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LE CHIEN ENRAGÉ
(D'après un article paru en 1838)
Le soleil brillait au ciel, les troupeaux cachaient leurs têtes sous l'ombre des arbres, et l'étang bordé de vieux hêtres était presque à sec. De temps en temps les hennissements d'un cheval tourmenté par les mouches, le beuglement d'un bœuf dérangé par son paisible sommeil, se mêlaient au bourdonnement des insectes ou au bruit des fléaux que les batteurs faisaient retentir sur toutes les aires du village. C'était un des plus chauds étés que l'on eût ressentis depuis longtemps. Des femmes assises sur leurs seuils jouaient avec leurs enfants ou travaillaient à l'aiguille, tandis que quelques hommes, attablés dans le cabaret de la mère Catherine, buvaient en fumant. Mais bien que l'on remarquât parmi eux le chantre Grégoire et le maître d'école, Jean Millot, celui-ci le plus causeur, celui-là le plus bavard de la paroisse, tous gardaient le silence depuis quelque temps, comme si la chaleur du jour leur eût ôté jusqu'à la force de penser et jusqu'au désir de parler. A la vérité, les sujets de penser manquaient depuis quelque temps à Saint-Adrien. Rien de mémorable ne s'y était passé depuis deux mois ; pas une mort, pas un mariage, pas un baptême, pas même un mari qui eût battu sa femme à la connaissance des voisins. Il y avait disette absolue d'événements, et il fallait se résigner à vivre sur des faits usés que la curiosité avait déjà retournés dans tous les sens. On se taisait donc depuis quelque temps, lorsque Richard le perruquier entra. Richard était la gazette vivante de l'endroit. Grâce à lui, les nouvelles se transmettaient en un instant d'un bout de la paroisse à l'autre, et Dieu sait quelles transformations elles subissaient pendant ce voyage ! L'arrivée de Richard fut une bonne fortune pour les buveurs. - Eh bien, lui demanda le chantre, quoi de neuf aujourd'hui ? Mais la chaleur avait ôté au perruquier lui-même sa loquacité. Il répondit qu'il ne savait rien, et se fit servir un pot de cidre près de la porte. Jacques le charron, petit bossu malin et taquin, haussa les épaules et secoua la tête. - Je ne m'étonne plus, dit-il, que la canicule ait desséché mon puits ; elle a fait bien plus si elle a tari la parole dans le gosier de Richard. Jacques, qui feignait de causer avec un autre buveur, ne répondit rien, mais il lança à Richard et au maître d'école un regard haineux ; il était surtout irrité contre ce dernier, qui, en voulant arrêter la querelle, avait fourni à son adversaire un thème de plaisanterie facile sur sa difformité. Après un instant de silence, il se leva et alla se placer à la porte du cabaret ; Richard venait de demander un second pot de cidre. - Vous n'êtes pas enragé au moins, dit le maître d'école en riant, car vous buvez de bon coeur ! Tous ces moyens avaient été proposés en même temps par le forgeron, le chantre et le perruquier. - Eh ! messieurs, reprit le maître d'école, vous oubliez que les chiens de la paroisse sont utiles ; si on les musèle, si on les empêche de se montrer dans les chemins, et si on les tient à l'attache, qui aidera à reconduire les troupeaux ? Un enfant qui s'était approché de la porte de l'auberge pour écouter la discussion, entendit ces dernières paroles, et courut, quelques maisons plus loin, vers sa mère qui causait avec d'autre femmes. - Voyez-vous, s'écria-t-il, le chien qui vient là-bas au bout du village, le forgeron a dit que peut-être il était enragé. Toutes les femmes se séparèrent, et regagnèrent en courant leurs maisons. - Qu'y a-t-il ? demandèrent les voisins. Ce cri, un chien enragé ! répété de proche en proche, arriva en un instant au bout du village ; les mères firent rentrer leurs enfants, toutes les portes se fermèrent, quelques hommes qui travaillaient à une carrière voisine furent appelés, et arrivèrent armés de pioches, de leviers et de pierres. Ils rencontrèrent le chien qui avait déjà traversé le village et était sur le point d'en ressortir ; mais effrayé en les voyant, il rebroussa chemin. Il allait passer devant l'auberge de Catherine, lorsqu'avertis par les clameurs, le chantre, le perruquier et le forgeron sortirent : - Au chien enragé !... Tuez, tuez ! hurlèrent ceux qui le poursuivaient. Dans ce moment le chien arrivait à la porte du cabaret ; une grêle de pierres lui barra le passage ; il voulut se retourner, mais les carriers le reçurent sous leurs pioches et l'achevèrent. Tout cela s'était fait en quelques secondes, si bien que lorsque le maître d'école arriva au milieu de la mêlée, le pauvre animal venait de rendre le dernier soupir. - Mon Dieu ! dit-il en l'apercevant, c'est Finot, le chien de la veuve Cormon ; êtes-vous bien sûrs, mes amis, qu'il fût enragé ?... La discussion allait s'animer sur la question de savoir qui avait pris le plus de part à cette triste exécution, lorsqu'une vieille femme arriva en écartant tout le monde : - Finot ! dit-elle ; qu'avez-vous fait de Finot ?... Et apercevant le chien immobile et sanglant, elle jeta un cri : Tout le monde gardait le silence. - Hé bien... vous ne voulez pas répondre, s'écria la vieille femme, qui flottait entre la douleur et la colère... C'est bien brave d'avoir massacré le chien d'une pauvre veuve !... Vous n'auriez pas fait cela quand j'avais mon fils, lâches que vous êtes... il vous aurait tous mangés jusqu'au dernier... Ah ! les méchants, de tuer un pauvre chien qui ne leur faisait aucun mal ! La vieille femme se mit à pleurer. - Pardon, mère Cormon, lui dit le maître d'école doucement, mais on a dit que Finot était enragé. Il y eut, après cette explication, un moment de silence, pendant lequel tous les spectateurs se regardèrent avec embarras. - Aussi, c'est la faute des carriers, dit le bossu ; ils sont arrivés en poursuivant Finot et criant au chien enragé ! La même querelle qui avait eu lieu quelques instants auparavant allait recommencer, mais cette fois pour savoir qui n'avait pas tué le chien de la veuve ; celle-ci l'interrompit brusquement ; Quand la veuve fut partie, il y eut quelques instants de confusion ; tout le monde parlait ensemble, et chacun cherchait à se justifier de la part qu'il avait eue dans la mort de Finot. On remonta à la cause de l'accident, et l'on finit par savoir comment la supposition exprimée par le forgeron avait été transformée en passant de bouche en bouche, et était devenue réalité. Quand tout eut été éclairci, le maître d'école secoua la tête : |
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