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ILE DE TAHITI (Polynésie)
(Partie 1/2)
(D'après un article paru en 1843)

L'île de Taïti, que sa reine Pomaré vient de mettre sous la protection de la France, est la plus grande de l'archipel de l'océan Pacifique connu sous le nom d'îles de la Société. De formation volcanique, aussi bien que les îles qui l'environnent, ce qu'indique suffisamment le basalte qu'on y rencontre à chaque pas, Taïti se compose de deux montagnes coniques réunies par un isthme. La grande presqu'île, de forme circulaire, a 35 km de diamètre environ ; la petite, située au sud-ouest, est un ovale, de 24 km de long sur 16 km de large. L'isthme, qui a 4 km de largeur, n'est qu'une terre plate submergée dans les hautes marées. La circonférence de toute l'île est de près de 175 km ; on y trouve plusieurs bons mouillages, dont les meilleurs sont Papava et Papeete.


Ile de Tahiti. Vue de la baie de Papeete
et de l'ilot de la Reine.

Les autres îles du groupe, au nombre de dix, sont la gracieuse Maïtia, surnommée le Boudoir par l'élégant Bougainville ; Eimeo ; Tatoua-Roa, formée de quelques îlots boisés ; Tabou-Eimanou ; Wahine, riche, fertile, et d'une étendue de 25 milles environ ; Raïatea, Tahaa, Bora-Bora, et Toubaï, île élevée et richement boisée.

A l'ouest des îles Taïti se trouvent encore Scilly, Mohipa, et Bellinghausen, qui peuvent être considérées comme appartenant au même groupe, quoique d'ordinaire on les en distingue.

Découverte pour la première fois en 1608 par Fernand Quiros, Taïti reçut de cet habile marin le nom de Sagittaria ; puis elle fut peu à peu oubliée des Européens jusqu'au moment où Bougainville, ramené à la mythologie par les images riantes qu'elle lui présentait, la nomma Nouvelle-Cythère ; plus tard, Cook donna au groupe entier le nom d'Iles de la Société, en l'honneur de la Société royale de Londres.

Auand cet illustre navigateur avait demandé aux habitants de l'île principale le nom de leur pays, ceux-ci avaient répondu : O Taïti (c'est Taïti), et il avait appelé Otaïti cette terre qui devint bientôt fameuse par toute l'Europe. Dans tous les récits des illustres voyageurs que nous venons de citer, Taïti semble la véritable Atlantide, l'Eldorado. Elle fut proclamée la Reine de l'océan Pacifique.

Effectivement, la nature semblait avoir tout fait pour cette île heureuse : éloignée de toute grande terre au milieu d'un vaste océan, sa température, qui ne tombe jamais au-dessous de 15 degrés, s'élève rarement au-dessus de 27, et permet à tous les végétaux propres à la Polynésie d'y croître en liberté. De jolies montagnes boisées la dominent, et une large bande de terre d'une admirable fertilité, qui l'entoure comme une ceinture, est couverte d'arbres à pain, de goyaviers, de manguiers, de cocotiers, d'orangers, de citronniers, magnifiques végétaux qui, en même temps qu'ils fournissaient à une population nombreuse une nourriture saine et abondante, semblaient plantés pour le plaisir des yeux, pour l'ornement de l'île. De jolis ruisseaux descendant du flanc des collines jusqu'à la mer contribuent à entretenir cette fertilité, et un grand lac profond et poissonneux creusé par la nature au flanc des montagnes de la plus grande presqu'île, semble un inépuisable réservoir de fraîcheur.

Lorsqu'au dix-huitième siècle, des navigateurs, imbus des idées d'innoncence primitive et d'âge d'or antérieur à l'établissement régulier de toute société, virent s'élever au milieu des flots de l'océan Pacifique cette île riante qui semblait une riche corbeille de fruits et de fleurs, ils battirent des mains, et quand, abordant, ils se virent entourés d'une innombrable population qui accourait à eux les bras ouverts et le visage riant, leur offrant les beaux fruits du pays, les excellents coquillages recueillis sur les brisants qui entouraient l'île, et recevant avec reconnaissance les verroteries ou les plumes rouges qu'on lui rendait, ils ne doutèrent presque pas d'avoir enfin trouvé le paradis terrestre.

Rien de curieux et d'intéressant comme les récits de Cook et de Bougainville, qui étudièrent avec amour, avec passion les moeurs des Taïtiens. Ce peuple était alors organisé en grandes tribus qui semblaient véritablement des familles, et les chefs, souverains de l'île, ne paraissaient que des patriarches. La propriété existait dans le pays, mais il ne semble pas que l'usurpation ou le vol y fussent connus avant l'arrivée des Européens. Les maisons, qui n'étaient que de vastes hangards couverts de feuilles de palmier, soutenus par des colonnes d'arbres à pain, étaient d'ordinaire ouvertes à tous venants.

Des hommes grands et forts, des femmes petites, mais d'une beauté originale et piquante, entouraient les navigateurs européens, soit montés sur leurs légères pirogues, soit en nageant gracieusement. Les hommes portaient une ceinture de feuillage ou d'étoffe légère qui semblait une parure plutôt qu'un vêtement ; les femmes, ceintes d'une draperie plus ample que celle des hommes, portaient en outre une sorte de tunique percée d'un trou pour y passer la tête, retombant jusqu'aux genoux par devant et par derrière, ouverte des côtés, et assez semblable à la chasuble de nos prêtres.

Une même étoffe formait tous leurs vêtements, et elle leur était fournie par l'écorce du mûrier ; les indigènes n'avaient même pas la peine de tisser cette étoffe, un léger battage suffisait à l'obtenir, et les morceaux réunis entre eux au moyen d'une eau glutineuse formaient facilement des pièces de 20 mètres sur plus d'un mètre de largeur.

Ces étoffes, employées blanches pour la toilette des femmes, étaient teintes de diverses couleurs, rouge, rose, jaune, pour les autres usages. Les hommes en enroulaient des morceaux autour de leur tête en forme de turban ; les femmes allaient tête nue, les cheveux coupés assez court et bouclant naturellement, comme on les voit sur la tête des enfants. Hommes et femmes se paraient de plumes et de coquillages, et les verroteries qu'on leur offrait devenaient un objet de grand luxe. Leurs armes étaient la massue, la fronde, l'arc et les flèches. Leurs pirogues, formées d'un seul tronc d'arbre creusé au moyen du feu, ou faites de planches jointes ensemble, contenaient de six à cinquante hommes. Souvent ils se servaient de pirogues jumelles liées ensemble par un mât qui s'élevait au milieu.

La vie de ces heureux insulaires se passait au milieu des jeux ; la danse, la lutte, la musique, étaient leurs exercices favoris ; leur musique était douce et simple ; c'était presque toujours un chant accompagné par le tambour, la trompette marine, ou la flûte dont ils jouaient avec le souffle des narines. Leur poésie était le plus souvent improvisée ; mais ils avaient un rythme bine marqué et une véritable prosodie.


Ils avaient des opéras où le chant et le récitatif alternaient ; puis deux autres genres de représentations dramatiques, drames sérieux et bouffonneries. Ces dernières semblaient particulièrement leur plaire. Cook, Bougainville, Vancouver, assistèrent à des représentations de ce genre, dont le dernier nous a laissé une assez longue description. Cook eut en outre le spectacle d'une naumachie donnée exprès pour lui par les Taïtiens ; la description qu'il en donne est des plus curieuses, et il ajoute que ces insulaires ne connaissaient aucun autre genre de combats que les combats sur mer.

Ile de Tahiti. Baie de Matavaï.

Pour ces guerres, ils avaient des ressources vraiment extraordinaires, et la population de l'île, qui n'était pas alors de moins de cent mille habitants, fournissait dans certaines occasions jusqu'à trente mille hommes de guerre, douze cents pirogues de combat, et six cents pirogues de transport.

La religion parut aux navigateurs que nous venons de citer une sorte de polythéisme ; cependant les Taïtiens reconnaissaient un dieu supérieur à toutes les autres divinités, et lorsque Cook leur parla du Dieu des chrétiens, ils crurent y retrouver celui qu'ils nommaient Oro ; ce qui peut donner à penser que les Taïtiens étaient monothéistes, mais imaginaient entre Dieu et l'homme des êtres intermédiaires, des sortes de génies ou d'anges, peut-être même des demi-dieux. Ils croyaient à l'immortalité de l'âme sans croire à la punition ou à la récompense, dans une autre vie, des actions accomplies dans celle-ci. Leur culte était plein de supersitions grossières, et de plus il admettait les sacrifices humains. Dans ces sacrifices, où jamais on ne tuait plus d'un homme à la fois, il ne semble pas que les Taïtiens immolassent des ennemis vaincus, mais plutôt des coupables déjà condamnés, des vagabonds, ou enfin des hommes de la dernière classe du peuple.

Car les distinctions sociales étaient connues chez eux, et ils étaient en quelque sorte organisés en caste ; ce qui pourrait annoncer une ou plusieurs conquêtes successives dont ils n'ont en aucune façon gardé la mémoire, la tradition historique ne remontant pas chez eux au-delà de quelques générations. L'esclavage était inconnu à Taïti, et par suite jamais ces insulaires ne faisaient de prisonniers dans leurs guerres, qui étaient sans quartier ; mais la domesticité était en usage parmi eux, et probablement héréditaire.

De quelques cérémonies bizarres qu'il vit pratiquer dans un sacrifice humain auquel il assista, Cook inféra que jadis les Taïtiens avaient été anthropophages ; mais lui-même et tous les voyageurs depuis lui, affirment que si jamais cette coutume barbare a été en usage à Taïti, elle a depuis longtemps complètement disparu.

Après le passage de Cook, il n'était plus au pouvoir de personne d'empêcher la civilisation européenne de pénétrer à Taïti. Par la richesse de ses productions, cette île allait devenir le lieu de relâche obligé de tous les vaisseaux naviguant dans la mer du Sud ; parmi les indigènes plusieurs voulurent partir avec les navigateurs, et durent rapporter dans leur pays des germes de cette civilisation que Cook regardait comme un poison.

Outourou, homme d'un rang éminent, s'embarque avec Bougainville ; Hidi-Hidi et Maï partent avec Cook. La belle reine Oberéa a l'imprudence d'épouser le navigateur Wallis, et la Didon taïtienne se voit abandonnée par ce nouvel Enée, moins pieux que le premier. Enfin Vancouver pleure en s'arrachant au rivage, où il laisse à regret la belle Rahina, qui, de son côté, regrette amèrement celui qu'elle voit s'éloigner pour toujours.

Telle était l'île Taïti dans la dernière moitié du XVIIIe siècle.

ILE DE TAHITI : Partie 2/2


 

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