Anecdotes, brèves insolites, faits divers, curieux événements
La France d'hier, c'est aussi la petite Histoire de France, vivante, piquante, amusante et parfois surprenante. Anecdotes, brèves insolites, faits remarquables et curieux événements vous invitent à la parcourir afin de mieux connaître la vie de nos ancêtres.
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Polémique autour de la TOUR EIFFEL en 1887
et pétition des écrivains et artistes contre sa construction
(D'après La tour de trois cents mètres paru en 1900)
Partie 3/3

« Reste la question d'utilité. Ici, puisque nous quittons le domaine artistique, il me sera bien permis d'opposer à l'opinion des artistes, celle du public. Je ne crois point faire preuve de vanité en disant que jamais projet n'a été plus populaire ; j'ai tous les jours la preuve qu'il n'y a pas dans Paris de gens, si humbles qu'ils soient, qui ne le connaissent et ne s'y intéressent. A l'étranger même, quand il m'arrive de voyager, je suis étonné du retentissement qu'il a eu. Quant aux savants, les vrais juges de la question d'utilité, je puis dire qu'ils sont unanimes.

« Non seulement la Tour promet d'intéressantes observations pour l'astronomie, la météorologie et la physique, non seulement elle permettra en temps de guerre de tenir Paris constamment relié au reste de la France, mais elle sera en même temps la preuve éclatante des progrès réalisés en ce siècle par l'art des ingénieurs. C'est seulement à notre époque,
Montage des piliers de la Tour Eiffel au-dessus du premier étage (photo prise le 15 mai 1888)
Montage des piliers de la Tour Eiffel au-dessus
du premier étage (photo prise le 15 mai 1888)
en ces dernières années, que l'on pouvait dresser des calculs assez sûrs et travailler le fer avec assez de précision pour songer à une aussi gigantesque entreprise. N'est-ce rien pour la gloire de Paris que ce résumé de la science contemporaine soit érigé dans ses murs ?

« La protestation gratifie la Tour d' « odieuse colonne de tôle boulonnée ». Je n'ai point vu ce ton de dédain sans une certaine impression irritante. Il y a parmi les signataires des hommes qui ont toute mon admiration ; mais il y en a beaucoup d'autres qui ne sont connus que par des productions de l'art le plus inférieur ou par celles d'une littérature qui ne profite pas beaucoup au bon renom de notre pays.

« M. de Vogüé, dans un récent article de la Revue des Deux Mondes, après avoir constaté que dans n'importe quelle ville d'Europe où il passait, il entendait répéter les plus ineptes chansons alors à la mode dans nos cafés-concerts, se demandait si nous étions en train de devenir les Græculi du monde contemporain. Il me semble que n'eût-elle pas d'autre raison d'être que de montrer que nous ne sommes pas simplement le pays des amuseurs, mais aussi celui des ingénieurs et des constructeurs qu'on appelle de toutes les régions du monde pour édifier les ponts, les viaducs, les gares et les grands monuments de l'industrie moderne, la Tour Eiffel mériterait d'être traitée avec considération. »

Les objections les plus fréquemment mises en avant étaient que la construction elle-même était impossible, que jamais on ne pourrait lui donner une résistance capable de s'opposer à la violence du vent ; que même y arrivât-on sur le papier, on ne trouverait pas d'ouvriers capables de travailler à cette hauteur, les difficultés devant être encore aggravées par les énormes oscillations
Montage de la deuxième plate-forme de la Tour Effeil (photo prise le 21 août 1888)
Montage de la deuxième plateforme de la
Tour Effeil (photo prise le 21 août 1888)
que prendrait cette colossale tige de fer sous l'effet des vents. Mais Eiffel, ayant bien davantage à lutter contre cette objection sans cesse renaissante de l'inutilité de la Tour qui était la tarte à la crème courante, ne cessait de répéter :

« Connue du monde entier, la Tour a frappé l'imagination de tous en leur inspirant le désir de visiter les merveilles de l'Exposition, et il est indiscutable qu'elle a excité un intérêt et une curiosité universels. Étant la plus saisissante manifestation de l'art des constructions métalliques par lesquelles nos ingénieurs se sont illustrés en Europe, elle est une des formes les plus frappantes de notre génie national moderne.

« En dehors de ces premiers résultats, dont l'importance matérielle et morale est capitale dans la circonstance, il n'est pas douteux que les visiteurs qui seront transportés au sommet de la Tour auront un vif plaisir à contempler sans danger et d'une plate-forme solide, le magnifique panorama qui les entourera. A leurs pieds, ils verront la grande ville avec ses innombrables monuments, ses avenues, ses clochers et ses dômes, la Seine qui l'entoure comme un long ruban d'argent ; plus loin, les collines qui lui forment une ceinture verdoyante, et par-dessus ces collines, un immense horizon d'une étendue de 180 kilomètres. On aura autour de soi un site d'une beauté incomparable et nouvelle, devant lequel chacun sera vivement impressionné par le sentiment des grandeurs et des beautés de la nature, en même temps que par la puissance de l'effort humain. Ces spectacles ne sont-ils pas de ceux qui élèvent l'âme ? La Tour aura en outre des applications très variées, soit au point de vue de notre défense nationale, soit dans le domaine de la science. »

Max de Nansouty appuyait dès 1889 ce point de vue, écrivant dans son Historique et description de la Tour Eiffel de 300 mètres : « En cas de guerre ou de siège, on pourrait, du haut de la Tour, observer les mouvements de l'ennemi dans un rayon de plus de 70 kilomètres, et cela par-dessus les hauteurs qui entourent Paris, et sur lesquelles sont construits nos nouveaux forts de défense. Si l'on eût possédé la Tour pendant le siège de Paris en 1870, avec les foyers électriques intenses dont elle sera munie, qui sait si les chances de la lutte n'eussent pas été profondément modifiées ?
Montage de la partie supérieure de la Tour Eiffel (photo prise le 26 décembre 1888)
Montage de la partie supérieure de la
Tour Eiffel (photo prise le 26 décembre 1888)
La Tour serait la communication constante et facile entre Paris et la province à l'aide de la télégraphie optique, dont les procédés ont atteint une si remarquable perfection. »

Eiffel avançait en outre d'autres avantages de sa Tour :
« Elle est elle-même à une distance telle des forts de défense qu'elle est absolument hors de portée des batteries de l'ennemi. Elle sera, enfin, un observatoire météorologique merveilleux, dans lequel on pourra étudier utilement, au point de vue de l'hygiène et de la science, la direction et la violence des courants atmosphériques, l'état et la composition chimique de l'atmosphère, son électrisation, son hygrométrie, la variation de température à diverses hauteurs, etc. Comme observations astronomiques, la pureté de l'air à cette grande hauteur et l'absence des brumes basses qui recouvrent le plus souvent l'horizon de Paris, permettront de faire un grand nombre d'observations d'astronomie physique, souvent impossibles dans notre région.

« Il faut encore y ajouter l'étude de la chute des corps dans l'air, la résistance de l'air sous différentes vitesses, l'étude de la compression des gaz ou des vapeurs sous la pression d'un immense manomètre à mercure de 400 atmosphères, et toute une série d'expériences physiologiques du plus haut intérêt. Ce sera donc pour tous un observatoire et un laboratoire tels qu'il n'en aura jamais été mis d'analogue à la disposition de la science. C'est la raison pour laquelle, dès le premier jour, tous nos savants m'ont encouragé par leurs plus hautes sympathies. »

Quant au choix de l'emplacement de la Tour, Alfred Picard l'évoquait dans son Rapport général. De graves objections étaient faites au choix du Champ de Mars. Était-il rationnel de construire la Tour dans le fond de la vallée de la Seine ? Ne valait-il pas mieux la placer sur un point élevé, sur une éminence, qui lui servirait en quelque sorte de piédestal et en augmenterait le relief ? Ce gigantesque pylône n'allait-il pas écraser les palais du Champ de Mars ? Convenait-il d'édifier un monument définitif dans l'emplacement où seraient sans aucun doute organisées
Tour Eiffel et Champ de Mars lors de l'Exposition Universelle de 1889
Tour Eiffel et Champ de Mars lors de
l'Exposition Universelle de 1889
les expositions futures, de s'astreindre ainsi à le faire nécessairement entrer dans le cadre de ces expositions, alors que la nouveauté des installations est l'un des éléments essentiels, sinon l'élément primordial du succès ?

Mais en éloignant la Tour, on eût tout à la fois compromis le succès financier de l'entreprise et perdu une forte part du bénéfice qu'elle devait apporter à l'Exposition de 1889. Il ne restait donc à choisir qu'entre le Champ de Mars et la place du Trocadéro. L'adoption de ce dernier emplacement n'eût fait gagner qu'une hauteur de 25 mètres environ, chiffre bien minime relativement aux 300 mètres de la Tour ; elle aurait donné lieu aux plus sérieuses difficultés pour l'assiette des fondations sur un sol profondément excavé par les anciennes carrières de Paris ; enfin le contact immédiat du monument avec le palais du Trocadéro eût certainement produit un effet désastreux.

Il fallut accepter le Champ de Mars. Du reste, à côté de ses inconvénients, cette solution avait de réels avantages ; elle permettait notamment d'utiliser la Tour comme entrée monumentale de l'Exposition, en face du pont d'Iéna, d'éviter par suite la construction d'une entrée spéciale et de réaliser de ce chef une grosse économie.

Les plus célèbres parmi les signataires de la protestation relatée plus haut, s'empressèrent, une fois l'œuvre achevée et consacrée par le succès, de témoigner à Eiffel leur regret d'avoir cédé aux importunités de ceux qui colportaient ce « ridicule factum » et d'y avoir donné leur signature.

:: Les débuts de la Tour Eiffel - Partie 1/3 - Partie 2/3


 

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