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La conversation est-elle morte ? Du renoncement moderne à enrichir et exercer son esprit - Histoire de France et Patrimoine


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L’Histoire éclaire l’Actu

L’actualité au prisme de l’Histoire, ou quand l’Histoire éclaire l’actualité. Regard historique sur les événements faisant l’actu


La conversation est-elle morte ?
Du renoncement moderne à enrichir
et exercer son esprit
(D’après « Le Monde illustré », paru en 1922)
Publié / Mis à jour le lundi 23 mai 2016, par LA RÉDACTION



 
 
 
Collaborateur de nombreux journaux et revues du siècle dernier, le critique, journaliste et romancier Albert Flament (1877-1956) déplore tant la forme que le fond de conversations du début du XXe siècle dont le principal sujet ne se trouve jamais être aujourd’hui que le prochain : jadis sorte d’escrime élégante et disciplinée, l’échange verbal est devenu insipide ; le plaisir des yeux prédomine et relègue au second plan l’effort cérébral ; lecture et écriture sont, dans l’esprit de nos contemporains, devenues rébarbatives, inutiles ; le vocabulaire appauvri faisant désormais autorité, le moindre effet de langage est regardé comme prétentieux...

Je me trouvais à table, hier — à ce dernier dîner, qui est, pendant quinze jours, tous les soirs, le dernier et qui ne l’est jamais complètement jusqu’au 25 juillet, — entre une jeune femme charmante et un homme distingué, appartenant à cette élite qui passe pour représenter le meilleur échantillon de français, écrit Albert Flament en juillet 1922. Je ne sais comment s’opéra en moi tout à coup cette sorte de dédoublement qui fait que, dans ce que les gens disent, nous séparons l’idée de l’expression.

Et je demeurais stupéfait de la pauvreté de l’une et de l’autre. Il semble, à entendre s’exprimer des Parisiens, et des Parisiens pur sang, ceux-là, et d’un milieu choisi, cultivé, que la langue française se soit appauvrie parallèlement à ses finances et que les mots, mis à notre disposition pour nous exprimer, se soient évaporés comme l’eau d’un bassin. Et, dieu sait si notre langue était riche, si elle était partout employée, préférée et servait en Europe d’espéranto, aux diplomates comme aux lettrés, aux souverains comme aux savants.

Ecoutez parler un instant ces gens élégants et bien élevés. Leur langage a la plate saveur d’une eau filtrée, trop longtemps demeurée dans le réservoir de grès. Quelques mots seulement, toujours les mêmes, leur servent à s’exprimer, mais encore aucune image ne vient, comme dans le peuple, en relever la fluide banalité. C’est sans doute qu’ils ont la préoccupation d’autres enrichissements que celui de leur langue. Et puis le temps leur manque, ils font le voyage de Londres en avion et s’y rendent en moins de trois heures, mais le temps, qu’ils paraissent avoir ainsi gagné, se trouve pris à l’avance par tant d’occupations, tant de désirs escomptent le temps dont ils disposent que la lecture, ni la méditation n’en bénéficieront.

Si les spectacles de danses ont pris un tel développement, si pullulent les ballets, qui n’ont même plus besoin d’être russes pour excuser l’empressement du public, si les revues de grand spectacle des music-halls, si les épisodes des cinémas, les films innombrables, font déserter les théâtres, si le monologue et la romance sont morts, remplacés par le dancing de quartier, n’est-ce point parce que, précisément, le public ne veut plus entendre parler d’aucun effort cérébral et que le plaisir uniquement des yeux, remplace chez lui tous ceux de l’intelligence. Encore ces yeux-là veulent-ils recevoir des impressions violentes et la couleur se trouve-t-elle, à présent, remplir avec brutalité et uniformité les emplois que jadis occupaient l’ornemaniste et le décorateur. Les étoffes sont unies, sans dessins, d’un orange ou d’un bleu aveuglants, d’un vert auprès duquel les prairies printanières semblent pâles...

Le langage a suivi le même sort. Les jeunes gens disent à tout propos que tel spectacle est formidable, que les bénéfices d’une entreprise sont colossaux ; les expressions extraordinaire, superbe, merveilleux, ignoble, reviennent dans leur conversation, à tout propos, hors de propos, le mot formidable, surtout.

Être assis sur un divan de velours noir, entre deux dames vêtues de velours orange et de mousseline vert malachite, entendre un jeune homme cracher comme un lion de fontaine son écume, les formidable et les épatant, tandis qu’un jazz-band hérissé de couacs de trompe d’auto et de gargouillements de saxophone, accompagne un fox-trot ou un shimmy, c’est avoir la notion la plus exacte de ce que peut être devenue la société française, à Paris, en 1922, observe Albert Flament. Ajouterai-je qu’un instant avant le fox-trot, la conversation n’avait roulé que sur le nombre de kilomètres plus ou moins formidable parcouru par les uns et les autres...

On comprend qu’un tel monde n’ait guère le temps d’enrichir son vocabulaire et ne s’en soucie que fort peu. Mais, à ce train, nous pouvons nous demander ce qui se parlera entre l’Opéra et Auteuil, dans dix ans ! s’exclame notre critique.

La correspondance était encore l’une des garanties les plus sûres du maintien de certaines traditions et d’un certain choix dans les expressions, dans la variété des mots à employer, poursuit Flament. Mais, le téléphone a supprimé d’abord tous ces billets du matin de l’intimité, dans lesquels le XVIe siècle excella et qu’on imagine portés, dès le lever du soleil, par des nuées de valets dont c’était probablement à peu près le seul rôle ici-bas. L’habitude de sauter sur l’encrier et le buvard s’étant perdue dans la vie courante, il est bien difficile de s’y remettre, lorsque l’éloignement rend le téléphone impratique. Et puis, rassurons bien vite ceux qui ont le récepteur à la main trois heures par jour, la télégraphie, la téléphonie sans fil, leur permettront très prochainement, de n’avoir plus, même en voyage, un seul mot à jamais écrire.

Le moindre petit « effet » de langage devient prétentieux dans un milieu où la conversation n’emploie plus que des oui et des non et quelques superlatifs incessamment plaqués, comme les accords tonitruants dans le jazz-band. La plupart des mots ont l’air de devenir des objets de vitrine, non de nécessité ; ils ressemblent à ces récipients, ces vases, ces objets de table, et même de table de nuit, que les collectionneurs alignent dans des armoires vitrées et éclairées à la lumière électrique.

Les mots n’ont cependant pas la fragilité des porcelaines de la Compagnie des Indes, ils ne se cassent que lorsqu’ils sont prononcés par des lèvres exotiques, mais pour retrouver aussitôt toute leur pureté, leur perfection première sur celles d’un Français. Edmond Rostand avait écrit l’un de ces poèmes étourdissants de grâce et de préciosité dont il avait le secret, pour protester contre la réforme de l’orthographe et prétendait, avec juste raison, que des mots comme lys, amputés de leur y, perdaient leur élégance, se déformaient et n’offraient plus, avec l’objet qu’ils désignent, cette sorte de conformité harmonieuse qui est à la base de notre langage.

La conversation, j’imagine, devait être un passe-temps aussi éblouissant que les armes, une sorte d’escrime élégante, disciplinée, qui avait ses spectateurs et ses as. Pour écouter les uns, les autres se précipitaient. Autour de ces étoiles de première grandeur, le langage s’améliorait, la verve de ceux qui eussent sommeillé se trouvait excitée et le plus obscur des invités ou des convives d’un dîner se serait cru déshonoré de garder le silence ou de ne prononcer que les paroles à peu près incohérentes ou, en tous cas, insipides, par lesquelles se désignent à l’attention les personnages qui tiennent aujourd’hui le premier rang.

Dans la conversation, le principal sujet ne se trouve jamais être aujourd’hui que le prochain, même de qualité tout à fait secondaire, et l’on se demande, après une heure de bavardages à bâtons rompus sur le dos de quelque insignifiant acteur de la Comédie mondaine, comment un héros de si peu d’importance a pu alimenter, un si long temps, la conversation de dix à douze personnes réunies et qui sembleraient pouvoir mieux employer leurs loisirs.

A la fin d’une journée, les préoccupations laissées jusqu’au lendemain, se trouver au milieu de personnes choisies, à l’esprit également exercé, qui savaient écouter et riposter, qui animaient le cercle de leurs sourires, de leurs approbations, de leurs controverses, créait une atmosphère spéciale, engendrait quelques heures délicieuses où l’homme occupé, l’homme de lettres comme l’homme d’affaires, avaient le sentiment de n’avoir pas perdu leur temps, d’avoir acquis quelque chose et de s’être développés tout en donnant aux autres.

L’actualité et les contemporains les plus proches ne formaient pas le seul sujet auquel on pût s’intéresser, sur lequel on pût parler. Le passé livrait quelque secret, quelque particularité, connue d’un seul et qui aidait à mieux peser le présent et jauger l’avenir. Mais l’Histoire n’intéresse plus personne et la conversation, en retranchant de son domaine tout ce qui lui venait des faits anciens, s’est privée de l’une des sources qui l’alimentaient avec le plus de générosité et de richesse, regrette Albert Flament.

Pendant la conversation, l’air devenait pétillant comme au goulot d’une bouteille de vin de Champagne ; l’homme d’esprit, le narrateur, éprouvait alors le sentiment qu’un peu de lui-même passait chez ses auditeurs. Peu de divertissements avaient autant de prix et c’est pour l’esprit qu’on y dépensait inlassablement, autant que pour la bonne chère de leur table, le luxe de leur décoration et la beauté, l’élégance des femmes qui en faisaient l’ornement, que les salons de Paris avaient acquis un prestige que l’étranger n’essayait point de leur contester.

Les temps, hélas ! sont bien changés, déplore notre chroniqueur. Si quelques femmes du monde se liguaient pour vouloir rétablir la conversation, comme elles rétablissent tour à tour la mode de jupes longues ou de manches bouffantes ; si les maîtres de maison s’employaient à relever le niveau intellectuel de leur salon, peut-être assisterait-on à une renaissance du langage parlé, timide sans doute, mais qui pourrait s’améliorer. Il faudrait éviter d’abord, autant que possible, l’usage de ces apartés à deux qui se forment autour d’une table ou dans un salon et créent bien vite une sorte de demi-silence, de morne animation, dont les convives ont hâte de s’échapper...

Distractions mondaines du temps jadis : un salon à Versailles en 1660
Distractions mondaines du temps jadis : un salon à Versailles en 1660

Mais, c’est un art de recevoir, de mettre en valeur ses convives ou ses hôtes, de leur communiquer l’impression qu’ils sont à l’aise et pourront donner libre cours à leur verve. Il y faut des dons particuliers et des moyens divers. La vie chère a restreint le nombre des dîners, mais la multiplicité des plats a diminué et, si la qualité est toujours nécessaire, la quantité l’est beaucoup moins.

Une femme, cependant jeune, qui aime et sait recevoir, se plaignait récemment, devant moi, rapporte Flament, de l’éclairage trop intense auquel nous nous sommes habitués et qui a pour premier inconvénient de paralyser la langue des convives. Les lumières voilées des lampes, et, surtout, la flamme dansante des bougies qui était vivante, délicate et chaude, favorisaient cet échauffement du cerveau qui est nécessaire pour entraîner l’animation et ce frottement des esprits d’où jaillissent les étincelles.

Cependant, ni la chair exquise, ni l’adresse des maîtresses de maisons, ni la science éprouvée de l’éclairage, ne rendront à la conversation, sa souveraineté, son pouvoir, si les convives eux-mêmes n’y apportent quelque bonne volonté et quelques dons.

Voici les vacances, écrit Albert Flament : ne pourrait-on les employer en partie à autre chose que couvrir un nombre de kilomètres dont l’importance devra l’emporter chaque jour sur le total de la veille ou bien à des distractions d’une médiocrité révoltante ? Que les gens de la société daignent se rappeler que, jadis, cette Société formait l’élite et que cette élite avait pour mission de faire connaître les hommes de valeur, de diriger l’opinion, de consacrer les talents et de rayonner, littéralement, sur l’ensemble de la masse.

Allons, messieurs, un peu de courage, entraînez-vous ; lisez autre chose que les journaux, essayez de vous faire un vocabulaire un peu moins terre-à-terre, un peu moins terne et vague que celui auquel vous êtes réduits, ouvrez votre esprit, faites de la culture spirituelle, parallèlement à la culture physique et dites-vous que, si le jeu de golf est excellent pour les poumons et pour les muscles, la lecture l’est tout autant pour l’intelligence, le jugement et la sagesse.

Prenez Saint-Simon, par exemple ; il a des tournures d’une hardiesse élégante et des formes d’une sauvage noblesse, qui pourraient faire encore aujourd’hui beaucoup d’effet et qui relèveraient grandement, en tous cas, le langage parlé de nos jours. Et puis, il faudrait cultiver encore le don des images et la science des rapprochements, qui permettent de donner un ton original à des histoires qui ne sont pas nouvelles, sinon par ceux qui en sont les héros, du moins par le sujet.

Mais n’est-ce point parler à des sourds inguérissables que de vouloir demander aujourd’hui à des hommes du monde d’oser faire montre de quelque originalité ? Cependant, montrer des caractères avec relief, faire jaillir du voisin la petite lumière qu’il est seul à posséder et tenter de l’éteindre avec celle qu’on sent brûler en soi, ne serait-ce pas le véritable moyen de faire cesser qu’un dîner ou une réunion mondaine ne soient plus qu’une formalité banale, rapide, administrative, où les convives se sont rendus, comme l’employé à son bureau ?




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