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Légendes, croyances, superstitions : mannequin de la Bourbonnaise à Margon (Eure-et-Loir) - Histoire de France et Patrimoine


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Légendes, Superstitions

Légendes, superstitions, croyances populaires, rites singuliers, faits insolites et mystérieux, récits légendaires émaillant l’Histoire de France


Mannequin de la Bourbonnaise (Le)
à Margon, près de Nogent-le-Rotrou
(Eure-et-Loir)
(D’après un article paru en 1859)
Publié le jeudi 30 août 2012, par LA RÉDACTION


 
 

C’était aux temps des croisades. Un seigneur de Courcelles, château dont on voit les ruines dans la commune Vichères (Eure-et-Loir), entraîné par sa foi ardente, ceignit sa poitrine du signe des croisés, et partit pour la terre sainte à la suite du comte du Perche, son suzerain.

Il laissait derrière lui sa femme bien-aimée et sa fille Renée, âgée à peine de seize printemps. Avant de partir, voulant se réserver de choisir lui-même à sa fille l’époux qui lui conviendrait, il fit promettre à sa femme de ne disposer de la main de Renée qu’en faveur du chevalier porteur de l’anneau paternel et du consentement scellé des armes de la maison de Courcelles.

Or deux chevaliers soupiraient pour la fille du croisé : c’étaient le seigneur de Nogent et le sire de la Manordière château voisin de celui de Courcelles. Ce dernier avait déjà offert précédemment son cœur à Marguerite des Radrets (Les Radrets : château situé non loin de Mondoubleau, pendant quelque temps résidence de Racine), châtelaine de Margon, qui l’avait accepté ; mais cet amant volage, changeant tout à coup d’affection, s’éprit fortement des charmes de l’héritière de Courcelles.

Vichères : l'église
Vichères : l’église

Les soins qu’elle lui prodigua dans le pansement d’une blessure qu’il reçut en défendant le manoir qu’elle habitait ne firent qu’augmenter son amour : ses soupirs furent entendus, et Renée lui permit d’aspirer à sa main. Le sire de la Manordière confia le secret de son cœur à la dame de la Courcelles, qui, cédant aux vœux de sa fille, accueillit favorablement la demande de ce seigneur, mais en lui faisant connaître les conditions imposées par son époux.

On gardait alors une fidélité inviolable à ses promesses : un seul moyen se présentait donc de hâter l’union des deux amants, c’était d’envoyer un messager en Palestine vers le sire de Courcelles, pour le prier de donner son consentement au mariage de Renée avec le sire de la Manordière. C’est ce qu’on fit aussitôt, et un ermite des environs partit pour la terre sainte, porteur des lettres de la dame de Courcelles, où elle faisait le plus pompeux éloge de celui qu’elle avait agréé.

Sur ces entrefaites, une lettre du croisé vint annoncer à son épouse les plus brillants succès, avec l’espoir d’un prompt retour. Pleine de joie, la dame de Courcelles voulut donner une fête pour célébrer ces heureuses nouvelles. Un splendide festin fut préparé à ce dessein ; au nombre des convives vinrent les deux prétendants à la main de Renée ; la dame de Margon y figura aussi, en sa qualité de châtelaine du voisinage. Ayant vu par elle-même la trahison de son ancien amant, elle se promit de venger son amour méprisé et de punir cruellement celui qui l’avait délaissée.

Comme le sceau et l’anneau du sire de Courcelles lui étaient parfaitement connus, elle réussit à trouver un artiste assez habile pour contrefaire ces deux objets de manière qu’on ne pût reconnaître la fraude. Munie de ces deux premiers instruments de sa vengeance, elle fit ensuite écrire par son secrétaire un consentement comme venant du sire de Courcelles. Ce consentement était adressé au seigneur de Nogent, et voici la version que nous en ont laissée les chroniqueurs : Seigneur de Nogent, avant de quitter la vie, j’ai voulu donner un époux à ma fille unique, et c’est vous que j’ai choisi : allez annoncer cette nouvelle à ma famille, et que la volonté d’un père mourant pour le Christ soit fidèlement exécutée. Le pèlerin chargé de vous porter cette lettre vous remettra aussi l’anneau sacré que m’ont transmis mes aïeux, et que vous conserverez religieusement.

A l’époque présumée où l’on attendait le retour de l’ermite député par la dame de Courcelles, Marguerite des Radrets choisit un de ses affidés, et après lui avoir donné ses instructions et suggéré les réponses qu’il aurait à faire si on l’interrogeait, elle l’envoya, travesti en anachorète, porter le faux consentement revêtu du sceau de Courcelles, ainsi que l’anneau contrefait, au rival du sire de la Manordière. Séduit par cet artifice, le seigneur de Nogent court transporté de joie au château de Courcelles, montre à la châtelaine le précieux titre qui vient enfin combler ses voeux, et réclame la main de le gente damoiselle. La perfide Marguerite avait si adroitement combiné son stratagème qu’à la vue de l’anneau, de l’écriture et du sceau, l’épouse du croisé et la malheureuse Renée donnèrent complètement dans le piège. La volonté d’un époux, d’un père, était si clairement exprimée que, malgré leur répugnance, elles n’hésitèrent pas à faire le sacrifice, l’une de ses sympathies, et l’autre de son amour. Le seigneur de Nogent conduisit la désolée au pied des autels, où fut consacré leur fatal hymen.

Cependant le sire de la Manodière, impatient de ne pas voir revenir l’ermite député en Palestine, était parti lui-même pour la terre sainte afin de hâter son bonheur. Il y avait rejoint le sire de Courcelles et avait été assez heureux pour lui sauver la vie dans un combat contre les infidèles. Ce service éminent, joint à ses brillantes qualités, aux recommandations de son épouse et aux vœux de sa fille, avait déterminé le croisé à remettre au preux paladin les témoignages à l’accomplissement de ses désirs.

Le sire de la Manordière revenait en France, plein de joie et d’espérance, lorsqu’à son arrivée il apprit que Renée était unie à son rival et qu’il devait son malheur à la trame la plus infernale. A son tour, il ne rêva plus que la vengeance ; tous ses soupçons tombèrent sur son ancienne amante, et il la cita à comparaître devant la cour judiciaire et souveraine du pays. Les informations qu’il prit, le zèle surhumain qu’il mit à poursuivre son ennemie, peut-être même quelques révélations indiscrètes échappées à un amour cruellement blessé, amenèrent contre l’accusée des charges si accablantes que la vérité parut dans tout son jour.

Convaincus de la culpabilité de la perfide Marguerite, les juges rendirent une sentence qui nous a été conservée. Elle portait que l’auteur de ces faux serait d’abord pendue et étranglée, traînée ensuite sur une claie, son cadavre brûlé et son manoir livré aux flammes ; que ses prés seraient desséchés, ses arbres arrachés, et tous ses biens confisqués au profit du seigneur de Nogent, qui sortit de l’enquête pleinement justifié ; enfin que pour perpétuer à travers les âges, jusqu’aux générations les plus reculées, l’exécration de la mémoire de la dame de Margon, on brûlerait, le 22 juin de chaque année, en présence du peuple assemblé et réuni au son des cloches, un mannequin ou effigie représentant la châtelaine.

En effet, chaque année, au mois de juillet, le jour de notre-Dame du Mont-Carmel, fête patronale de l’endroit, la petite commune de Margon voit renouveler l’autodafé de la Bourbonnaise (c’est le nom qu’on a donné, nous ne savons pourquoi, à ce mannequin représentant la dame de Margon). Tous les enfants maudissent au passage l’infâme châtelaine, en attendant avec impatience le moment où les flammes viendront encore une fois faire justice de la coupable Marguerite.

 

 


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