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Coutumes, Traditions

Origine, histoire des coutumes, traditions populaires et régionales, fêtes locales, jeux d’antan, moeurs, art de vivre de nos ancêtres


Fête des ménétriers en Alsace
(D’après un article paru en 1904)
Publié le lundi 18 janvier 2010, par LA RÉDACTION

 
 

Pfeiffertag ou Journée des Ménétriers, se célèbre tous les ans, en septembre, dans la petite ville alsacienne de Rappoltsweiler, plus familière aux mémoires françaises sous le nom de Ribeauvillé. L’origine de cette fête n’est pas légendaire ; les historiens, s’appuyant sur d’authentiques archives, la fixent en 1390. Du moins ce fut cette année-là que la race errante et méprisée des jongleurs, musiciens, diseurs de ballades et faiseurs de complaintes, se forma en corporation sous la tutelle et l’autorité des seigneurs de Ribeaupierre. Ceux-ci étaient les suzerains de la contrée et possédaient les trois châteaux de Saint-Ulrich, de Girsberg et du Haut-Rappolstein, qui dressent encore, au-dessus des belles collines couvertes de pampres, les ruines magnifiques de leurs donjons crénelés.

Grande aubaine pour ce pauvre peuple de baladins et de poètes ! Ce fut leur affranchissement, leur admission à un état social et à un statut juridique. Jusque-là, dispersés, courant de ville en ville, ils vivaient en mendiants et étaient traités en parias. N’ayant point de foyer, ils n’avaient point d’existence légale ; la communauté humaine les ignorait, du moins ne s’occupait pas de protéger leurs droits, si elle se montrait sévère quand ils manquaient à leurs devoirs. L’Église ne les reconnaissait pas pour ses fils et leur refusait les sacrements ; les bourgeois et les manants qu’ils amusaient ne les estimaient guère, et leur talent, quand ils en avaient, ne parvenait point à triompher de leur mauvaise réputation.

En l’an de grâce 1390, les ménétriers, jongleurs, vielleurs et autres troubadours de la vallée rhénane, n’étaient que de pauvres hères, sans feu ni lieu. Non seulement leur talent ne pouvait, sans aucun doute, se comparer au génie de leurs descendants, mais on a lieu de croire qu’il se trouvait parmi eux beaucoup de fainéants, d’aventuriers, d’escamoteurs aux mains trop glissantes, de baladins à la morale trop large, de ténors à la conscience plus élastique encore que la voix ; et leur réputation était fondée sur une moyenne de vices fort supérieure au maximum des vertus.

Ruines du château de Saint-Ulrich, à Ribeauvillé. Dessin de Thérond
Ruines du château de Saint-Ulrich,
à Ribeauvillé. Dessin de Thérond
Or, dans ce monde rude qui traitait ainsi la troupe famélique des ménétriers errants, il se trouva un noble sire, le comte de Ribeaupierre qui, de ces parias, refit des êtres humains. Cette famille de seigneurs, de qui le nom n’est pas sans éclat dans l’histoire de l’Alsace et dans l’histoire de France, manifesta, au milieu du génie guerrier de ces époques barbares, un instinct de civilisation, un goût assez surprenant de luxe, de poésie et de beauté. Le témoignage le plus sûr et le monument le plus solide qu’on en ait se trouve encore dressé dans les pierres de ce château Saint-Ulrich, le mieux conservé des trois et qui, dans sa force, atteste une ravissante élégance.

Ce fut à ces seigneurs, et sans doute sur leur demande, que l’Empereur confia la protection et la suzeraineté de ces ménétriers, formés en corporation et devenus dès lors des êtres avouables. Leurs droits civiques furent reconnus ; mieux, ils obtinrent des privilèges, celui notamment d’imposer à tout chanteur ou poète ambulant l’obligation d’entrer dans leur confrérie. Ils faisaient choix d’un roi, le Pfeifferkoenig, élisaient un tribunal, nommaient un prévôt, un sergent, tout ce qu’il faut pour constituer une association respectable et capable de figurer dignement aux processions, sans oublier le porte-bannière.

L’Eglise cessa de les tenir pour infâmes ; il leur fut permis de recevoir l’Eucharistie ; ils purent en même temps prétendre à la considération dans ce monde et, dans l’autre, au paradis. Si Molière eût été des leurs, son cadavre n’aurait pas eu tant de peine à obtenir de l’archevêque Harlay le « peu de terre » accordé à sa sépulture.

Songez si ces pauvres gens en furent heureux, comme croyants, et flattés, en tant qu’artistes. Aussi leur reconnaissance dut-elle être grande envers le seigneur qui changeait ainsi leur destin, et envers ses descendants qui, pendant plusieurs siècles, leur gardèrent le même appui. On peut supposer qu’ils ne manquèrent pas de la leur témoigner en chantant les hauts faits de leurs protecteurs, leur noblesse et leur munificence. Ils servirent ainsi à accroître et à perpétuer le renom de ces Ribeaupierre, chez qui Louis XIV, allant à Strasbourg, ne dédaigna pas de loger.

Au point de vue de l’honneur, le Mécène alsacien y trouva son compte ; il en tira aussi quelque aubaine, au point de vue du profit. En effet, le produit des amendes que le tribunal des Ménétriers infligeait à ses justiciables, coupables de quelque infraction aux règles de la confrérie, allait pour une part dans la caisse du suzerain, pour l’autre au trésor de l’abbé de Dusenheim ou, pour parler mieux, de la Vierge Marie, qui sans doute s’était entremise afin de réconcilier ces pécheurs avec Dieu.

Maison des Ménétriers, à Ribeauvillé
Maison des Ménétriers, à Ribeauvillé
Quant au roi de la corporation, sa liste civile était assurée par la dîme, prélevée sur chacun de ses sujets, d’un boisseau d’avoine et d’une poule : présents rustiques de l’âge d’or, qu’un autre âge, plus pratique, ne tarda pas à convertir en argent. C’était beaucoup d’avoine, en effet, pour un roi seul, et il lui eût fallu trop de coqs pour l’harmonie de son poulailler.

Tous les ans, le jour de la Nativité de la Vierge, les Ménétriers se réunissaient à Ribeauvillé en assemblée générale, pour élire leurs représentants, vérifier leurs comptes, discuter leurs intérêts. Ils assistaient dévotement à la messe, montaient en procession au château pour rendre hommage à leur suzerain, buvaient le vin que celui-ci leur offrait ans un hanap, ciselé à leur intention, en retour des présents, des musiques et des poésies dont ils honoraient le gentil seigneur : un banquet les réunissait dans l’auberge où ils avaient. leur salle réservé (cette auberge, du moins la dernière qu’ils aient occupée, subsiste encore, avec les ornements de sa tourelle sculptée, et a gardé le nom de Maison des Ménétriers).

L’après-midi, ils tenaient leurs plaids, où l’on jugeait les causes concernant les intérêts. et le bon renom de la corporation. La soirée était vraisemblablement consacrée à des réjouissances, auxquelles s’associait toute la population de Ribeauvillé et des environs. Ensuite, la fête finie, ces fils des Muses reprenaient leur vie errante et s’en allaient, sur les grandes routes d’Alsace, emportant des souvenirs d’honneurs et des images de joie dans leurs cervelles légères, et peut-être dans leurs escarcelles, s’ils ne l’avaient pas toute vidée pour le plaisir, quelques menus profits accordés par la foule à leurs bons tours et à leurs chansons.

Les Ménétriers ne sont plus, voici déjà bel âge. Leur cortège bariolé ne se déroule plus, bannières au vent, dans le tapage des trompettes et des tambourins, au milieu des cris du peuple, le long de la rue grimpante, sur le coteau rocheux où s’étage Ribeauvillé. Même les jolis costumes d’Alsace, dont beaucoup de villages aux environs de Strasbourg gardent encore la tradition, font tout à fait défaut ici. La foule se pressait autour des baraques, tirs à la carabine, musées de cire, cinématographes, femmes-phénomènes et chevaux de bois à vapeur. La fête, assurément, y perdait en pittoresque ; mais peut-être, somme toute, y gagnait-elle en sincérité. En gens sages et pratiques, les Alsaciens se contentent de prendre les plaisirs qui conviennent le mieux à leur époque et à leur goût.

A la satisfaction de leurs âmes non blasées suffisent les retraites aux flambeaux, illuminées de feux de Bengale, auxquelles participent la fanfare municipale et le corps des sapeurs-pompiers (ces deux associations se partageant alternativement l’organisation et les profits de la fête) ; les festins succulents et prolongés, les beuveries copieuses dans les vastes brasseries où l’excellent vin blanc du pays, le Riesling qui sent les fleurs, le blond Riquewihr, et le Zahnacker étincelant alignent leurs flacons dorés pardessus les imposants tonneaux de bière allemande ; les promenades bras dessus bras dessous, au rythme d’un lied harmonisé, qu’accompagne parfois l’accordéon ; et la valse, la valse surtout, joie cadencée des coeurs simples et des jambes alertes, comme les gardent toujours, au pays des houblons et des vignes, le robuste Fritzchen et la tendre Lischen.

Une chapelle alsacienne, au XIXe siècle
Une chapelle alsacienne,
au XIXe siècle
Pendant trois dimanches de suite, tout l’après-midi, dès les vêpres dites, et une partie de la nuit jusqu’au chant du coq, ce peuple heureux se trémousse et s’en donne à coeur joie de danser. La salle de bal est charmante d’ailleurs : installée sous les arbres de l’ancien parc seigneurial, devenu promenade publique, elle a pour toit un dôme de branches et un réseau de banderoles aux couleurs d’Alsace, semées de lanternes vénitiennes. Infatigable, pourvu qu’il soit désaltéré, l’orchestre, installé là-haut dans une sorte de guérite en zinc, souffle et racle des heures entières, sans perdre la mesure.

On voit les couples de danseurs tourner sur le parquet circulaire qu’ils laissent vide après chaque danse, pour s’y précipiter de nouveau, après avoir, aux barrières, payé l’impôt de dix pfennigs. Public mêlé où la bourgeoisie cossue ne craint pas de côtoyer le simple populaire. Point de façons, d’une part ; de l’autre, point de grossièretés. Les présentations sont inutiles pour inviter la danseuse qui vous agrée et qui, pour accepter son cavalier, ne fait pas la pimbêche. Ce peuple, de race si saine, a la gaieté forte, mais point brutale ; on n’y entend guère de querelles. Cela vient peut-être de ce que l’Alsacien a l’estomac solide et que, buvant comme quatre, il est capable de supporter pour six.

Quelle foule, quel tohu-bohu, quel remue-ménage dans les brasseries ! Le jardin s’emplit de fûts mis en perce et vidés presque aussitôt ; les cadavres de bouteilles s’empilent par monceaux sur les tables et les buffets. La fraülein, rouge et luisante, les deux mains chargées de six ou huit chopes mousseuses, ne dépose son fardeau que pour courir à la cuisine chercher des assiettes garnies d’appétissantes charcuteries, qu’elle emporte, par un miracle d’équilibre et de musculature, sur sa poitrine bien meublée, entre ses dix robustes doigts. Cependant, écartés un moment du tumulte, deux amoureux, pour se reposer de la danse, vont s’asseoir sur un banc, là-bas où les ombres du parc sont plus profondes, sans craindre qu’un feu de Bengale indiscret trouble leur tendre entretien.

Ainsi j’ai vu, dans ce doux septembre, la bonne Alsace boire, manger, valser et rire. Elle semblait heureuse, elle qui a longtemps pâti ; et la gaîté de son rire ne faisait point tort à la gravité de son coeur. Car elle reste, en dépit de tout, le pays béni, le verger plantureux où la fertilité du sol n’exclut pas les grâces de la nature, non plus que le bon sens pratique de la race n’en avilit l’indépendance et la fierté. L’hospitalité y reste, plus qu’ailleurs, cordiale et large ; qui l’a éprouvée en emporte le souvenir.

Que de sujets d’intérêt, de charme et d’admiration offrent ces petites villes aux toits pointus, habitées par les cigognes, et qui toutes gardent quelque vestige, encore vivant, d’un passé héroïque ou pittoresque ! C’est, autour de Ribeauvillé, fier de sa tour sous laquelle s’enfile la rue et de ses trois châteaux de burgraves, Hunawirh, le village endormi, avec son petit cimetière enclos, pour protéger le sommeil des ancêtres, dans l’enceinte de son église fortifiée ; Riquewihr, avec ses maisons de bois et ses cours intérieures où, au-dessus d’un puits à la margelle usée, courent au mur la guirlande d’une passiflore et la torsade d’une galerie sculptée ; Kaysersberg l’impériale, qui porte sur sa colline, comme un ruban à son chapeau, le rempart crénelé de Barberousse, Kaysersberg et cette petite place d’il y a quatre cents ans où, penché sur le pont de pierre, on croit voir, en regardant l’eau verte glisser sous l’arche noire, fuir doucement la ronde ensommeillée des siècles.

 

 


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