l’aida, et, aussi bien que ce dernier, il était dans le secret de son existence.

Durey vivait encore en 1800, et Eckard, qui a écrit l’article Gamain de la Biographie universelle, l’a vu à cette époque. Durey assurait que l’assertion de Gamain était fausse, que ce n’était pas en 1792, mais bien au mois de mai 1791, que Louis XVI, décidé au voyage de Varennes, ne sachant à qui confier des papiers qu’il ne pouvait pas emporter, fit pratiquer l’armoire de fer. Assertion qui ne manque certainement pas de probabilité, car il était plus facile au roi de faire faire cette armoire à cette époque, qu’en 1792, où il était surveillé dans ses moindres mouvements.

Si l’on s’en rapporte à l’assertion de Durey, tout ce qu’a raconté Gamain dans sa pétition, ne serait donc qu’une fable inventée pour le besoin de sa cause. Il ne reste donc pour certifier l’empoisonnement que les discours furibonds des deux députés de la Convention. Personne à Versailles ne croyait à l’empoisonnement de Gamain, et Eckard, qui a consulté à ce sujet les divers membres de la famille du serrurier, assure qu’ils attribuaient l’altération de sa santé, d’abord au chagrin qu’il avait éprouvé de la perte de sa fortune, aux privations sans nombre qu’il avait essuyées, et à la chétive nourriture à laquelle il était réduit ; et ensuite aux frayeurs que les révolutionnaires lui causaient et qui pouvaient très certainement l’avoir fait tomber dans l’état de langueur où il est mort.

Gamain ne jouit pas longtemps de la pension que lui accorda la Convention ; il mourut à Versailles, le 19 floréal an III (8 mai 1795), à l’âge de quarante-quatre ans, un an après l’adoption du décret qui la lui avait accordée.




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