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Métiers anciens / oubliés

Histoire des métiers, origine des corporations, statuts, règlements, us et coutumes. Métiers oubliés, raréfiés ou disparus de nos ancêtres.


Orfèvres, batteurs, joailliers et lapidaires
(Extrait de Histoire anecdotique des métiers, paru en 1892
Cet ouvrage a été réédité dans la
collection "La France pittoresque". LE DÉCOUVRIR)
Publié le mercredi 6 octobre 2010, par LA RÉDACTION

 
 

Les rapports constants de ces métiers entre eux permettent de les réunir sous ce titre, et sans rechercher quels furent les premiers en date, il est à croire que les ouvriers d’or précédèrent les autres dans le chaos qui suivit la conquête franque.

Sous Dagobert, Éloi, avant de devenir ministre et évêque, avait travaillé l’or. Moins de quatre cents ans après, Jean de Garlande, parlant des ouvriers en métaux précieux dans son Dictionnaire, les subdivise en monnoyers, fermailleurs, fabricants de coupes et orfèvres au sens actuel du mot. Au temps de Boileau, les orfèvres se sont un peu séparés de ces métiers divers.

Les lapidaires portaient alors le nom de cristalliers ou pierriers dès le XIIIe siècle ; ils taillaient les pierres précieuses et le cristal de roche que les orfèvres montaient en or ou en argent. Les pierres les plus répandues dans le commerce étaient les rubis, les émeraudes, et en général toutes celles qui venaient d’Orient. Le béricle était le cristal de roche qui ne pouvait, à cette époque, se confondre avec le verre artificiel, mais déjà, la fabrication du faux était à craindre pour les autres. On en était venu à une imitation si parfaite des pierres naturelles orientales, que les lapidaires ne les achetaient qu’avec le plus grand soin.

Il n’est pas rare de voir de nos jours certains reliquaires précieux des XIIe et XIIIe siècles ornés de cabochons faux, que d’ailleurs on mettait parfois en parfaite connaissance de cause, mais que d’autres fois on avait achetés sans y rien voir. « Aulcunes foys, dit le Propriétaire des choses, cité par M. de Laborde dans son Glossaire, les faulses pierres sont si semblables aux vraies que ceulx qui myeulx si cognoissent y sont bien souvent deceulz. »

Ces falsifications amenèrent des répressions et des règlements : défenses furent faites de fabriquer à l’avenir « pierres de voirre, vouarre vers, esmeraudes de vouarre, rubis de vouarre, etc. ».

Joaillier-lapidaire au XVIe siècle, d'après Jost Amman
Joaillier-lapidaire au XVIe siècle,
d’après Jost Amman
A part cela, pouvait être cristallier qui voulait bien, moyennant qu’il eût de quoi répondre et qu’il sût le métier. Le cristallier avait un apprenti auquel il pouvait adjoindre ses fils. Les veuves de maîtres, réputées incapables de montrer le métier aux apprentis, ne pouvaient tenir boutique où l’on travaillât.

Les autres règlements étaient à peu près les mêmes que pour les autres corps de métiers ; on ne pouvait tailler de nuit, à peine de dix sols d’amende ; depuis les croisades de saint Louis, en 1248, on payait la taille et le guet, « puis que le roi alla outre mer. » L’ancien privilège ainsi aboli souleva bien des réclamations parmi les intéressés ; ils firent valoir les droits fameux des imagiers dont le « mestier n’appartient fors à la honorance de sainte eglise et ces haus hommes », mais ils ne furent point ouïs dans leurs plaintes.

Les orfèvres, eux, étaient plus importants. Ils travaillaient les métaux précieux, à ce qu’on appelait la touche de Paris, à cause de la pierre qui servait à la vérification. La touche de Paris était le titre le plus estimé des ouvriers de ces temps. Les statuts de Boileau, tout entiers faits pour les règlements d’administration des corporations, ne nous laissent guère entrevoir la manière de procéder des orfèvres et des cristalliers. Le plus souvent il faut croire que les uns et les autres se joignaient dans un travail commun, et que le cristallier préparait à l’orfèvre les pierres que celui-ci enchâssait dans l’or. Cependant l’un et l’autre travaillaient souvent à part, l’un pour tailler des coupes d’améthyste ou de cristal de roche, l’autre pour tourner et repousser une coupe de métal.

L’orfèvre était libre au XIIIe siècle ; il devait seulement se servir du bon or de Paris, « lequel passe touz ors de quoi en oevre en nulle terre ». L’argent devait avoir la touche des esterlins. Parfois même on permettait à l’orfèvre le travail de nuit pour le roi ou l’évêque de Paris. Chacun à son tour ouvrait le dimanche et versait le produit de sa journée à la caisse de la communauté ; cet argent servait à nourrir les pauvres de l’Hôtel-Dieu. Les cristalliers, les batteurs d’or, et ce que nous appellerions aujourd’hui les métiers de luxe, possédaient tous cette caisse, qui n’avait qu’un emploi charitable.

Quoi qu’il en soit de la liberté de fabrication, les sanctions pénales contre les délinquants ne laissaient pas que de comporter de lourdes peines. Le prévôt pouvait bannir pour cinq ans les coupables.

Aux orfèvres et aux lapidaires-joailliers, nous joindrons ici les batteurs d’or, qui préparaient le métal destiné aux dorures de meubles et d’appartements et aux magnifiques manuscrits que nous voyons encore aujourd’hui. A cette époque, les batteurs d’or ne connaissaient pas le laminoir, et, s’il faut en croire le moine Théophile, les feuilles s’obtenaient en les martelant entre deux feuilles de parchemin poli et peint en rouge. Les batteurs d’or étaient « membres des orfèvres », selon ce qu’ils disaient eux-mêmes. Ces métiers subirent diverses tribulations pendant le moyen âge à cause des guerres et de la rareté du métal. Il n’était point rare que le roi empêchât tout à coup la fabrication des pièces d’orfèvrerie, comme en 1310, par exemple, où il fut défendu de fondre de la vaisselle pendant un an, à peine de perdre tout.

L’année suivante, cédant aux remontrances des artisans, Philippe le Bel dut revenir sur ces mesures, mais avec modération, et seulement pour les objets destinés au culte. Au XVe siècle, nouveaux empêchements également d’ordre politique ; la fabrication en souffrit beaucoup, et ne se releva guère qu’avec la Renaissance et le luxe du roi François.

Nous n’avons point à parler ici des célèbres orfèvres d’Italie du XVe siècle, dont l’un eut l’insigne bonheur de découvrir la gravure comme par surprise. Il faut lire dans le livre de M. Duplessis, l’Histoire de la gravure, les lignes consacrées à cette demi-légende. Quoi qu’il en soit, le roi de France attira à sa cour les élèves de Maso Finiguerra et ceux des autres artistes célèbres, dont le plus connu sinon le plus méritant, Benvenuto Cellini, a donné lieu à tant de fables et d’histoires apocryphes sur la foi de ses propres mémoires.

La vérité est que sous l’influence de ces artisans, l’orfèvrerie française, de religieuse qu’elle était, devint païenne et mondaine. On n’apprécia plus les objets au poids mais au travail. Alors les orfèvres sont devenus autre chose que de simples batteurs de métaux, et l’un d’eux, Étienne Delaulne, grava lui-même l’intérieur de sa boutique avec la perfection d’un artiste de profession. Là était l’usurpation des orfèvres sur les imagiers que nous constatons au chapitre de ces derniers ; mais cette ingérence avait été si profitable qu’elle avait créé un art qui devait briller d’un vif éclat chez nous, celui de la taille-douce.

Sous Louis XIV, les orfèvres s’appliquèrent à l’ornementation des meubles à l’allemande et bientôt ils se restreignirent à la joaillerie. Quant à l’art des lapidaires, il s’est agrandi de toutes les découvertes faites dans les pays orientaux. Le premier d’entre eux, Pierre de Montarsy, amena la taille des pierres à un degré qu’on n’a guère dépassé depuis.

Les graveurs en métaux d’abord confondus avec les orfèvres furent bientôt séparés de la communauté et reçurent une vie propre en 1632. Leurs statuts furent confirmés vingt-huit ans plus tard. Dès le milieu du XVIIIe siècle leur nombre s’était accru, ils comptaient alors près de 130 membres.

 

 


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