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Vie des comédiens ambulants de jadis. Rosambeau. Représentations des troupes ambulantes - Histoire de France et Patrimoine


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Coutumes, Traditions

Origine, histoire des coutumes, traditions populaires et régionales, fêtes locales, jeux d’antan, moeurs, art de vivre de nos ancêtres


Vie des comédiens ambulants
de jadis
(D’après « Musée des familles », paru en 1848)
Publié / Mis à jour le samedi 31 janvier 2015, par LA RÉDACTION


 
 
 
On peine de nos jours à imaginer toute la vie, si étrange et si fantastique, des comédiens ambulants, véritables bohémiens de la société moderne qui devaient rivaliser d’astuce et de débrouillardise pour parvenir à trouver des costumes de scène présentables et vivre de leur talent. Ainsi de la célèbre troupe peinte par Scarron dans son Roman comique ; ainsi, également, du non moins célèbre Rosambeau qui termina au milieu du XIXe siècle sa carrière au théâtre de l’Odéon

Comment parler des comédiens ambulants sans rappeler Scarron, qui les a peints avec tant de vérité dans le Roman comique ? Le jeune Destin et mademoiselle de l’Étoile, ce couple si naïvement gracieux ; Ragotin, avec ses petites fureurs et ses hautes prétentions ; La Rancune, ce malicieux enfant de Panurge, que Rabelais n’eût pas désavoué ; le grand et impassible La Baguenodière, et tant d’autres charmants et singuliers personnages, sont demeurés et demeureront toujours les types du genre. La fameuse entrée de la troupe au Mans, la représentation à l’hôtellerie, les tribulations de La Rapinière, n’ont point été effacées par les Saltimbanques modernes, par Odry-Bilboquet, et par le maire si enrhumé de la ville de Meaux.

Qui pourrait oublier cette charrette, maison nomade des acteurs, arrivant entre cinq et six heures dans les halles du Mans, attelée de quatre bœufs fort maigres, conduits par une jument poulinière, dont le poulain allait et venait à l’entour comme un petit fou qu’il était ? « La charrette était pleine de coffres, de malles et de gros paquets de toiles peintes, qui faisaient comme une pyramide, au haut de laquelle paraissait une demoiselle, habillée moitié ville, moitié campagne. Un jeune homme, aussi pauvre d’habits que riche de mine, marchait à côté de la charrette. Il avait un grand emplâtre sur le visage, qui lui couvrait un œil et la moitié de la joue (Robert-Macaire s’en est emparé depuis), et portait un grand fusil sur son épaule, dont il avait assassiné plusieurs pics, geais et corneilles, sans compter une poule et un oison qui avaient bien la mine d’avoir été pris à la petite guerre.

« Au lieu de chapeau, il n’avait qu’un bonnet de nuit, entortillé de jarretières de différentes couleurs. Son pourpoint était une casaque de grisette, ceinte avec une courroie, laquelle lui servait aussi à soutenir une épée qui était si longue qu’on s’en pouvait aider adroitement sans fourchette. Il portait des chausses trouées à bas d’attaches, comme celles des comédiens quand ils représentent un héros de l’antiquité, et il avait, au lieu de souliers, des brodequins également à l’antique, que les boues avaient gâtes jusqu’à là cheville du pied. Un vieillard, vêtu plus régulièrement, quoique très mal, marchait à côté de lui. Il portait sur les épaules une basse de viole, et parce qu’il se courbait un peu en marchant, on l’eût pris pour une grosse tortue qui cheminait sur ses jambes de derrière. » Ce vieillard était La Rancune. Son camarade était Destin. Leur compagne était mademoiselle La Caverne.

On demande à ces braves gens de montrer leur talent sur l’heure, dans le tripot même où ils sont descendus, et où leur jument a débuté par user librement du foin d’autrui...

— Qu’à cela ne tienne, répond Destin avec majesté ; notre troupe est aussi complète que celle du prince d’Orange ou de son altesse d’Épernon ; mais par une disgrâce qui nous est arrivée à Tours, où notre portier a tué par mégarde un des fusiliers de l’intendant, nous avons été contraints de nous sauver un pied chaussé et l’autre nu, dans l’équipage que vous voyez. Pour parler convenablement, nous n’avons aucune espèce de costume.

Les Comédiens ambulants. Peinture de François-Auguste Biard
Les Comédiens ambulants. Peinture de François-Auguste Biard

M. le prévôt de La Rapinière offre une vieille robe de sa femme à Mlle La Caverne ; l’hôtelière affuble Destin et La Rancune de deux ou trois paires d’habits qu’elle avait en gage, et voilà nos acteurs en état de jouer toutes les tragédies du monde...

— Mais, fait observer quelqu’un de la compagnie, vous n’êtes que trois.
— J’ai joué une pièce à moi seul, dit La Rancune, et j’ai fait en même temps le roi, la reine et l’ambassadeur. Je parlais en fausset quand je faisais la reine ; je parlais du nez pour l’ambassadeur, en me tournant vers ma couronne que je posais sur une chaise ; et pour le roi, je reprenais mon siège, ma couronne et ma gravité, et je grossissais un peu ma voix.

Aussitôt dit, aussitôt fait. « En moins d’un demi-quart d’heure, les comédiens eurent bu chacun deux ou trois coups, furent travestis ; et l’assemblée qui s’était grossie, ayant pris place en une chambre haute, on vit, derrière un drap sale qu’on leva, le comédien Destin couché sur un matelas, un corbillon sur la tête, qui lui servait de couronne, se frottant un peu les yeux comme un homme qui s’éveille, et récitant, du ton de Mondori, le rôle d’Hérode, qui commence par : Fantôme injurieux qui troubles mon repos.

« L’emplâtre qui lui couvrait la moitié du visage ne l’empêcha pas de faire voir qu’il était excellent comédien. Mlle de La Caverne fit des merveilles dans les rôles de Marianne et de Salomé ; La Rancune satisfit tout le monde dans les autres rôles de la pièce, et elle s’en allait être conduite à bonne fin, quand le diable, qui ne dort jamais, s’en mêla et fit finir la tragédie, non pas par la mort de Marianne et par les désespoirs d’Hérode, mais par mille coups de poing, autant de soufflets, un nombre effroyable de coups de pied, des jurements qui ne se peuvent compter, et ensuite une belle information entreprise par le sieur de La Rapinière.

« C’étaient les propriétaires des deux habits, qui venaient de reconnaître leur garde-robe sur le dos d’Hérode et de Phérore, et qui faisaient, à leur manière, une revendication de propriété. La mêlée dura un gros quart d’heure, La Rapinière reçut sa part de horions. L’un jurait, l’autre injuriait, tous s’entrebattaient... La tripotière, qui voyait rompre ses meubles, emplissait l’air de cris pitoyables. Vraisemblablement tous allaient périr sous les coups d’escabeau, de pied et de poing, si quelques magistrats de la ville, survenant à propos, n’eussent eu l’excellente idée de séparer les ennemis, en faisant jeter sur eux doux ou trois seaux d’eau...

« Destin perdit son emplâtre dans la mêlée, ce qui permit de voir qu’il avait la ligure aussi belle que la taille... Bref, les museaux sanglants furent lavés d’eau fraîche, on appliqua quelques cataplasmes, et même l’on fit quelques points d’aiguille, les meubles furent aussi remis en place, non pas entiers... et les pauvres comédiens sortirent avec La Rapinière, qui verbalisa le dernier. »

Telle fut la grande représentation de la troupe au Mans. Cette scène ne s’est-elle pas répétée mille fois dans nos villes de province, dans nos foires, et même aux Champs-Elysées de Paris et sur le boulevard du Temple, à l’époque de sa splendeur dramatique ?

Un seul comédien de nos jours a résumé, à lui seul, dans sa vie prodigieuse, toute l’épopée des acteurs ambulants. C’est l’illustre et infortuné Rosambeau, qui termina, au milieu du XIXe siècle, ses exploits et ses malheurs au théâtre de l’Odéon. On écrirait un nouveau Roman comique sur les mille et une aventures de Rosambeau. Nous en rappellerons quelques traits pour donner une idée du reste.

Rosambeau, comme tous les grands artistes, avait plus de dettes que de revenus, et plus de créanciers que de spectateurs. Jamais cependant il ne manqua de ressources pour se tirer d’affaire et sauver la recette du spectacle. C’est à lui que les directeurs dans l’embarras doivent l’invention merveilleuse de la caisse à double fond. A mesure qu’elle se remplissait, elle paraissait se vider, et quand les huissiers chargés d’en saisir le contenu arrivaient, alléchés par une multitude de spectateurs, on l’ouvrait avec la résignation du stoïcisme, et l’on ne trouvait pas un liard au fond..., c’est-à-dire au premier fond... Le second avait tout absorbé... Les huissiers se retiraient déconfits, et Rosambeau avait du pain pour une semaine.

Toutefois, le pain manquait souvent, et voici comment Rosambeau nourrissait alors sa famille. Il mettait en réserve huit sous pour ses huit enfants. Ces huit sous étaient les pommes d’or des Hespérides, le trésor sacré du Juif errant. L’acteur convoquait gravement les marmots, et leur parlait ainsi :

— Mes enfants, il n’y a pas de pain pour tout le monde aujourd’hui ; mais il y a des sous pour quiconque veut s’enrichir... ; ceux qui se coucheront sans manger ce soir, recevront chacun un sou pour leur tirelire... Allons, la caisse est en règle..., on paye à bureau ouvert..., qui veut cinq centimes ?

Tous les enfants, qui voyaient à travers cette somme les délices du paradis, acceptaient le sou, se serraient le ventre, et allaient rêver de caramel et de sucre d’orge. Le lendemain matin, c’étaient des cris de famine à ébranler la maison. Rosambeau reparaissait alors, armé d’un quartier de pain bis.

— Eh bien ! disait-il, qui est-ce qui a faim ? qui est-ce qui veut manger ?
— Moi ! moi ! moi ! criaient toutes les petites voix en une seule.
— Alors, mes enfants, payez-moi ! reprenait l’acteur. Celui qui me donnera un sou recevra un morceau de pain.

Tous les enfants rendaient ce qu’ils avaient reçu la veille et mangeaient. Ce manège recommençait le lendemain, et Rosambeau gagnait ainsi un jour de nourriture sur deux... Si les enfants trouvaient le pain trop sec, il avait un autre moyen de l’assaisonner. Il pendait au plafond une sardine, et chaque marmot, sautant à qui mieux mieux, la heurtait de son morceau de pain, en criant : Toque la sardine !... Et après ce contact, d’un vigoureux parfum, le pain leur semblait mille fois moins sec et plus savoureux.

Rosambeau était aussi habile que les héros de Scarron pour suppléer à l’insuffisance de sa garde-robe. Il lui manquait, un soir, pour représenter un empereur romain, une bagatelle : un pantalon... Il avise le gendarme chargé de la surveillance du théâtre, et qui portait une magnifique culotte de peau. Il s’approche de lui de son air le plus aimable, le complimente, le cajole, et fait si bien qu’il le détermine à lui prêter sa culotte. L’opération se fait derrière un décor, à la lueur fumeuse d’un quinquet... Le gendarme sans-culotte se rassied dans son coin, dissimulant de son mieux sa nudité, et Rosambeau entre en scène avec le superbe pantalon chamois...

Il joue avec tant de verve, qu’il est couvert d’applaudissements, et, dans l’ivresse du triomphe, il oublie de rendre au gendarme son indispensable... Le gendarme est patient par caractère et par état. Le nôtre attend un quart d’heure, une demi-heure, une heure. Il s’informe enfin du comédien ; on lui annonce qu’il est parti ! Vous concevez la position du défenseur de l’ordre public et des mœurs. On était malheureusement en plein jour, et, de l’obscurité du théâtre, il fallait passer aux rues inondées de la lumière du soleil.

Le bon gendarme n’eut d’autre ressource que d’attendre le soir dans la coulisse, non sans égayer tous les témoins de sa mésaventure... Et quand il s’échappa enfin, avec son bonnet à poil, son habit à aiguillettes et ses jambes nues, il ne put éviter d’être découvert et poursuivi jusqu’à la caserne par une nuée de gamins moqueurs, dont les cris rappelèrent trop tard à Rosambeau qu’il avait gardé par mégarde une peau d’emprunt...




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