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30 novembre 1921 : condamnation à mort d'Henri-Désiré Landru, le Barbe-Bleue de Gambais - Histoire de France et Patrimoine


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Éphéméride, Calendrier

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30 novembre 1921 : condamnation à mort
d’Henri-Désiré Landru,
« le Barbe-Bleue de Gambais »
(Extrait du « Figaro » du 1er décembre 1921)
Publié / Mis à jour le lundi 28 novembre 2016, par LA RÉDACTION



 
 
 
Landru est coupable... — un des plus grands coupables qu’on ait jamais vus — il est l’assassin de dix femmes et, d’un jeune homme ; il les a tués pour les voler, écrit l’avocat et littérateur Georges Claretie (1875-1936) dans Le Figaro du 1er décembre 1921, au lendemain de l’annonce du verdict de condamnation à mort, à l’issue d’un procès auquel on venait assister en masse dans une ambiance rappelant celle des spectacles

Il n’a aucune excuse, aucune circonstance atténuante, et il a été condamné à mort. C’est logique, affirme Claretie. Depuis plusieurs jours, depuis la déposition des experts, on pouvait s’y attendre, et il fallait être atteint d’une sorte de manie du doute, d’un pyrrhonisme paradoxal pour penser autrement. Rien ne peut donner l’idée de ce que fut cette dernière audience, terminée à dix heures moins le quart, après trois heures de délibération du jury, au milieu d’une foule frénétique et qui ressemblait à un public d’exécution capitale.

Me de Moro-Giafferi vient de finir ; magnifiquement il a plaidé pendant près de cinq heures. « Landru, avez-vous quelque chose à ajouter à votre défense ? » Landru se lève, sans émotion. Jamais, jusqu’ici, il n’en a eu. Il n’en aura point. Cet homme est sans nerfs, écrit Georges Claretie ; et c’est peut-être cela qui explique tout. Il regarde ses juges, et d’une voix sèche : « J’ai une déclaration à faire. M. l’avocat général, dans son réquisitoire d’hier, m’a donné pas mal de défauts, de vices et même de crimes, mais il a eu l’obligeance, et je l’en remercie, de dire qu’il me restait un sentiment noble, l’affection des miens, qui est la base de la famille et de la société, l’amour des enfants et du chez soi. J’affirme sur ce sentiment que jamais je n’ai tué personne. Voilà ce que j’ai à dire. »

Le procès de Landru. Dessin paru dans Le Petit Journal illustré du 20 novembre 1921
Le procès de Landru. Dessin paru dans Le Petit Journal illustré du 20 novembre 1921

La réponse est tombée dans un silence de glace. Les gendarmes emmènent Landru. Les jurés se retirent pour délibérer sur les quarante-huit questions posées. Il est six heures et quart. La salle est remplie, bondée. Du public partout, sur les poêles et les rebords des fenêtres, pendu en grappes humaines. On boit, on mange, des sandwiches et des bouteilles thermos circulent ; on fume. Un odeur de mangeaille et de tabagie surgit du prétoire, il y a des relents de cabarets de nuit.

Et ce sont des cris ; on frappe du pied comme au théâtre pour faire venir le jury qui tarde ; on pousse des hurlements d’animaux ; l’un s’amuse à imiter le chant du coq, l’autre le miaulement du chat. Sous la lumière électrique, on aperçoit des bras nus, des fourrures qui s’agitent, des cols nus, des lèvres trop rouges qui sourient. Tout à l’heure, M. le président Gilbert a rappelé à l’ordre le public « qui n’est que toléré », et dans quelques instant, M. Godefroy criera à la foule : « Mais taisez-vous donc, un homme va être condamné à mort ! Qui donc vous a amenés ici ? » rappelant le public à la pudeur.

Le temps passe, les demi-heures s’envolent, puis les heures. Que se passe-t-il ? La plaidoirie du défenseur a-t-elle fait naître le doute ? Quel argument a donc frappé le jury ? On discute, on palabre. Quoi ? Se pourrait-il que Landru fût acquitté ? Non, c’est impossible, on douterait alors de soi-même et de sa raison. Et pourtant les jurés ne reviennent pas. Un photographe installe une lampe électrique juste au-dessus de la place où Landru viendra tout à l’heure, pour guetter et photographier son dernier rictus. Et les cris recommencent ; et la fièvre agite la foule ; les chevelures blondes des femmes qui ont enlevé leurs chapeaux se mêlent aux casques bleus des soldats qui gardent le prétoire. Un coup de sonnette ! C’est le jury. Les cris redoublent : « Assis ! Assis ! Chapeau ! »

Voici le chef du jury qui lit le verdict. « II a été répondu à la première question : Oui ». C’est la condamnation. La première question était l’assassinat de Mme Cuchet. « Oui » encore sur toutes les autres, sauf le vol au préjudice de la jeune Babelay (un petit portefeuille). Pas de circonstances atténuantes. C’est donc la mort.

« Faites entrer l’accusé ! » Et une grande rumeur surgit de la foule. La petite porte s’ouvre par laquelle depuis vingt et un jours paraît l’accusé. Il va s’asseoir à sa place ordinaire, au bout du banc, de son même pas rigide. Il apparaît sous la lumière crue de la lampe. Les appareils fonctionnent. Quelles ont été ses pensées pendant les trois longues heures d’attente ? Son œil fixe regarde le jury intensément. Me de Moro-Giafferi s’approche de lui, et on entend : « Courage ! C’est mauvais ! Très, très mauvais ! »

Landru n’a pas bronché. Il écoute debout la lecture du verdict. Pas un muscle ne tressaille sur son visage de marbre. Il n’est pas plus pâle que de coutume ; ses carotides n’ont pas une pulsation de plus ; ses maigres épaules ne sont pas soulevées par une respiration plus forte. Ses mains pâles sont posées sur la barre, sans se crisper, comme s’il posait délicatement ses doigts sur les touches d’un piano. Ses yeux fixes semblent seulement cernés d’un peu de rouge.-Le verdict est lu et il s’assied, posant comme d’ordinaire ses deux coudes sur les appuie-bras en fer qui sont dans le box. Tel qu’il était hier, avant-hier, toujours !

Plaidoirie de l'avocat de Landru, Me Vincent de Moro-Giafferi
Plaidoirie de l’avocat de Landru, Me Vincent de Moro-Giafferi

« Avez-vous une observation à faire sur l’application de la peine ? — Aucune, monsieur le président ! » Rien ne bat donc dans le cœur de cet homme ! écrit Georges Claretie. Oh ! les jurés peuvent être pleinement rassurés. Pas un cri d’innocence, rien, rien. Un mannequin de cire qui parlerait. La cour délibère. Landru se penche vers ses défenseurs. Il a même esquissé un sourire. Le premier depuis ces longs débats. Des dessinateurs s’approchent, font des croquis hâtifs ; des avocats, des journalistes essaient de se glisser vers Landru qui, tranquillement, placidement, parle avec ses avocats ; on cherche à saisir une dernière parole échappée des lèvres de cet assassin, le plus mystérieux qu’on ait vu. Rien ne tressaille en lui. Il n’a pas peur de la mort, car il l’a trop donnée.

Me de Moro-Giafferi rédige en hâte un recours en grâce ; il le porte aux jurés qui le signent. On s’étonne. On cherche à comprendre. Comprenne qui pourra ! Ils auraient pu donner des circonstances atténuantes à cet homme : ils les ont discutées, pesées et refusées ; ils ont mis trois heures pour cela. Et maintenant ils signent ! Politesse sans doute pour le bel effort du défenseur. Me de Moro-Giafferi demande à Me Lagasse de faire aussi signer sa cliente, la sœur de Mme Pascal, assassinée. Elle hésite, elle pleure, et enfin, elle aussi signe. Ce sont là choses difficiles à refuser. Et pourtant ? Elle est en larmes.

La Cour rentre. Un gendarme fait signe à Landru de se lever. Il obéit. Le voilà debout, immobile dans son paletot mastic, comme un de ces mannequins qui dans les champs servent d’épouvantails aux oiseaux. On lui lit la liste de ses onze crimes, de ses vols, de ses faux. Il ne bouge point. « La Cour ordonne qu’il soit conduit sur une place publique de Versailles pour avoir la tête tranchée... »

C’est fini. Et soudain Landru parle, comme si tout l’heure il avait oublié de dire quelque chose d’important. Et de la même voix qui, la veille, lançait des railleries, de la même voix coupante et sèche, où rien ne vibre : « J’ai un mot à dire : le tribunal s’est trompé. Je n’ai jamais été un assassin ! » La phrase tombe dans le silence ; elle a eu des sécheresses de couperet. Cette fois, c’est bien fini. Ses avocats lui serrent la main. Il met son chapeau et redescend le petit escalier, qu’il ne gravira plus, du même pas lent, mesuré, placide, son pas de tous les jours, lorsqu’il venait, les dossiers sous le bras, discuter comme un comptable les chiffres de son petit carnet.

Me de Moro-Giafferi avait fait pourtant l’impossible pour le sauver, et il faut louer son effort. Il avait discuté les expertises, disant que la découverte des ossements trouvés dans la seconde perquisition ne signifiaient rien, puisqu’on n’en avait pas trouvé dans la première. Quelqu’un, peut-être, les avait déposés. D’ailleurs, ces ossements pouvaient provenir d’un cimetière ; et on brûle, dans les campagnes, les détritus des champs de repos. « J’ai, dit-il, la certitude qu’ils ont été déposés à dessein. » Les expertises sont, dit-il, d’ailleurs douteuses, et « le seul chemin qui mène à la certitude est le doute permanent. »

Ensuite, il discute les témoignages des gens qui ont vu des flammes, senti des odeurs délétères. Ce sont, pour lui, « des commérages ». Il croit à l’impossibilité de brûler des cadavres dans un poêle. Il cherche, en étudiant le carnet de Landru, à démontrer que les victimes ont survécu au jour fixé pouf leur disparition. Et enfin, explique Claretie, il apporte une hypothèse sur ces disparitions, hypothèse pour lui « plus vraisemblable que le crime ». La voici. On l’avait d’ailleurs déjà formulée. Landru aurait fait la traite des blanches. Pourquoi les disparues ne parlent-elles pas ? Parce que, sans doute, chacune d’elles compte sur les autres pour sauver Landru ; nulle ne voulant en prendre la responsabilité, afin d’éviter les railleries du public.

« Si Landru gardait des papiers de femmes, c’est qu’il les gardait pour je ne sais quel métier ; laissez-moi le définir d’un mot brutal et grossier : un marchand de chair. Elles sont peut-être dans de lointaines Amériques. Comprenez-vous alors pourquoi elles se taisent ? » Et Landru aurait pour cela un complice ou des complices qu’il ne veut pas nommer. Les heures marquées au carnet, lors des disparitions, seraient les heures d’expédition en Amérique.

Mais cela n’explique rien. Pourquoi, avec cette hypothèse, Landru les aurait-il fait venir à Gambais ? Et pourquoi ne pas parler ? La traite des blanches est un tout petit délit à côté de ses crimes. Il est relégué et ne risque plus rien ; tandis qu’il risque sa tête, en ne parlant pas.. Sauver un complice ? Quel complice ? Un des siens ? Mais on a enquêté sur eux et on n’a rien trouvé. Et cette hypothèse n’explique pas les fiançailles. Ces femmes étaient âgées, Mme Jaume était chrétienne. Et l’hypothèse ne paraît pas convaincante.

Henri-Désiré Landru en 1921
Henri-Désiré Landru en 1921

Un appel à la pitié ; un suprême appel au doute : « Que demain revienne seulement une de ces femmes, et quelle fierté alors pour vous de dire : Je n’ai pas tué ! Ne faites pas l’irréparable ; écartez de vos nuits chaudes ou glacées le spectre du revenant disant : J’étais innocent ! Si en marge de cet arrêt l’histoire devait dire : Ils ont donné la mort. Ils se sont trompés ! Quelle charge pour votre conscience ! »

Un suprême argument enfin. Landru est poursuivi pour faux. Qu’on lui donne vingt ans de travaux forcés, et qu’on l’acquitte pour les assassinats. La plaidoirie fut très belle : mais les disparitions des femmes, leur silence, leurs meubles et leur argent trouvés chez Landru, les ossements et les cendres du jardin étaient des charges impossibles à combattre ; à moins de n’admettre jamais la culpabilité humaine, si le criminel n’avoue point.

Landru n’avait point avoué. Mais son système de défense précisément le condamnait : « Je sais, mais je ne veux rien dire ! » Jusqu’au bout, il avait essayé de railler la justice, et de finasser avec l’évidence. Cela n’a pas réussi ; Landru n’en parut ni étonné, ni ému. C’est l’homme le plus insensible qu’on ait jamais vu, conclut Georges Claretie. Et quand pour la dernière fois, il franchit le pas de la petite porte qui s’ouvre dans la muraille pour le conduire en prison, on songeait au mot du vieux conteur qui, en ce procès, devient effarant : « Le Barbe-Bleue avait le cœur plus dur qu’un rocher. ».




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