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Anthelme Collet : escroc de génie - Histoire de France et Patrimoine


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Personnages : biographies

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Anthelme Collet : escroc de génie
(D’après « Lisez-moi : Historia », paru en 1936)
Publié / Mis à jour le dimanche 6 septembre 2015, par LA RÉDACTION



 
 
 
Anthelme Collet peut revendiquer le titre de roi des escrocs et, par sa prestesse à changer de personnalité, celui de Fregoli des aventuriers — artiste italien mort en 1936 et réputé pour ses changements de costumes très rapides — , même s’il est vrai qu’il exerça son « mauvais génie » au temps des guerres napoléoniennes, à une époque où le mouvement incessant des armées, l’envahissement des pays étrangers, l’absence de toute police sérieuse et la lenteur des communications permettaient la confusion la plus grande.

Quand on veut évoquer une escroquerie amusante et audacieuse, on ne manque jamais de citer l’extraordinaire aventure du « capitaine de Koepenick », un simple cordonnier allemand, du nom de Voigt, qui, revêtu d’un uniforme, berna, au temps de Guillaume II, les autorités impériales et puisa dans les caisses municipales avec une facilité déconcertante.

Pourtant, nous pouvons nous vanter, en France, d’avoir eu beaucoup mieux : Anthelme Collet. Précisons toutefois que ce fripon, ce faussaire, ce voleur et, pour finir, ce bagnard, à une exception près, ne fit jamais de tort aux pauvres gens ; qu’il exerça ses talents à l’encontre seulement des riches crédules et de l’État ; qu’il sut mêler à ses exploits répréhensibles une maestria vraiment comique. Et l’on conviendra qu’on se sent incliné en sa faveur à une indulgence amusée, celle qu’on accorde aux grands artistes du rire.

Anthelme Collet était né en 1785, à Belley, patrie — quatre ans plus tard — du célèbre gastronome Brillat-Savarin, roi de la gourmandise. Son père, soldat, fut tué aux armées du Rhin ; sa mère mourut peu après de chagrin ; l’orphelin avait neuf ans quand il fut recueilli par son grand-père qui, brutal, le menait à coups de taloches, pour lui apprendre, disait-il, le métier des armes. Un jour, las de cette vie, l’enfant prit la fuite et se réfugia chez un de ses oncles, curé d’une paroisse de Chalon-sur-Saône. Mais avant de partir, il avait eu soin d’emprunter de petites sommes aux amis de son grand-père : ce furent les débuts dans l’escroquerie de ce futur virtuose.

Anthelme Collet
Anthelme Collet

A l’oncle curé, le jeune Collet déclara qu’il voulait entrer dans les ordres. Qu’à cela ne tienne ! L’oncle, ravi d’une telle vocation, emmena son neveu en Italie et le fit recevoir dans un couvent pour y commencer ses études religieuses. Mais bien vite le moinillon fut las de cette existence austère : il prit de nouveau la fuite et alla demander asile à un autre de ses oncles, ancien soldat. A celui-ci, naturellement, Collet se dit appelé par la vocation militaire. L’oncle le fit entrer à l’école de La Flèche, dont il devait sortir, à dix-huit ans, avec le grade de sous-lieutenant.

Ainsi, par ces deux éducations successives et contradictoires, Anthelme Collet avait acquis de quoi tenir avec vraisemblance le double rôle qui remplira son existence future, tantôt portant la robe, tantôt portant l’épée et chaque fois profitant du respect inspiré pour faire des dupes.

Pour commencer, le voici donc officier. On l’envoie tenir garnison à Brescia, en Italie. Pendant une absence de son capitaine, il devient l’amant de sa femme. « Cette dame, dira-t-il plus tard, fut obligée de mettre toute pudeur de côté pour en venir à ses fins, car j’ai toujours été chaste et d’une timidité excessive. » Mais, en tout cas, cette liaison, si courte qu’elle ait été, mérité d’être signalée. Ce fut en effet la seule que l’on connut, au cours de son existence aventureuse, à l’audacieux escroc. Peut-être était-ce réellement le fait d’une timidité excessive, comme il le disait, peut-être aussi le fait d’une prudente sagesse : dans la carrière qu’il allait choisir, rien n’est plus dangereux que les conquêtes féminines ; ce sont les femmes qui, presque toujours, trahissent et font prendre les mauvais garçons !

De Brescia, Collet fut envoyé, avec son régiment, au siège de Gaète. C’était la première fois qu’il se battait ; il fut blessé et transporté à l’hôpital de Naples. Sa blessure n’était pas grave, mais déjà il en avait assez de l’armée, où l’on reçoit de mauvais coups sans profit. Il décida de changer de métier, s’appropria l’argent laissé par un de ses camarades mort à l’hôpital (la seule vilaine action qu’il regrettera amèrement) et s’en fut trouver l’aumônier pour lui dire : « Je me suis trompé de vocation. J’étais né pour l’état ecclésiastique. »

Touché, l’aumônier crut bien faire en aidant Collet à déserter. L’ancien lieutenant se réfugia dans un couvent de Caserte, apprit à prêcher, édifia les moines par sa conduite exemplaire. Quand il s’agit de déléguer quelqu’un de la communauté pour quêter dans les Pouilles, ce fut Collet qui fut choisi. Dès lors, tantôt sous la bure ou même sous la robe violette, tantôt sous l’uniforme, notre aventurier ne va plus cesser d’escroquer les naïfs. Ses exploits sont si nombreux qu’on ne saurait les citer tous. Il nous faudra nous en tenir aux plus importants, qui sont aussi les plus amusants.

Moine quêteur, Collet garde pour lui tout l’argent recueilli : il s’est fait confectionner pour cela une poche secrète sous sa bure. Avec cet argent, il achète de beaux petits habits, des chevaux, un carrosse, engage des domestiques, subtilise les papiers d’un officier qui se rend à Rome et, sous le nom de celui-ci, arrive dans la ville du pape. On l’y reçoit à bras ouverts. Le cardinal Fesch l’installe dans son palais. Les salons les plus fermés lui font fête. Collet ne se contente pas de vivre comme un coq en pâte : il vole dix mille écus au banquier du cardinal, se fait remettre pour 60 000 francs de bijoux par le joaillier de son hôte, escroque ses fournisseurs et, les poches pleines, prend la poudre d’escampette.

Pendant quelque temps, il se repose à Lugano, sous un faux nom, en bon bourgeois qu’il semble être réellement. Mais cet homme s’ennuie chaque fois qu’il ne vole pas. Sous prétexte de jouer la comédie, il se fait confectionner par un tailleur un uniforme de général, un habit de commissaire ordonnateur et un costume complet d’évêque. Il met le tout dans une valise et, décidé à chercher ailleurs fortune, monte en voiture et s’en va.

Cependant, une de ses dupes a porté plainte contre lui au temps où il paradait en uniforme d’officier : sa piste est signalée, des carabiniers s’élancent à sa poursuite, on découvre des traces de son passage. Enfin voici sa voiture ! Les carabiniers se jettent à la tête des chevaux, ouvrent la portière et vont saisir le coupable. Mais, au lieu de l’officier qu’ils cherchent, que voient-ils ? Un brave homme, un saint homme d’évêque qui leur demande doucement : « Que désirez-vous, mes amis ? » Les carabiniers, tout confus de leur méprise, ne trouvent que cette réponse : « Votre bénédiction, monseigneur ! »

Et l’évêque, avec onction, les bénit. Se voyant poursuivi, Anthelme Collet a changé prestement de costume. Maintenant, il peut continuer tranquillement son chemin vers la France : on ne l’inquiétera plus.

Pourtant, quand il arrive à Gap, c’est un troisième personnage, un simple prêtre, qui descend de voiture, un pauvre prêtre de Naples, dit-il, exilé pour raisons politiques et qui demande asile à l’évêque français. Celui-ci, touché autant par sa piété que par le récit de ses malheurs, lui confie une cure. Et notre « Fregoli » dit la messe, prêche, confesse, convertit même des incroyants, et file, un beau jour, avec l’argent qu’il a recueilli pour les réparations de son église.

Peu après arrive à Nice un évêque italien, Mgr Pasqualini : c’est encore, c’est toujours Anthelme Collet. Mgr Pasqualini est prié de visiter le séminaire, de prononcer un sermon, de conférer le sacerdoce ; il s’en tire admirablement et, songeant plus tard aux soixante séminaristes auxquels il a conféré l’ordination, il écrira : « Je serais heureux de savoir qu’ils ont été de bons et dignes prêtres et qu’ils ont bien rempli leur devoir ! » Mgr Pasqualini ne s’attarde pas pourtant à Nice. Il se dirige d’abord sur Grasse, où, se plaignant d’avoir été attaqué par des brigands, il reçoit, d’une souscription des fidèles, un confortable viatique... et il poursuit ses exploits.

A force, toutefois, de mettre le Midi de la France en coupe réglée, Collet se rendit compte que le jeu devenait dangereux. Il prit le chemin de Paris, où il continua à faire des siennes. Il faut cependant y ajouter ceci à son actif : ce fut là qu’il s’intéressa à une fillette devenue orpheline. Il la fit instruire, la dota et, jusqu’à son mariage, ne cessa jamais de s’occuper d’elle.

Tantôt moine, tantôt officier, l’escroc parcourt l’Ouest de la France, puis le Nord, accumulant partout les dupes et se tirant toujours d’affaire. Enfin voici le chef-d’œuvre de sa longue carrière : revenu à Paris, Collet parvient, sous le nom de général-comte de Borromeo, à se faire établir une commission lui donnant pleins pouvoirs pour organiser l’armée de Catalogne, « avec autorisation de tirer des divers régiments les officiers les plus distingués et de prendre dans les caisses publiques tous les fonds dont il aurait besoin ». On était alors en 1812. La France était toute troublée par la désastreuse guerre de Russie. Nul ne savait au juste quelles pouvaient être les décisions de l’Empereur relatives aux troupes stationnées en France. Admirable moment pour un aventurier de génie ! Collet, devenu général, se lança hardiment dans l’épopée.

Bernard Crommbey et Elisabeth Huppert dans le feuilleton Athelme Collet ou le Brigand gentilhomme
Bernard Crommbey et Elisabeth Huppert dans
le feuilleton Anthelme Collet ou Le brigand gentilhomme (1981)

À Valence, où commence sa tournée, il se crée un état-major, décore des officiers, préside des banquets... et prend 20 000 francs dans les fonds de l’État. Puis, suivi de sa brillante escorte qui croit se diriger vers la Catalogne, il se rend à Avignon, où il cueille 115 000 francs ; à Marseille, 200 000 ; à Nîmes, 30 000. A Montpellier, il va en faire autant ; le matin, il a passé une revue de la garnison ; le soir, il assiste à un banquet donné en son honneur par le préfet ; il est en train de savourer un sorbet en causant galamment avec une de ses voisines, quand la porte de la salle livre passage à deux gendarmes qui lui mettent la main sur l’épaule. La brillante assistance s’indigne. Mais il faut s’incliner devant les pièces que présentent les gendarmes. Pour la première fois, voici notre voleur arrêté.

Arrêté, oui, mais pas pris ! Un homme de ce genre a plus d’un tour dans son sac. On interroge l’inculpé ; il refuse de répondre et, comme on ne parvient pas à découvrir sa véritable identité, l’instruction languit. Un jour, le préfet de l’Hérault, celui qui précisément avait invité à dîner le général de Borromeo, croit avoir une idée de génie : il réunit autour de sa table toutes les notabilités locales avec l’intention, au cours du repas, de leur montrer le mystérieux inculpé. Quelqu’un peut-être le reconnaîtra.

On amène donc Collet à l’hôtel de la Préfecture, on l’enferme dans une soupente, près de la cuisine. Quand l’instant de la confrontation est arrivée, on va le chercher dans sa prison provisoire ; la soupente est vide. Collet s’était emparé d’une veste et d’un bonnet de cuisinier, avait posé sur sa tête une manne et, la porte fracturée, était passé tranquillement à la barbe des gendarmes de faction.

Un autre peut-être, après une telle alerte, se fût tenu coi et eût joui paisiblement des sommes énormes mises en lieu sûr. Mais Anthelme Collet, il ne faut pas l’oublier, n’était pas un voleur vulgaire ; c’était un dilettante, un artiste ; il volait pour son plaisir, pour s’amuser ; il changeait de personnalité pour se moquer des gens et se donner à soi-même la comédie. « Parfois, avouera-t-il, je me surprenais à croire que j’étais réellement ce que je paraissais être ! » Voler et tromper était le but même de sa vie.

Il continua donc et se fit pincer, pour de bon cette fois. Sous un nom d’emprunt, il fut condamné à cinq ans de prison. Relâché, il recommença son existence aventureuse, à Montauban, à Rochebeaucourt, où il loua une partie de l’appartement du commissaire de police ; au Mans, enfin, où il se fit arrêter ; le 20 novembre 1820, sa véritable personnalité mise au jour, on le condamna à vingt ans de travaux forcés. Sa brillante carrière était finie.

Cependant, au bagne de Rochefort, où il fut enfermé, il trouva le moyen de commettre une dernière escroquerie. Comme beaucoup de fameux criminels, Collet, dans sa prison, avait écrit ses mémoires. Des éditeurs l’apprirent et vinrent à Rochefort lui faire des offres : il vendit deux fois le même manuscrit.

Il nous reste sur le roi des escrocs un témoignage peu connu, celui d’Achille Laurent, qui, en 1836, visita le bagne de Rochefort, où Collet achevait sa peine. « Ce qui, rapporte ce témoin, dès l’entrée du port, est un objet de curiosité mêlée de dégoût et de compassion, ce sont les forçats. Ces malheureux, jambes nues, la tête rasée et couverte d’un bonnet rouge, vêtus d’un pantalon de grosse toile et d’une veste marquée de leur numéro, sont accouplés deux à deux par une chaîne de fer de cinq pieds de long... Nous demandâmes, au travers de la grille, à l’un des galériens qui s’étaient approchés pour nous offrir de petits ouvrages en bois des îles, si Collet était là. Collet ! dit-il, en se retournant, on t’appelle.

« Nous vîmes alors s’avancer avec un air de parfaite aisance un homme de bonne mine, d’environ cinquante-cinq ans, une main dans le gousset et le bonnet rouge à l’autre main. Il nous demanda poliment ce que nous lui voulions. Nous dîmes que nous désirions savoir à combien d’exemplaires il avait fait tirer l’ouvrage qu’il venait de publier.

— A 3 000, répondit-il. Au moins c’est le nombre convenu avec mon éditeur ; mais vous comprenez qu’il lui est facile de me tromper s’il veut, dans la situation où je me trouve.
— Combien de temps avez-vous encore à passer ici ?
— Quatre ans.
— Que ferez-vous quand vous serez libre ?
— Oh ! je ne serai pas embarrassé.
— Mais vous devrez l’être, au contraire, rien que pour gagner de quoi vivre.
— Pas du tout. Il me reste 25 à 30 000 francs de rente.
— Est-ce que tous les frais de justice ne vous ont pas tout enlevé ?
— Oh ! j’ai pris mes précautions d’avance !

« Malheureusement, ces précautions ne lui servirent pas. Atteint d’une fièvre maligne, il fut transporté à l’hôpital, et, le 24 novembre 1840, au moment où il allait être libéré, il mourut en disant : Je n’ai qu’un regret avant de rendre le dernier soupir, c’est de mourir forçat ! A quoi bon avoir de l’or ! Tant d’or ! Tant de bijoux ! »

En savoir plus : Mémoires d’un condamné, ou Vie de Collet écrite par lui-même (1836)




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