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« Hâtons-nous de raconter les délicieuses histoires du
peuple avant qu'il ne les ait oubliées » (C. Nodier, 1840)


31 août 1867 : mort du poète Charles Baudelaire - Histoire de France et Patrimoine


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Éphéméride, Calendrier

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31 août 1867 : mort du poète
Charles Baudelaire
(D’après « Mercure de France : série moderne », paru en 1917)
Publié / Mis à jour le lundi 24 juillet 2017, par LA RÉDACTION


 
 
 
« Vous créez un frisson nouveau » écrivait le 6 octobre 1859 Hugo à Baudelaire, orphelin de père à 6 ans, poète dont l’oeuvre fut inséparable de sa vie, côtoyant la misère et faisant voeu de dandysme en vue d’ôter à l’amour son caractère de « répugnante utilité » pour le réduire à n’être plus qu’ « un caprice brûlant ou rêveur »

Baudelaire naquit à Paris le 9 avril 1821, l’année même où Napoléon mourait emportant un monde. Lamartine venait de publier (1820), sans nom d’auteur, ses Premières Méditations qui, applaudies dans les salons fermés du faubourg Saint-Germain, mettront quelque temps à conquérir le grand public. Hugo et Vigny ne se manifesteront qu’en 1822. Tandis qu’ils se recueillent, le régent du Parnasse, le représentant officiel de la Poésie, c’est Népomucène Lemercier.

Baudelaire appartenait à une famille aisée. Son père, ancien professeur de l’université, ancien secrétaire au Sénat sous l’Empire, mourut en 1827. Baudelaire avait 6 ans. Sa mère se remaria l’année suivante avec le commandant Aupick, qui deviendra, plus tard, général de brigade et notre ambassadeur, successivement à Constantinople, Londres et Madrid. L’enfant, suivant les déplacements exigés par les fonctions de son beau-père, commença ses études à Lyon et les termina à Paris au collège Louis-le-Grand où il eut pour condisciples Louis Ménard et Émile Deschanel. Il y remporta de nombreux prix, mais en fut expulsé en 1839 à la suite d’un petit scandale de dortoir dont il semblait se souvenir, quand il nous parle

De cette heure où l’essaim des rêves malfaisants
Tord sur leurs oreillers les bruns adolescents.

Baudelaire affectait, dès sa sortie du collège, une indépendance d’allures et de jugement qui alarmait sa famille. Elle décida de l’envoyer aux Indes, pour l’arracher à des fréquentations jugées suspectes. On comprend que Baudelaire ne se soit laissé embarquer qu’en rechignant. Il avait mordu à la vie de bohème. Il en avait gardé le goût du feu. Déjà le poison de Paris l’avait intoxiqué.

Charles Baudelaire. Photographie de Nadar
Charles Baudelaire. Photographie de Nadar

Quelles féeries pouvait rêver son imagination que ne lui offrit ce Paris nouveau, rutilant et doré, qui s’édifiait sur les ruines de l’ancien et qui, chaque jour, se transformait à vue d’œil sous une baguette magique ; ce Paris plein, le jour, de délicieuses flâneries et, la nuit, de pittoresques aventures ! Quels horizons plus larges pouvait-il espérer que ceux que le magnifique essor de la Poésie ouvrait alors sur le monde ? Il ne faut pas juger le mouvement des esprits de 1830 avec nos préventions d’aujourd’hui. Il faut nous reporter au matin de la bataille, revivre l’enthousiasme du départ, la furie de l’attaque, quand les drapeaux se gonflaient d’un frémissement d’espoir et d’héroïsme, quand les clairons sonnaient la charge et l’assurance de la victoire.

Toute la jeunesse s’ébranlait à la suite de Hugo, ivre de ses forces nouvelles. La place de Baudelaire était là, dans le bataillon sacré, aux côtés de Banville, de Gautier, de Gérard de Nerval, d’autres qui sont légion. II lui semblait partir en exil, mieux encore déserter, et l’on conçoit qu’il n’ait pas achevé son voyage. Il n’alla pas jusqu’aux Indes. Il se fit rapatrier dès la seconde escale, à l’île Bourbon (île de La Réunion), et l’on conçoit encore qu’à son retour, à ceux qui l’interrogeaient sur ses impressions, son penchant à la mystification lui ait suggéré de répondre : « Ce voyage ne m’a pas été inutile. J’avais emporté les œuvres complètes de Balzac. J’ai eu tout loisir de les lire ».

Son absence avait duré du 29 juin 1841 aux premiers jours de février 1842 et déjà Paris était tout autre :

La forme d’une ville
Change plus vite, hélas ! que le cœur des mortels.

Pour donner une idée du fantastique développement de Paris, il n’est peut-être pas inutile de noter que pendant la courte absence de Baudelaire, on avait percé les rues Moncey, Laurent de Jussieu, Geoffroy-Marie, du Centre ; achevé la galerie Richer, la cité du Waux-Hall, refait le pont de la Cité, restauré l’Hôtel de ville, l’Hôtel du Quai d’Orsay, le palais des thermes ; édifié les nouveaux bâtiments de l’École normale, ouvert le Théâtre italien, la Maison d’or, le café Riche ; aménagé la pépinière du Luxembourg, multiplié les trottoirs et les réverbères ; inauguré, rue Vienne, un premier essai de pavage en bois...

Mais la grande innovation du règne c’est le quartier Saint-Georges, surgi de terre comme par enchantement, et qui réalisait, avec son opulence de bazar, ses palais cosmopolites, la splendeur du médiocre. C’est du quartier Saint-Georges qu’est sortie la « lorette » (ainsi baptisée par Nestor Roqueplan et immortalisée par Gavarni) la lorette, spécialité du régime qui mourra avec lui, pour faire place à la « biche » du Second Empire. La lorette correspondait au nouvel état des mœurs, à l’avènement d’un monde d’enrichis et de parvenus. Elle marquait une nuance de civilisation galante entre deux créations également récentes, la « grisette » du quartier latin et la « panthère » des boulevards.

L’idée de Napoléon Ier de faire de Paris la capitale des capitales, la ville des merveilles, était entrain de se réaliser. Les événements facilitaient la tâche des gouvernants et des édiles. Le développement des chemins de fer y faisait affluer l’or. Les hautes glaces (invention nouvelle) des magasins illuminés succédant aux treillis vitrés des échoppes noires de jadis, l’usage du macadam permettant l’installation des trottoirs, l’éclairage au gaz créant la vie nocturne des théâtres et des boulevards, en avaient modifié la physionomie, transformé le visage et les mœurs. Il en résultait une activité de presse, une fièvre de luxe, un étourdissement de plaisir dont aucune civilisation antérieure n’avait connu le choc si précipité.

Baudelaire rentrait en pleines fêtes du Carnaval, au moment où les bals masqués faisaient fureur. Il retrouva le mouvement des boulevards où l’anglomanie sévissait. Il retrouva le quartier latin mis en émoi par l’ouverture du restaurant Magny. Il retrouva le bal de la Grande-Chaumière, Bobino et la boulangerie Cretaine.

Il retrouva ses amis au moment où Pagès de l’Ariège fondait la Patrie, avec la collaboration de Balzac, de Théophile Gautier, de Banville. Baudelaire n’en fut que plus pressé de s’affranchir d’une vie de famille insupportable. Sa mère gardait de son éducation anglaise la religion des bienséances, un souci exagéré de « cant » et de « respectability ». Il nous dit qu’elle était capricieuse (il faut la craindre et lui plaire). Son beau-père avait contracté de sa double qualité d’officier-diplomate des habitudes rigides de discipline militaire et de rectitude administrative auxquelles le jeune homme ne pouvait s’adapter. Il semble que ce milieu gourmé l’ait exaspéré jusqu’au supplice :

« Il est bon, écrit-il quelque part, que chacun de nous ait éprouvé, une fois dans sa vie, la pression d’une odieuse tyrannie. Combien de natures révoltées ont pris vie auprès d’un cruel et ponctuel militaire de l’empire ? La pauvre et généreuse nature, un beau matin, fait explosion ; le charme satanique est rompu, il n’en reste que ce qu’il faut : un souvenir de douleur, un levain pour la pâte. »

La nature de Baudelaire explosa. Il était majeur, il se fit rendre des comptes de tutelle et, riche des 75 000 francs qui lui revenaient, courut s’offrir à son destin. Plein des illusions de la jeunesse, affranchi désormais (il le croyait) des soucis matériels, il pensait pouvoir vivre en beauté et réaliser son rêve de dandysme. Il s’installe provisoirement quai de Béthune, puis rue Vaneau où il ne fait qu’un tour, et vient habiter dans ce coin, paisible et frais, de l’île Saint-Louis, le célèbre hôtel Pimodan, séjour élu des princes de la bohème.

La bohème ne comprenait pas que des gens besogneux. Il y avait la bohème des fils de famille, la bohème dorée ; c’était celle de Gautier, Houssaye, Gérard de Nerval, Nestor Roqueplan, Ourliac. C’est à celle-là qu’appartenait Baudelaire ; l’autre, la vraie, était celle de Mürger, de Champfleury, de Barbara, de Nadar, mais les deux se mélangeaient et se visitaient réciproquement, courant de chez Paul Niquet au restaurant Philippe et du café Procope au Divan Le Peletier. Encore faut-il noter que si Baudelaire se laissait incorporer au clan de la Bohème, c’était uniquement par son goût de vie libre et indépendante, mais il détestait d’en avoir l’air. Il pensait, comme Barbey d’Aurevilly, que la Bohème est une des plus grandes abjections d’une société sans feu ni lieu.

Charles Baudelaire. Timbre émis le 29 octobre 1951 dans la série À la gloire de la poésie moderne. Dessin de Paul-Pierre Lemagny
Charles Baudelaire. Timbre émis le 29 octobre 1951 dans la série À la gloire de
la poésie moderne
. Dessin de Paul-Pierre Lemagny

A l’hôtel Pimodan, Baudelaire occupa, sous les combles, moyennant le prix annuel de 350 francs, un appartement un peu mansardé, composé d’une antichambre, d’une grande pièce et d’un cabinet, dit Asselineau, de plusieurs, dit Banville. La grande pièce était tendue, y compris le plafond, d’un papier à rayures, alternées, rouges et noires. Une seule fenêtre l’éclairait, sur les quais. Au dire d’Asselineau, Baudelaire avait dépoli les carreaux du bas, pour ne laisser entrer de l’extérieur que le ciel mais la preuve qu’il savait regarder, c’est qu’il nous dit : « J’ai eu longtemps, devant ma fenêtre, un cabaret rouge et vert qui était, pour mes yeux, une douceur délicieuse. »

L’appartement était meublé d’un guéridon en noyer, aux bords sinueux, d’un secrétaire italien, de larges fauteuils d’acajou recouverts de housses grises. Divers tableaux ornaient les murs. Le portrait miniature de Mme Aupick « au long cou » se voyait en bonne place. Les livres étaient remisés dans les cabinets adjacents. C’étaient surtout des livres d’auteurs anciens dans leur reliure du temps ; des vieux classiques que Baudelaire affectait de lire exclusivement. Les camarades de bohème qui venaient, pour la première fois, chez Baudelaire s’étonnaient du luxe inusité d’un tapis. Le poète y répandait des parfums (des flacons de musc à vingt sous, dit Nadar dans Charles Baudelaire intime). Il disposait d’un valet de chambre silencieux et correct.

Ce qui démontre l’infirmité des témoignages humains, c’est que Nadar et Banville, rendant compte de la visite qu’ils firent à Baudelaire, ensemble, le même jour, ne concordent pas dans leur version. Dans son article sur Baudelaire paru dans La Renaissance littéraire et artistique du 27 avril 1872, Banville multiplie les dépendances du logement, voit autant de cabinets autour de la pièce principale que de pétales autour d’un cœur de marguerite et y entasse à profusion les objets d’art. Le moderne guéridon en noyer devient un luxueux meuble ancien. Là où Nadar ne voit qu’un impressionnant portrait de femme de l’école italienne, Banville découvre un authentique chef-d’œuvre de Delacroix et entonne, en son honneur, un hymne extasié. Mais Banville était si plein de lyrisme que le moindre choc en amenait le débordement. Son imagination flambait à tout comme un feu de paille.

Il y a des cas pourtant où le lyrisme de Banville s’accorde avec la réalité et n’en est que l’expression. L’un de ces cas, le plus imprévu, est celui où il nous trace le portrait de Baudelaire à vingt ans :

« O rare exemple d’un visage réellement divin, réunissant toutes les chances, toutes les forces et les séductions les plus irrésistibles ! Le sourcil est pur, allongé, d’un grand arc adouci... l’œil long, noir, profond... le nez gracieux, ironique... La bouche est arquée et affinée déjà par l’esprit, pourprée et d’une belle chair... Le visage est d’une pâleur chaude, brune, sous laquelle apparaissent les tons roses d’un sang riche et beau... Une barbe enfantine, idéale, de jeune dieu... Le front haut, large, magnifiquement dessiné s’orne d’une noire, épaisse et charmante chevelure naturellement ondée et bouclée. » (Mes souvenirs, Théodore de Banville)

Voilà de quoi étonner ceux qui ne connaissent de Baudelaire que le portrait placé en tête des Fleurs du Mal, de l’édition Calmann-Lévy. Comment reconnaître dans cette face glabre, au front dévasté, au rictus fatal, au regard hallucinant dans son étrange fixité, la riante image de Banville ? Banville a raison pourtant. Ici son témoignage s’accorde avec celui du peintre Deroy qui nous montre le jeune Baudelaire en « lion ultra-fashionable » accoudé au fond d’une vigilante rêverie, dans une attitude délicieuse de flegme et de nonchaloir.

C’est que Baudelaire, esprit précoce, est à ce moment en pleine possession de son génie. C’est sa période heureuse, sa phase de splendeur. Les Fleurs du Mal, qui ne seront publiées qu’en 1857, ont été presque entièrement composées de 1840 à 1845. Le poète est encore inédit, mais ses vers manuscrits courent de main en main dans les cénacles. On les sait par cœur dans les crémeries de la rue Dauphine et de la rue Saint-André-des-Arts, dans les académies et les ateliers d’artistes. Il les récite partout, au Rendez-vous des Quatre billards, dans les « débits de consolation » et les caveaux de la rue aux Fers, à Belleville, à l’Ile d’Amour, et surtout à Plaisance, au cabaret de la mère Saguet. Leur force subjuguante s’est imposée.

Baudelaire inédit était en effet déjà célèbre. Avant même qu’il ait publié les Fleurs du Mal, son nom revenait avec tant d’insistance dans les conversations d’hommes de lettres, qu’un jour, en 1846, Théophile Gautier — qui ne connaîtra Baudelaire qu’en 1849 — agacé confiait à Asselineau : « Il adviendra de ce Baudelaire ce qu’il est advenu de Petrus Borel. On disait : Quand il paraîtra, Hugo n’existera plus. Il a paru. Ce n’était rien. »

Peut-être Gautier se vengeait-il d’avoir lu dans l’Écho des Théâtres (25 août 1846) ces lignes signées de Baudelaire : « Théophile Gautier est un banal enfileur de mots. Gros, paresseux, lymphatique, il n’a pas d’idées et ne fait qu’enfiler et perler des mots à la manière des colliers d’osages. » O ironie de la destinée ! ces deux hommes qui se détestaient cordialement en arriveront, pour avoir joué, un jour, devant la galerie, la comédie de l’admiration mutuelle, à passer à la postérité, liés d’une étreinte indissoluble. On sait que Gautier ne jugea pas à propos de se déranger pour l’enterrement de Baudetaire. Son absence aux obsèques fit scandale.

Ceux qui savent lire entre les lignes ne manqueront pas de saisir cette hostilité latente sous les fleurs dont ils se couvrent réciproquement, tant dans la préface de Gautier que dans l’article de Baudelaire sur Gautier « aux prunelles félines ». La diatribe de Baudelaire, l’École Païenne (1852), est dirigée contre Gautier.

Pourtant Baudelaire ne se soucie point d’être confondu avec le professionnel homme de lettres. Il aurait horreur d’écrire par métier. Composer des vers n’est pour lui qu’un moyen de parfaire le dandy qu’il veut être ; c’est un signe de distinction, de supériorité ; c’est un surcroît d’élégance ; une fleur à la boutonnière. Son ambition, c’est d’utiliser ses loisirs à s’affiner par la méditation, à cultiver sa sensibilité, à s’accroître intérieurement d’une riche moisson spirituelle.

Il ne faut pas voir dans le dandysme de Baudelaire une conception frivole ; l’unique souci d’occuper, coûte que coûte, la galerie et de régenter la mode ; un futile essai de singularité. C’est tout autre chose. Être dandy à son sens, c’est « aspirer au sublime ». « Le mot dandy, écrit-il, implique une quintessence de caractère et une intelligence subtile de tout le mécanisme moral de ce monde. »

La doctrine du dandysme, telle que la conçoit BaudeIaire, est une doctrine spiritualiste. Elle pose en principe, sans s’inquiéter des contingences, une affirmation bénévole, et elle entend que tout y soit strictement subordonné. Elle fait une réalité d’un postulat. Elle enseigne à se méfier, en philosophie, du bon sens, en art, de l’inspiration, en amour, de l’instinct, en toute chose, du sentiment. Le beau seul est sa loi.

Cette doctrine s’apparente au stoïcisme, parce qu’elle exige de ses adeptes qu’ils surmontent les passions vulgaires pour conquérir l’insensibilité. Elle n’admet ni retours, ni transactions, ni défaillances. Le dandy vit devant son miroir. Cela ne veut pas dire qu’il passe son temps à s’adoniser, mais qu’il doit être héroïque sans interruption et ne jamais démentir, par un faux geste, aux yeux du monde, le masque de froide indifférence qu’il s’est composé. Il doit rester impassible, et sourire même dans la douleur, comme le Lacédémonien, sous la dent du renard qui le ronge.

Mais ce n’est pas assez d’imposer sa supériorité aux autres, il faut devenir « un grand homme et un saint pour soi-même ». Toutes les conditions matérielles, compliquées, auxquelles le dandy se soumet, « depuis la toilette irréprochable toute heure du jour et de la nuit, jusqu’aux tours les plus périlleux du sport, ne sont qu’une gymnastique propre à fortifier la volonté et à discipliner l’âme ».

Le dandy se trouve ainsi amené à ne considérer en tout que l’effort et à se faire une nécessité de l’artifice. Ce mot d’artifice a été mal compris. Il ne s’agit pas, ici, de l’esprit d’intrigue et de mensonge. C’est l’artifice du génie corrigeant l’imperfection naturelle et la sauvagerie de l’instinct. C’est à cela que s’emploie la civilisation, et la morale ne se propose pas autre chose. Baudelaire pense que tout ce qui est naturel est abominable. Cette théorie n’a rien de subversif. Elle est contenue dans l’idée du péché originel. Or, Baudelaire estime, après elle, que « la vraie civilisation n’est pas dans le gaz ni dans la vapeur, ni dans les tables tournantes, mais dans la diminution des traces du péché originel ».

Première édition des Fleurs du Mal
Première édition des Fleurs du Mal

Qu’on ne s’étonne pas, après cela, de l’importance que Baudelaire donnait à la toilette. Il en fait une question de moralité. Sa préoccupation est l’harmonie des couleurs. Courbet nous le montre en élégant costume marron, cravaté d’éclatant jaune d’or sur une chemise bleu pâle. Baudelaire s’était dessiné une forme d’habit dont la nouveauté avait stupéfié Nadar à leur première rencontre, en 1843 ou 1844, par une après-midi ensoleillée, dans le jardin du Luxembourg. C’était un habit noir, très évasé du torse d’où la tête de Baudelaire sortait comme une fleur sort d’un cornet, et à basques infinitésimales — on les portait alors très larges —, amenuisées en sifflet. Baudelaire se prévalait, ce jour-là, d’un pantalon noir sanglé par le sous-pied, de bottes irréprochablement vernies, d’un col de chemise et de manchettes de linge blanc, sans empois, aux apparences de mousseline, et d’une cravate rouge sang de bœuf. Il était ganté de rose pâle.

La préciosité de ses gestes avait également impressionné Nadar qui nous dit : « Baudelaire procédait, dans sa marche, par saccades des articulations, ainsi que les petits acteurs en bois du sieur Séraphin, semblant choisir, pour chacun de ses pas, la place, comme s’il marchait entre des œufs ou qu’il craignît, par ce sable innocent, de compromettre le luisant de ses chaussures. Le noir du costume aidant, le geste retenu, méticuleux, concassé, rappelait les silhouettes successives du télégraphe optique qui se démantibulaient alors sur les tours de Saint-Sulpice, ou mieux, la gymnastique anguleuse de l’araignée.par temps humide, au bout de son fil. »

Des soucis matériels viendront bientôt arracher Baudelaire aux bénéfices de la vie contemplative et à ses pratiques d’ascétisme mondain. Deux ans lui suffiront pour dissiper la moitié de sa petite fortune. Ses parents, alarmés, le font interdire. Alors commence son douloureux calvaire. II doit abdiquer ses préventions d’amateur, de dilettante et demander à la littérature ses moyens d’existence. Ses scrupules d’artiste, son souci de la perfection, qui ne lui permettent de travailler qu’à ses heures, compliqueront singulièrement sa tâche.

L’originalité de ses productions inquiète les éditeurs et les directeurs de journaux. Ses gains restent dérisoires. On sait qu’il ne retirera de la première édition des Fleurs du mal (1857), en tout et pour tout, que la misérable somme de deux cent cinquante francs. Voici, à titre de curiosité, le contrat d’édition des Fleurs du Mal :

« Entre MM. Poulet Malassis et Eugène de Broize imprimeurs libraires à Alençon d’une part et M. Charles Baudelaire littérateur d’autre part,

« a été convenu ce qui suit :

« M. Charles Baudelaire vend à MM. Poulet Malassis et Eugène de Broize deux ouvrages : l’un des Fleurs du Mal, l’autre Bric à brac esthétique.

« M. Charles Baudelaire livrera les Fleurs du Mal le vingt janvier prochain et le Bric à Brac esthétique à la fin de février.

« Chaque tirage sera de mille exemplaires.

« Pour prix de cette vente M. Charles Baudelaire touchera par chaque volume tiré vendu ou non vendu, vingt-cinq centimes, soit un huitième du prix marqué sur le catalogue de MM. Poulet Malassis et Eugène de Broize.

« M. Chartes Baudelaire s’interdit la reproduction sous quelque forme que ce soit de tout ou partie de la matière contenue dans ces deux volumes. M. Charles Baudelaire ne pourra offrir ces ouvrages ou l’un de ces ouvrages à un autre libraire qu’au cas où les éditeurs n’ayant plus en magasin qu’un petit nombre d’exemplaires se refuseraient à les réimprimer.

« Fait double à Paris ce 30 décembre 1856. »

Le 30 juin 1845, il est pris d’un tel accès de désespoir qu’il veut disparaître et se frappe d’un coup de couteau. D’aucuns n’ont voulu voir qu’une feinte dans cette tentative de suicide ; mais il suffit pour être édifié sur la valeur de son geste, d’ailleurs conforme à la tradition romantique, de se remémorer ce que Baudelaire dit du suicide, « seul sacrement de la religion du dandysme ».

Baudelaire a survécu, mais une part de son génie a sombré peut-être, parce que l’épanouissement de ses facultés exigeait l’indépendance et le loisir. Les poèmes culminants de l’édition primitive des Fleurs du Mal étaient écrits. Dans les poèmes surajoutés il ne retrouvera plus la même intensité d’accent, le même éclat d’images. On peut dire que le poète a donné toute sa mesure. Il a atteint son apogée et ne cessera plus de redescendre. II restera un prosateur, d’ailleurs émérite, toujours en quête du mot juste, du tour expressif, et auquel la découverte d’Edgar Poe, en 1848, infusera une vertu nouvelle ; mais l’arbre est attaqué dans sa sève.

Bientôt, le style se dessèche ; l’effort pénible se fait sentir. Les jours passent. La ruine se précipite. Le dandy n’est plus en possession de dessiner la coupe de ses vêtements. Il n’arbore plus de cravates choisies. De la luxuriante crinière ondulée de jadis, il ne garde qu’un vestige de mèches rares, de cheveux tondus ras. La bouche souriante va se crisper comme celle d’un supplicié qui serre les dents pour ne pas crier, sous l’effort du bourreau. Il ira, vêtu d’une blouse, d’un rude paletot-sac, chaussé de gros souliers, frileusement emmitouflé de cache-nez roturiers.

En 1861, Loredan Larchey le verra s’engoncer d’un horrible boa de chenille (mais écarlate), un de ces boas, souligne-t-il, dont raffolaient les petites ouvrières. Il restera correct néanmoins sous sa défroque vulgaire et préoccupé jusqu’à la manie de soins de propreté corporelle. Vers la fin de sa vie, lorsque Nadar obtenait la permission d’aller le chercher à la maison de santé et l’amenait chez lui, le premier soin de Baudelaire, en arrivant, était de se laver à grande eau, à grand renfort de brosses et de savon, bien qu’il n’en eût pas besoin. Il manifestait une joie enfantine à considérer ses mains blanches, aux ongles soignés, et à les agiter devant la fenêtre, pour y faire jouer la lumière.

Glissons rapidement sur les détails de sa vie connus de tous, son procès (1858), son essai de candidature à l’académie (1861), son séjour en Belgique (1864) où il était allé faire des conférences qui n’eurent aucun succès et d’où il ne rapporta qu’un excès d’indigence et les éléments d’un livre indigne de lui. Ce n’était déjà plus que l’ombre de lui-même. Il faut suivre dans ses Notes, d’heure en heure, le progrès du mal, le déclin de cette noble intelligence, de ce libre génie, à mesure envahi de paralysie cérébrale, étouffé d’inextricables embarras d’argent.

Quelle lamentable image que celle de ce Baudelaire défaillant, sombré dans les pratiques d’une dévotion puérile, réduit pour vivre à concevoir des projets de vaudeville, à faire appel à la charité de son entourage, et quelle plus lamentable image encore que celle du Baudelaire en traitement dans la maison de santé de la rue du Dôme, du Baudelaire aphasique, à qui il reste juste assez de conscience pour mesurer l’étendue de son désastre et dont tous les élans de colère ou de ferveur, pressés de se faire jour en paroles, ne trouveront pour s’exprimer, jusqu’à sa mort survenue le 31 août 1867, que ce juron trivial et saccadé : « Cré nom ! »

On ne peut supporter cette vision sans déchirement, et c’est ici que le cœur chaviré souscrit de toutes ses forces à l’apostrophe du poète à son lecteur ; à cet appel qui nous revient comme effaré ; à ce vers qui nous remonte du fond de la mémoire, illuminé de toutes les flammes de son destin tragique : « Plains-moi, sinon je te maudis ! »

Attardons-nous maintenant sur la vie passionnelle de Charles Baudelaire. Ici encore nous nous heurtons aux méfaits de la légende et au conflit des opinions. Tandis que la légende nous laisse supposer un être pervers et dissolu, deux intimes du poète, Rops et Nadar, se portent garants de sa vertu et nous attestent qu’il mourut vierge. À première vue cette affirmation peut surprendre ; leurs arguments ne manquent pas d’impressionner. Nadar a connu Baudelaire, à son retour de l’île Bourbon. Les deux amis se plurent par l’opposé de leurs qualités. Nadar était séduit par l’originalité de Baudelaire. « Celui-là, disait-il, n’est pas tout le monde. » Baudelaire était enthousiasmé par l’exubérance débrouillarde de Nadar. « Nadar, disait-il, est la plus étonnante expression de vitalité. Il doit avoir tous les organes en double. » Ils devinrent vite inséparables.

Entre amis de 20 ans il n’est pas de secrets. Nadar nous avertit qu’ils formaient à plusieurs, réunis par leur amour des lettres et des arts, une sorte de phalanstère où tout était en commun : ressources, lectures, ambitions, maîtresses. Ces jeunes gens couraient les lieux de plaisir à la mode, les Folies-Bergère, Valentino, le Casino Cadet, en connaissaient les habituées. Les plus célèbres étaient les lyonnaises Mariette et Anna Roux, les sœurs Delphine et Georgette,la grande Pauline et Sapho Montreveil.

Baudelaire, l'amour et la mort. Dessin (colorisé) d'Édouard Chimot (1920)
Baudelaire, l’amour et la mort. Dessin (colorisé) d’Édouard Chimot (1920)

Tous s’étonnaient de la réserve de Baudelaire. Non seulement il affectait de se séparer de la bande lorsqu’elle entrait dans certains établissements où l’indécence est de rigueur ; mais dès que la conversation s’animait sur le chapitre des mœurs et versait dans la grossièreté, Baudelaire devenait d’une froideur glaciale. Les demoiselles, dont ces phalanstériens d’un nouveau genre se partageaient les faveurs, se piquaient peu de discrétion. Elles avouaient à qui voulait leurs faiblesses et leurs amants ; mais dès qu’on y mêlait le nom de Baudelaire, elles protestaient avec une vivacité qu’on eût pu prendre pour un sentiment de pudeur offensée, mais qui n’était que l’explosion brutale de la vérité pure : « Ah ! Celui-là !... Non ! Jamais ! »

Deux femmes comptent pourtant dans la vie du poète : Jeanne Duval et Apollonie Sabatier. Cette dernière se présente à nos souvenirs nantie du prestige qui lui vient de la petite cour de poètes et d’artistes dont elle aimait à s’entourer. Ses familiers l’avaient surnommée la Présidente, et ce titre l’agrémente d’un parfum XVIIIe, lui confère une sorte de préciosité galante. Tous les dimanches, dans son coquet et lumineux logis de la rue Frochot, aux clairs vitrages peints de fleurs, et qu’emplissait un bruit de volières, elle tenait table ouverte. L’élite des écrivains du temps s’y donnait rendez-vous. Les plus illustres, les plus solennels se faisaient gloire de déposer leur auréole au vestiaire pour descendre à la cordiale familiarité du lieu. L’entrain et la bonne humeur caractérisaient ces réunions où l’apparat n’était admis que dans le service de table, l’éclat de l’orfèvrerie, des cristaux, et la bonne chère.

Chacun avait son surnom d’intimité : le père Hugo, l’oncle Beuve, le beau Théo. Feydeau, c’était le colonel des Métaphores ; Barbey d’Aurevilly, que l’on désignait, chez Veuillot, la « corsetière », devenait ici le « Connétable ». L’embonpoint onctueux de Bouilhet lui valait d’être appelé « Monseigneur ». Flaubert portait l’étiquette, on ne sait trop pourquoi, de « Sire de Vaufrilard ».

Qu’était-ce, au juste, sous sa légende empruntée d’égérie, que cette Madame Sabatier, de souche bourgeoise, entretenue par le financier Mosselmann et qui, à l’occasion, posait sans voiles, quand un artiste de renom l’en priait ? À ne tenir compte que des madrigaux de poètes, c’était une créature délicieuse, spirituelle, pleine de charme et de distinction. Gautier nous dit qu’elle était « supérieure aux autres femmes ». Feydeau nous assure qu’elle portait son joli nom de présidente « avec tout l’esprit et la bonne grâce imaginables ». Au physique, elle était grande, rose, dorée, toujours vêtue de toilettes opulentes qui jetaient dans l’esprit des poètes « l’image d’un ballet de fleurs. »

Pour Baudelaire, c’est l’Ange gardien, la Muse, la Madone ; mais tandis que notre imagination se dispose à lui décerner la palme des inspiratrices éthérées, à la joindre au groupe séraphique des Laure, des Béatrice et des Elvire, les Goncourt viennent doucher notre enthousiasme en la peignant, dans leur Journal, comme une commère d’entrain trivial, bas, populacier, une « vivandière de Faunes ». En regard des vers de Baudelaire, cette affirmation nous gêne. On voudrait l’écarter, mais il faut bien avouer que Mme Sabatier a fourni à Clésinger l’idée de sa « bacchante ». C’est en bacchante qu’il l’a vue et qu’il l’a traduite aux splendeurs du marbre. Son œuvre témoigne, du moins, de la sculpturale beauté du modèle que tout Paris reconnut, paraît-il, ce qui déchaîna, pendant huit jours, une fureur de commentaires passionnés aux environs de la Madeleine et du Passage des Panoramas. Et il y a aussi le portrait que Meissonnier nous a laissé d’elle. Nous y retrouvons sa « face mutine et enjouée où le rire joue comme un vent frais dans un ciel clair ». Nous sommes éblouis par ce jaillissement de santé qui vient des bras et des épaules ; nous y retrouvons « les couleurs retentissantes » de ses toilettes, ces robes folles, « emblème de son esprit bariolé » ; mais le geste a quelque chose de trivial et de dégingandé. Ce poing sur la hanche trahit la vivandière. Il cadre mal avec l’idée que nous étions en train de nous faire d’une créature de rêve.

La situation irrégulière de Mme Sabatier ne lui permettait pas d’être prude. Elle était habituée aux propos cyniques. Son amant Mosselmann, carré et brutal en affaires, se souciait peu des euphémismes et des subtilités du langage. C’est lui qui disait à un architecte : « Combien coûtera votre église terminée, hostie en gueule ? » Mais pour Baudelaire, Mme Sabatier fut réellement la « Princesse lointaine », celle vers qui il se tournait dans ses moments de crise et de découragements. C’est son fantôme qu’il voyait voltiger

Sur les débris fameux des stupides orgies.

Elle fut longtemps son idéal, sa foi, son refuge. Elle avait fait sur lui, dès le premier jour, une impression profonde. Il l’aima sans oser se déclarer. Ce fut pour lui « la très belle, la très chère, la très bonne ». Il lui adressait, sous le voile de l’anonyme, contrefaisant son écriture, des épîtres enflammées, des vers pleins de ferveur et d’élans mystiques. Cela dura longtemps. Il fallut la publication des Fleurs du Mal où les vers étaient insérés pour que le secret se découvrît. Apollonie Sabatier, loin de se fâcher de ces hommages, émue sans doute de leur persistance, se montra disposée à exaucer les vœux du poète.

Mais c’était un amour exalté de tête, qui puisait sa force dans l’absence de tout contact charnel. Baudelaire n’a-t-il pas écrit : « La femme dont on ne jouit pas est celle que l’on aime. Ce que la femme perd en jouissances sensuelles, elle le gagne en adoration », et il note « la délicatesse esthétique, l’hommage idolâtrique des blasés ». Le jour où il sent son amour partagé et l’étreinte possible, un écroulement se fait en lui. La sainte s’évanouit. Il ne reste plus qu’une femme comme les autres qui l’indispose parce qu’elle s’offre avec tant d’impudeur qu’elle-même ne peut s’empêcher d’en rougir. Elle lui écrit : « Je suis à toi, de corps, d’esprit, de cœur. » Alors Baudelaire hésite. Il cherche des excuses à son recul. Il oppose la peur d’affliger un honnête homme. L’honnête homme, c’est Mosselmann, l’homme de proie, affranchi de tout préjugé et qui s’inquiète peu d’une pareille mésaventure. Apollonie Sabatier a beau lui représenter que cela ne compte pas, multiplier les appels, il se replie sur un scrupule plus misérable encore la crainte de déplaire à Jeanne Duval, sa maîtresse en titre, comme s’il ne savait pas qu’il disposait de toute licence de ce côté.

Pour dresser l’image de Jeanne Duval, la Vénus noire, toujours même incohérence des documents. Les uns nous disent : que « c’était une négresse, d’un noir d’encre ». Ernest Prarond nous parle d’une mulâtresse pas très noire, pas très belle, cheveux noirs peu crépus, poitrine assez plate, de taille assez grande, marchant mal. Banville, au contraire, trace ce portrait : « C’était une fille de couleur, de très haute taille, qui portait bien sa tête ingénue et superbe, couronnée d’une chevelure violemment crêpelée et dont la démarche de reine, pleine d’une grâce farouche, avait quelque chose de divin et de bestial. »

Nadar insiste sur sa taille onduleuse de couleuvre et l’exubérant développement des seins. Les hanches étaient un peu étroites, mais c’était, dit-il, à davantage « du reste » et parce que « la nature reprend sur la part de l’un les bénéfices de l’autre ». Il résume ainsi son jugement : « Elle était belle, rien de Phidias, mais un spécial ragoût raffiné — des yeux grands comme des soupières — nez petit, délicat, aux ailes et narines incisées avec finesse exquise — bouche admirablement meublée, d’un beau dessin, sérieux, fier, dédaigneux — nulle trace de ces dénonciations simiesques qui poursuivent le sang de Cham. »

Nous savons par les vers de Baudelaire que Jeanne Duval disposait d’une magnifique chevelure et l’avis de Nadar sur l’avantage du « reste » nous avertit que c’est à Jeanne Duval que songeait Baudelaire lorsqu’il écrivait : « Il y a dans les dessins de M. Ingres des recherches d’un goût particulier, des finesses extrêmes, dues peut-être à des moyens singuliers. Par exemple nous ne serions pas étonné qu’il se fût servi d’une négresse pour accuser plus vigoureusement, dans son odalisque, certains développements et certaines sveltesses. »

Jeanne Duval avait eu l’ambition des planches. Elle avait débuté au théâtre du Panthéon. Ce théâtre, aujourd’hui disparu, se tenait tout en haut du Faubourg Saint-Jacques, place du cloître Saint-Benoît. C’était l’ancienne église des Cordeliers. Il dressait, au milieu de bâtisses pauvres, un fronton triangulaire dans le goût rigide du Premier Empire. L’établissement recrutait une clientèle de quartier à laquelle se mêlait, certains soirs, un public tapageur d’étudiants. C’est là que Nadar la vit.

On jouait un drame, L’avocat Loubet, précédé d’un lever de rideau : Le Système de mon oncle. C’était une première ; la presse avait été conviée. Le Système de mon oncle servait de prétexte aux débuts de Jeanne Duval. Elle y parut en soubrette, tablier blanc, bonnet de tulle au vent ; mais, outre qu’elle manquait de vocation, rien ne seyait plus mal à la condition de son rôle que « le sérieux, le hautain de sa physionomie et le timbre de sa voix de contralto ». Sa haute taille — elle dépassait les autres d’une tête — soulignait encore la méprise. L’insuccès fut éclatant. Elle n’insista pas. Après trois représentations, elle quitta la scène pour reprendre sa vie de femme galante.

Toutefois, si elle n’avait pas brillé par le talent, elle avait eu le temps d’impressionner, par sa beauté étrange, un spectateur dont on ne nous dit pas le nom, que Nadar nous donne comme son ami et qui n’était peut-être que lui-même. Ce spectateur eut le désir très vif de connaître « l’étrange déité, brune comme les nuits », et se présenta chez elle. Jeanne Duval demeurait alors rue Saint-Georges, 15 ou 17, en face l’hôtel Aubert, au 2e étage sur la cour. Son appartement modeste était élégamment tapissé de perse, « étoffe alors très en faveur ». Elle vivait seule en compagnie d’une femme de chambre, jolie, blonde.

Jeanne Duval. Dessin de Charles Baudelaire du 27 février 1865
Jeanne Duval. Dessin de Charles Baudelaire du 27 février 1865

Elle agréa le visiteur sans sauvagerie et lui laissa entendre, à la fin de l’entrevue, qu’il pourrait revenir quand bon lui semblerait, sauf de 2 à 4, qui était l’heure de « Monsieur ». En apprenant ce détail, le quidam craignit de s’être engagé dans une aventure fâcheuse, et manifesta quelque appréhension des inconvénients qui pouvaient s’ensuivre. Jeanne Duval s’esclaffa. La réflexion lui parut si imprévue qu’elle appela incontinent sa femme de chambre pour lui en faire part. L’effet fut irrésistible. La domestique partit à son tour d’un sonore éclat de rire. Et toutes deux de s’employer à rassurer le timoré. Non seulement il n’avait rien à craindre de « Monsieur » en cas de surprise, mais c’était un rival dont on ne pouvait concevoir même une ombre de jalousie, tant il exigeait peu des femmes. C’était un doux rêveur inoffensif, un maniaque, un poète dont toute la flamme s’épuisait en rimailleries et, pour appuyer leurs dires, ces dames sortirent d’un tiroir une liasse de billets doux entremêlés de vers. Il suffit d’un simple coup d’œil au quidam, habitué des cénacles, pour se convaincre que le rêveur inoffensif, le doux maniaque, celui dont ces deux péronnelles se gaussaient si fort, bien qu’elles tirassent leur bien-être de ses libéralités, c’était Baudelaire.

Baudelaire demeurera jusqu’au bout le bienfaiteur de cette femme indigne. Il se laissera, jusqu’au bout, exploiter par elle, et par son frère, un misérable drôle, sans scrupules, empressé à profiter de l’aubaine. Aujourd’hui (1842), Baudelaire est riche assez pour satisfaire à ses caprices ; mais, demain, privé même du nécessaire, il continuera à rogner sur ses maigres ressources pour subvenir à ses besoins. Malade, il la fera soigner à l’hôpital ; il ne l’abandonnera pas, même déchue, roulée à l’ivrognerie. Il sait qu’elle se soucie peu de lui, qu’elle n’en veut qu’à sa bourse. Il la maudira, mais il restera lié à elle comme le forçat à sa chaîne,

Comme au jeu le joueur têtu,
Comme à la bouteille l’ivrogne.

Mme Aupick pourra écrire à Asselineau, au lendemain de la mort de Baudelaire : « La Vénus noire l’a torturé de toutes les manières. Oh ! si vous saviez ! Et que d’argent elle lui a dévoré ! Dans ses lettres, j’en ai une masse, je ne vois jamais un mot d’amour ». L’ascendant de Jeanne Duval sur Baudelaire provient de ce qu’elle réalisait son idéal « fait de beauté et d’indifférence », auquel se mêlait un ragoût exotique, un piment de bizarrerie et d’étrangeté. Que cherchait-il près d’elle ? D’abord une satisfaction plastique. Nous lisons dans son Journal : « Tantôt, il lui demandait la permission de lui baiser la jambe et il profitait de la circonstance pour baiser cette belle jambe dans telle position qu’elle dessinât nettement son contour sur le soleil couchant. » Il aimait manier sa chevelure, forêt aromatique, où dormaient

La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,

tout un monde lointain, absent, presque défunt. Il y retrouvailles mirages et le coup de soleil de l’Orient qui l’avait frappé, quoi qu’il en dise, dans son voyage écourté. C’était une grande émotion de sa jeunesse, d’abord méprisée (il l’affectait du moins), mais qui lui revenait plus chère, à mesure qu’il avançait en âge et que l’ombre s’épaississait autour de lui. On sait que le vœu caressé de Baudelaire était de vivre auprès d’une maîtresse « comme un chat voluptueux auprès d’une reine ». J’eusse aimé, dit-il en parlant d’une géante, « voir son corps fleurir et grandir librement »,

Parcourir à loisir ses magnifiques formes

Et

Dormir nonchalamment à l’ombre de ses seins.

Ce n’est pas là le vœu d’un amant décidé. On n’imagine point le muletier de La Fontaine, se tenant au lit, près de sa partenaire,

Comme au long d’un cadavre un cadavre étendu

et se prenant à songer

À la triste beauté dont son désir se prive.

L’obsession d’une autre, c’est l’éternel prétexte que Baudelaire mettait en avant pour excuser sa froideur. On peut dire qu’il manquait tout au moins, dans ce domaine spécial, de tempérament. Sa débauche était toute cérébrale, et Jeanne Duval nous est une nouvelle preuve qu’il aimait respirer la fleur de l’Amour sans la cueillir. Etait-ce par impuissance, par « nihilisme spécial », comme le prétend Nadar, ou par système ? Le vœu du dandysme, selon Baudelaire, c’est d’ôter à l’amour son caractère de « répugnante utilité » pour le réduire à n’être plus qu’ « un caprice brûlant ou rêveur ». Il est indéniable que partout, chez Baudelaire, se respire la peur de l’amour agissant.

La curiosité du vice devient, chez Baudelaire, un mode d’investigation, un procédé d’enquête pour résoudre les grandes vérités, et de là lui vient, sans doute, son fâcheux mais immérité renom de perversité. Il nous confie qu’il aimait à feuilleter des estampes libertines, les annales de la luxure enfouies dans les bibliothèques ou perdues dans les cartons des marchands. Il dit :

« La vue de ces dessins m’a mis sur des pentes de rêverie immense à peu près comme un livre obscène nous précipite vers les océans mystiques du bleu. Bien des fois je me suis pris à désirer devant ces innombrables échantillons du sentiment de chacun, que le poète, le curieux, le philosophe pussent se donner la jouissance d’un Musée de l’Amour, où tout aurait sa place, depuis la tendresse inappliquée de sainte Thérèse jusqu’aux débauches sérieuses des siècles ennuyés. Le génie sanctifie toute chose et si ces objets étaient traités avec le soin et le recueillement nécessaires, ils ne seraient point souillés de cette obscénité révoltante qui est plutôt une fanfaronnade qu’une vérité.

« (...) Les sujets de cette nature sont chose si importante qu’il n’est point d’artiste, petit ou grand, qui ne s’y soit appliqué secrètement ou publiquement depuis Jules Romain jusqu’à Devéria et Gavarni. Leur grand défaut est de manquer de naïveté et de sincérité. »




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